Halfaouine, avant l’électricité domestique généralisée, un kanoun au milieu d’une cour. Quelqu’un s’accroupit devant, souffle sur la braise, surveille. La cuisson prend le temps qu’il faut, et ce temps engage celui qui reste là, à côté, sans pouvoir s’absenter sans que tout brûle ou s’éteigne. L’information, autrefois, se transmettait ainsi : un homme parcourait quarante-deux kilomètres pour porter une nouvelle, et le trajet lui-même en garantissait la valeur. On ne rapportait pas une rumeur au bout d’un tel effort. On rapportait ce qu’on avait vu, vérifié, porté sur soi jusqu’à l’épuisement.
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Aujourd’hui, l’information est sous pression. Elle n’a plus besoin de trajet, ni de messager, ni d’épuisement pour être crue. Une cocotte-minute cuit plus vite que le kanoun, et elle n’est pas condamnable en soi — encore faut-il qu’une soupape existe, et qu’on l’entretienne. La soupape, c’est le recoupement, le conditionnel tenu quand l’incertitude le commande, le refus de faire circuler ce qu’on n’a pas vérifié. Sans elle, la vitesse ne cuit plus rien : elle prépare une explosion.
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Ibn Khaldoun n’avait pas de cocotte-minute, mais il avait un modèle pour ce genre d’emballement : l’assabiya, cette cohésion qui fonde un pouvoir dans l’âpreté, le conquiert par la force du lien, puis se dilue à mesure que ses héritiers s’installent dans le confort que le lien leur a offert. Trois à quatre générations séparent la fondation de l’épuisement, dit-il — et l’épuisement n’est la faute de personne en particulier. Ce n’est pas le pouvoir qui aurait failli, ni l’opposition qui aurait raison : ce sont les deux faces d’un même souffle qui s’essouffle. Chercher un coupable dans l’un des deux camps, c’est déjà se tromper de diagnostic.
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La preuve tient dans ce qui circule. Une dépêche annonce un chiffre de manifestants ; cinq rédactions la reprennent à l’identique, au même indicatif assuré, sans qu’aucun décompte concurrent ne vienne la mettre à l’épreuve — alors que la même prudence, le même conditionnel, est soigneusement maintenu dès qu’il s’agit de nommer une chaîne étrangère ou de confirmer un drone policier. Une page Facebook annonce, sans lieu ni source, qu’un chef d’État vient d’être hospitalisé, avec la mise en scène qu’il faut pour que ça circule avant qu’on ait pu vérifier quoi que ce soit. Une rumeur affirme qu’il a « pris ses clics et ses claques ». Ce ne sont pas des mensonges isolés : ce sont des cocottes sans soupape, dans une société qui n’a plus l’énergie de la fabriquer.
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لا يُصلحُ العَقارَ في ما أفسده الدَّهر
« Ce que le temps a corrompu ne se répare pas dans ce même temps. » Le proverbe ferme une porte qu’on croyait encore entrouverte. On pouvait croire que la soupape se répare, qu’un peu de rigueur, un peu de recoupement suffiraient à ramener la cocotte à un état sûr. Le proverbe dit autre chose : ce qui est corrompu par la durée ne relève plus d’un entretien, mais d’une fin. Edgar Morin donnait un nom à l’effort qui s’obstine contre cette fin : la néguentropie, la dépense d’énergie qui maintient une structure debout contre sa propre dissolution. Mais s’obstiner à maintenir ce que le temps a déjà rongé, c’est confondre le soin et l’acharnement. Il y a un moment où il faut cesser de résister à l’entropie, la laisser advenir — et même, oser le dire, l’accélérer plutôt que la retarder.
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Car il y a un patient, dans une clinique, dont l’encéphalogramme est plat depuis longtemps. On continue de le brancher, de le perfuser, de facturer chaque jour supplémentaire de maintien — non parce qu’on le croit sauvable, mais parce que le maintien rapporte. La facture, dans notre cas, ce n’est pas un seul acteur qui l’établit. C’est une figure diffuse : le pouvoir qui égrène des indicateurs positifs sans jamais mentionner ce qui se creuse en dessous ; l’opposition et les médias qui font circuler un chiffre non vérifié comme s’il suffisait à trancher un débat ; les réseaux qui font d’une rumeur sans source un « développement de dernière minute ». Aucun de ces gestes ne ressemble à l’autre, mais tous tirent la même facture — celle qui consiste à faire croire que le patient répond encore au traitement. Accélérer l’entropie, ici, ce n’est pas souhaiter la mort de qui que ce soit. C’est refuser d’être complice d’un acharnement qui ne profite qu’à ceux qui le facturent.
