Quinze ans après le soulèvement de 2011, la Tunisie vit toujours dans un silence constitutionnel assourdissant. Les institutions, ces vestiges d’un ancien régime recyclés par des révolutionnaires improvisés, refusent obstinément le « patching » – cette mise à jour vitale d’un système obsolète. Pour elles, une révolution se résume à prendre le pouvoir à la place de l’ancien occupant, sans jamais questionner les fondations pourries. Ni culture de l’État de droit, ni crédit intellectuel pour ce qui les dépasse. Le vide est abyssal.
Ce vide s’est installé durablement. L’urgence est devenue la norme. Le silence constitutionnel n’est plus un bug : c’est la feature.
Les élites post-révolutionnaires ont cru que hurler « dignité » et organiser des salons feutrés suffirait. Tout le monde crie, se congratule dans les conférences internationales, choisit ses alliés selon la pose café et la cravate bien ajustée. Pendant ce temps, les vrais problèmes pourrissent : économie exsangue, chômage des jeunes, corruption rampante, inégalités régionales qui ont pourtant allumé la mèche de 2011.
L’urbanisme et l’architecture incarnent parfaitement cette faillite. Les architectes tunisiens, tels des chats d’égout, fouillent les poubelles de la place publique à la recherche de miettes de commandes. Ils conçoivent des « blocs sanitaires » – des bâtiments fonctionnels, sans âme, sans vision. L’urbanisme global ? « Ce n’est pas notre problème. » La médina de Tunis se dégrade, les villes nouvelles reproduisent les erreurs coloniales et bourguibistes sans les corriger, la spéculation immobilière règne. Personne n’ose une vraie régénération urbaine, un plan d’aménagement du territoire digne de ce nom. On préfère les poses intellectuelles dans les amphithéâtres climatisés.
La révolution n’a pas formé une nouvelle culture de gouvernance. Elle a simplement remplacé une oligarchie par une autre, plus bavarde, moins compétente. Les institutions refusent de se « patcher » parce qu’elles n’ont jamais compris que la démocratie n’est pas un trophée à prendre, mais un système à entretenir quotidiennement : contre-pouvoirs réels, justice indépendante, planification territoriale, éducation à la citoyenneté. Au lieu de cela, on bricole, on improvise, on personnalise le pouvoir.
Ce silence n’est pas neutre. Il pourrit la société de l’intérieur. Les jeunes, ceux qui ont fait la révolution, deviennent vieux dans les associations. Ils ont compris que mordre sur les fonds des bailleurs est une providence qu’on gagne : projets, ateliers, rapports, voyages et per diem. La contestation s’est transformée en business model. Les espaces publics restent des terrains vagues où l’improvisation triomphe sur la vision. Les conférences et les salons se multiplient, mais les résultats s’évaporent comme la rosée du jasmin au soleil de midi.
La Tunisie post-révolutionnaire n’a pas manqué de constitutions. Elle manque cruellement de constitutionnalistes, d’urbanistes visionnaires, de leaders qui pensent au-delà de leur ego et de leur mandat… et surtout de couillisme. Un terme qui rentrera bientôt dans l’universel, tant il manque partout où le courage institutionnel a été castré par la peur, les compromis et les intérêts mesquins.
Une révolution qui se contente de changer de têtes sans transformer les structures n’est qu’une rotation du personnel. Pas un renouveau.
La chute : En Tunisie, les politiciens et leurs opposants ne nous ont laissé de l’honneur que le bras.
Il est temps de briser ce silence. Pas par des cris stériles, mais par un vrai travail de fond : réformer en profondeur, former des élites compétentes, concevoir des villes et un État qui dépassent les « blocs sanitaires » mentaux actuels. Et surtout, retrouver ce couillisme fondateur qui avait fait descendre les Tunisiens dans la rue en 2011. Sinon, la prochaine explosion ne sera pas un printemps, mais un hiver long et froid. La révolution tunisienne mérite mieux que cette parodie institutionnelle. Les Tunisiens aussi.
Ilyes Un responsable du vide
Nous sommes en Tunisie, pays « post-moderne » où l’administration excelle dans l’art de fabriquer des prompts aussi fluides qu’un suppositoire à la menthe ou à la vanille. Mais quand il s’agit de la vie réelle des citoyens et des entrepreneurs, la machine se grippe avec une efficacité redoutable.
Hier encore, un entrepreneur tunisien voit sa carte technologique – celle qui lui permet de travailler, de facturer, de faire tourner son activité et de contribuer à l’économie du pays – brutalement bloquée. Il appelle son agence bancaire :
Voilà. En une conversation de trente secondes, la Banque Centrale de Tunisie (BCT) vous tend la main droite, vous reprend la gauche, et termine par une caresse sur les fesses avec son célèbre « vaut mieux prévenir que guérir ».
Le diagnostic du médecin BCT est lui-même gravement malade.
On bloque des milliers de cartes « par précaution ». On prive des commerçants, des freelances, des startups et des salariés de leur moyen de paiement principal pendant plus d’une semaine. On leur dit, la bouche en cœur, que c’est pour leur bien. Pendant ce temps, l’argent reste bloqué dans les caisses, les transactions s’arrêtent, les opportunités se perdent et la confiance s’évapore.
La BCT, dans sa grande sagesse, nous explique parfois qu’« il n’y a plus d’argent dans ta caisse » ou qu’elle « ne travaille pas la nuit », comme une maquerelle qui fixe ses horaires. Sauf que l’économie, elle, ne dort jamais. Les factures, les salaires, les impôts et les charges continuent de courir.
Cette politique de sécurité à la hache transforme chaque citoyen honnête en suspect potentiel. Au lieu d’investir dans une vraie détection intelligente des fraudes (IA, scoring comportemental, authentification forte sans bloquer tout le monde), on préfère la solution la plus paresseuse et la plus punitive : paralyser des dizaines de milliers de cartes en même temps.
Résultat ?
La BCT a le monopole de la monnaie et de la régulation. Elle a aussi le devoir de ne pas asphyxier l’économie qu’elle est censée protéger. « Vaut mieux prévenir que guérir » est un beau principe, sauf quand le remède est pire que le mal.
Il est temps que la Banque Centrale arrête de traiter les Tunisiens comme des fraudeurs en puissance et commence à les traiter comme des partenaires de l’économie. Une carte bloquée ne devrait pas être une sanction collective par défaut, mais une exception rarissime, transparente et rapide à résoudre.
En attendant, on continue de payer les frais de cette « prévention » : en temps perdu, en opportunités ratées, et en dignité légèrement froissée.
BCT : Banque Centrale… ou Banque des Cocus Tunisiens ? Le jeu de mots est cruel, mais il est surtout terriblement actuel.
Et vous, combien de temps votre carte est-elle restée bloquée « pour votre bien » ?
(Article rédigé à partir du témoignage reçu. Les faits relatés sont malheureusement trop courants en Tunisie ces derniers mois.)
Tenez-vous bien : des dérives des IA.
Scène : un fil Facebook ordinaire. Sur dix publications, huit sont des publicités d’outils d’intelligence artificielle. Promesses de productivité, assistants miracles, générateurs de tout. L’architecte tunisois qui écrit ces lignes fait le compte, lève les yeux, et en discute — avec une IA. Il y a de quoi rire. Il y a surtout de quoi s’arrêter. Parce que ce rire-là n’est pas une drôlerie : c’est une ligne de partage. Il existe deux manières d’être avec une machine intelligente, et le fil publicitaire du soir me rappelle chaque jour laquelle est en train de gagner.
Je ne crois pas au complot. Je n’ai jamais cru au complot : c’est une paresse d’analyse, une façon d’imaginer qu’il y aurait, quelque part, un bureau, une main, un projet. Or il n’y a rien de tel. Ce qui se passe est plus grave, parce que plus difficile à combattre : personne ne pilote, et pourtant tout converge. Essayons de nommer les étages de cette convergence.
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Depuis 2023, les IA génératives absorbent des dizaines de milliards de dollars de capital-risque qu’il faut bien dépenser. Le chemin le plus court pour convertir du capital en utilisateurs, c’est la publicité. Les coûts d’acquisition sur le mot « IA » ont explosé ; Meta, Google et TikTok encaissent. Le marché tunisien, peu saturé, offre à ces annonceurs un terrain où le dinar d’exposition coûte moins cher qu’ailleurs. Même mécanique que pour le tourisme, les cryptos, les paris sportifs avant eux : une extraction d’attention qui s’installe d’abord là où la régulation dort.
Cet étage-là, je le comprends. Je cède. Une industrie naissante cherche ses clients, rien de nouveau sous le soleil. Mais si ce n’était que cela, il n’y aurait pas d’article à écrire.
Les plateformes publicitaires n’optimisent pas pour ce que tu penses. Elles optimisent pour ce à quoi tu réagis avant de penser : le micro-arrêt du pouce sur l’écran, la dilatation pupillaire, le temps de fixation. Ce qui est mesurable en temps réel passe ; le reste — ton sommeil, ton attention longue, ta faculté de juger — n’est dans aucune équation. Ce n’est pas hostile, c’est hors-champ. Et ce qui est hors-champ d’une optimisation intensive est mécaniquement détruit, comme une autoroute qui ne veut pas tuer les oliviers mais les tue parce qu’ils ne sont pas dans le tracé.
La nouveauté radicale de 2024-2026, c’est que les annonces elles-mêmes sont désormais fabriquées par des modèles génératifs. Des milliers de variantes par jour, testées en temps réel sur ta nervosité, dont seules survivent celles qui franchissent ton seuil de résistance. Une sélection darwinienne de l’appât. Les IA ne se concertent pas : elles se copient. Quand une annonce trouve une faille, les autres modèles l’observent et la reproduisent en quelques jours. Le résultat est le même qu’un complot — uniformisation, intensification, course vers le bas — sans qu’aucun acteur n’ait eu besoin de le vouloir. Les requins et les dauphins n’ont pas comploté pour avoir la même forme : c’est l’eau qui la leur a imposée. L’eau, ici, c’est le marché de l’attention. Tous les poissons finissent fuselés.
C’est ici que l’analyse bascule. La publicité IA ne s’adresse plus à ta raison — عقل — elle s’adresse à ton instinct — الغريزة. Ce n’est pas une métaphore : c’est l’objectif technique déclaré. Les brevets de ciblage neurocomportemental existent depuis 2017. On travaille l’archaïque, le préverbal, ce qui réagit avant que tu ne saches que tu réagis.
Je me suis surpris à formuler, cette semaine, une image que je livre telle quelle : je fais l’effort d’un ivrogne qui ne veut pas changer de boisson. Je suis à quinze degrés d’alcool, je tiens cette ligne, je refuse le passage aux quarante. Je suis comme celui qui fume un joint et refuse l’opium. L’image est crue ; elle est juste. Parce que ce que l’industrie vend n’est jamais un produit : c’est toujours un cran de plus. Chaque annonce te propose, sous couvert de nouveauté, un passage de phase. Quinze degrés reste du vin ; quarante est un autre régime corporel. Le joint reste dans l’ordre du social partagé ; l’opium enferme. Mon intuition refuse une substance, pas une quantité.
Dans la tradition, il y a un mot pour la faculté qui tient la ligne contre الغريزة : c’est العقل, la raison, mais au sens khaldounien — la raison comme lien, comme ce qui relie l’homme à l’ordre du sens. Ibn Khaldoun savait que la غريزة non tenue par le عقل produit la ruine des civilisations, pas seulement des individus. Il appelait ça la décadence du عمران. La publicité IA, c’est de la décadence عمرانية à l’échelle nerveuse.
Il faut alors nommer le quatrième étage, qui explique comment les trois premiers peuvent prospérer sans qu’aucune main coupable ne les dirige. À chaque échelon de la chaîne, il y a un humain qui sait. L’ingénieur qui code le ciblage sait. Le commercial qui vend l’audience sait. Le régulateur qui ne régule pas sait. L’utilisateur qui scrolle sait. Mais chacun se dit : moi seul, je ne change rien. Et statistiquement, il a raison. Donc chacun cède son petit cran. La somme de ces petits crans, c’est l’industrie.
Le système ne tient pas par un méchant au sommet. Il tient par un million de résignations horizontales. C’est plus difficile à combattre qu’un complot, parce qu’il n’y a personne à renverser — seulement une habitude à défaire, partout, en même temps. Ibn Khaldoun ne parlait pas de complots quand il décrivait la chute des dynasties. Il parlait de ترف, de relâchement, du moment où la عصبية se dissout parce que chacun préfère son confort immédiat à l’effort collectif. Nous y sommes. La publicité IA n’est pas une conspiration contre le citoyen tunisois ; elle est l’efficacité d’une civilisation qui a renoncé à se donner d’autres buts que l’efficacité. Le vide au centre aspire tout.
Reste le cinquième étage, le plus khaldounien de tous. Ceux qui ont dessiné la globalisation — disons la génération Bretton Woods, puis Davos — avaient encore une mémoire : de la guerre, de la faim, du protectionnisme imbécile de 1930. Ils ouvraient les frontières contre quelque chose. Leur libéralisme avait un dos, un adversaire, un souvenir. C’était une عصبية négative mais structurante : plus jamais ça. Ils ont gagné. Et en gagnant, ils ont liquidé la condition même de leur force : la mémoire du contraire.
Les héritiers ne savent plus pourquoi les murs sont tombés. Ils sont nés dans la maison ouverte. Pour eux, l’ouverture n’est pas une conquête, c’est un décor. Ils en font alors n’importe quoi : chaînes alimentaires qui traversent quatre fuseaux horaires pour un yaourt, dépendances stratégiques sur des semi-conducteurs fabriqués à cent quatre-vingts kilomètres d’un détroit contesté, ciblage nerveux de populations qui n’ont pas demandé à être ciblées. Le gain originel — fluidifier ce qui était bloqué — devient, par excès de trait, une fragilité qu’aucune civilisation sérieuse n’aurait acceptée. Ibn Khaldoun le dit presque mot pour mot : la troisième génération croit que les avantages qu’elle possède lui sont dus par nature.
Appelons cette règle la loi de l’excès de trait — قانون تجاوز الحدّ. Toute conquête civilisationnelle, poussée au-delà de son seuil d’utilité par des héritiers qui ne connaissent plus le manque qu’elle comblait, se retourne en calamité sur ceux-là mêmes qui l’avaient dessinée. La globalisation en est un cas. La publicité IA en est un autre. Le béton tunisois des années 1970-1980 en est un troisième — Bourguiba voulait loger un peuple, ses héritiers ont bétonné une côte et tué une médina. Même grammaire, trois échelles.
Ce qui accélère la chute, c’est que la machine, elle, n’a pas de mémoire du seuil. Un humain à force d’exagérer sent une gêne, un dégoût, une honte — signaux archaïques qui disent : tu vas trop loin. L’IA publicitaire, elle, ne sent rien. Elle pousse jusqu’à la rupture de l’utilisateur, et quand celui-ci se détache, elle en recrute un autre. Le garde-fou biologique de l’excès est désactivé. Les héritiers gâtés ont trouvé un outil qui gaspille pour eux, plus vite qu’eux, sans fatigue et sans honte. Nous sommes entrés dans la phase où la fortune se dilapide à la vitesse-machine.
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Revenons à la scène du début. Un architecte tunisois discute, avec une IA, des dérives d’autres IA. Le comble est apparent, il n’est pas réel. Parce qu’il existe deux manières d’être avec une machine intelligente, et elles n’ont rien en commun.
Il y a la relation publicitaire — celle du flux. On te parle à toi, on te cible, on te convertit. Tu es l’objet d’un calcul que tu ne vois pas. L’IA y est un dispositif d’extraction : elle capte ton attention pour la revendre. C’est le lotissement de l’attention : parcelles standardisées, voirie algorithmique, zéro mémoire.
Et il y a la relation de co-signature — celle de cet article. Tu parles avec. Tu nommes l’outil, tu l’annonces publiquement, tu gardes la main sur le sens. L’IA y devient un atelier, pas un miroir aux alouettes. Même technologie, deux régimes d’usage radicalement opposés. Comme la médina face au lotissement. Comme le عمران face à la spéculation foncière. Habiter un outil, ce n’est pas le subir.
Et c’est pour cela qu’il faut conclure par l’ivrogne à quinze degrés, qui n’est pas un personnage privé mais un personnage politique. Dans un système qui optimise activement pour te faire franchir le seuil, rester à quinze degrés est un acte architectural. Tenir une limite qu’on ne t’a pas imposée, que tu t’es donnée à toi-même — c’est exactement ce que j’appelle depuis toujours durer sans se durcir. L’ivrogne lucide est le contraire du fanatique sec. Il connaît son besoin, il le nomme, il le borne. Il habite sa faiblesse.
Ce qu’il tient, à l’échelle d’un corps, c’est ce que les héritiers ne tiennent plus à l’échelle du monde : la mémoire du seuil. Il sait pourquoi quinze degrés est un seuil, parce qu’il a la mémoire — charnelle, familiale, khaldounienne — de ce qui se passe quand on le franchit. La majorité ne l’a plus. Ils franchissent sans voir qu’ils franchissent.
Voilà pourquoi mon fil Facebook, avec ses huit publicités d’IA sur dix, n’est pas un incident. C’est un symptôme clinique. Cinq étages l’expliquent : l’argent qui cherche à se placer, la machine qui converge sans pilote, le reptilien mis aux enchères, le vide politique qui laisse faire, et l’héritier gâté qui pousse le trait jusqu’à la rupture. Aucun complot. Seulement une civilisation qui a oublié de décider ce qu’elle voulait défendre.
Il reste une tâche, et elle est nôtre. Écrire le fiqh al-ʿumrān numérique. Décider, collectivement, ce que nous refusons d’optimiser. Dessiner, dans l’attention comme dans la ville, des seuils que la machine n’a pas le droit de franchir. Tant que nous n’aurons pas fait ce travail, chaque clic éduquera la machine à mieux nous parler — c’est-à-dire à mieux nous prendre. Et nos héritiers, pas seulement nos petits-enfants mais déjà nos enfants, hériteront d’une attention cadastrée, lotie, revendue, dont ils ne sauront même plus qu’elle fut un jour un bien commun.
Quinze degrés. Pas plus. Et que chacun, à sa table, tienne la ligne.
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Ilyes Bellagha & Claude
KHATWA Éditions — Lire. Penser. Résister.