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Le kanoun s’éteint quand on cesse de le nourrir, et personne n’en fait un drame : on sait que la braise doit finir par retomber. La cocotte, elle, siffle jusqu’au bout, comme si le sifflement pouvait remplacer la cuisson elle-même. Peut-être qu’il suffirait, un jour, de couper le feu — et de laisser le silence dire ce que le sifflement n’a jamais dit.
Ilyes Bellagha & Claude
Il y a une scène qui se répète, et qui devrait pourtant nous étonner à chaque fois qu’elle revient : celui qui dénonce le silence organise le sien ; celui qui accuse l’autre de museler la contradiction ne supporte pas qu’on le contredise ; celui qui crie à la clientèle politique distribue ses propres allégeances comme on distribue du pain les jours de disette. Le reproche, en Tunisie, n’est plus un jugement — c’est un costume. On l’enfile pour dénoncer, on l’enlève pour agir, et personne ne semble s’apercevoir que sous le costume, le corps est le même.
Ce n’est pas une observation nouvelle, mais elle mérite d’être reposée avec clarté, parce qu’elle explique une bonne part de la fatigue politique tunisienne actuelle : ce n’est pas seulement que le pouvoir déçoit — c’est que l’opposition, en miroir, ne propose rien d’autre que le pouvoir inversé. Même verticalité, même intolérance à la nuance, même besoin d’un ennemi total plutôt que d’un adversaire circonscrit. On a changé les visages, on n’a pas changé la grammaire.
Le procès du pouvoir, instruit par les mêmes méthodes
Regardez ce qu’on reproche, aujourd’hui, au pouvoir en place : la personnalisation excessive du discours, l’intolérance à la critique, la disqualification systématique de l’adversaire — non pas réfuté, mais rendu illégitime a priori, traître, comploteur, vendu. On lui reproche de transformer chaque désaccord en trahison.
Or il suffit d’ouvrir les pages Facebook de telle frange de l’opposition, d’écouter certains porte-voix de l’ancien establishment islamiste comme ceux de la mouvance dite « moderniste » qui prétend l’affronter, pour retrouver très exactement ce mécanisme : quiconque nuance est un agent, quiconque doute est complice, quiconque refuse le camp est renvoyé à l’autre camp — comme si la Tunisie ne pouvait plus contenir qu’un choix binaire, l’un des deux blocs, jamais un tiers-espace de jugement. Ennahdha a longtemps été accusée — à raison, souvent — de fonctionner en appareil disciplinaire, où la ligne du bureau exécutif valait vérité révélée. Mais ses opposants les plus bruyants, ceux qui se réclament aujourd’hui de la « société civile » ou d’un camp anti-Kaïs Saïed, reproduisent au mot près cette même discipline de la ligne : on ne discute pas, on aligne.
L’ingérence dénoncée, l’ingérence sollicitée
Même logique sur la question de l’ingérence étrangère, sujet sur lequel j’ai déjà eu à écrire. Le pouvoir en place est accusé — parfois justement — d’instrumentaliser le sentiment souverainiste, de désigner l’étranger comme cause de tous les maux internes. Mais une partie de l’opposition, y compris certaines figures proches d’Ennahdha en délicatesse avec Kaïs Saïed, ne se prive pas de chercher, à Washington, à Paris ou à Doha, les relais qu’elle dénonce quand c’est le pouvoir qui les cherche à Alger ou ailleurs. Le grief n’est donc pas contre l’ingérence en tant que telle — il est contre l’ingérence qui ne profite pas à son camp. C’est une critique de circonstance, pas de principe.
La rumeur comme arme commune
J’ai décrit ailleurs la mécanique de la rumeur — cette guerre sans marathon, sans messager, sans effort, qui ne sert que la connexion elle-même. Ici encore, aucun camp n’a de mains propres. La rumeur sanitaire sur tel dirigeant, la rumeur du départ précipité, la rumeur du complot ourdi dans telle capitale : elle circule dans les deux sens, fabriquée par les mêmes pages anonymes, consommée avec la même avidité par des publics qui se croient pourtant irréconciliables. Le pouvoir répand ce qui l’arrange ; l’opposition répand ce qui l’arrange ; et la vérité, entre les deux, continue de fuir — comme dans cet autre texte où je notais qu’on réprouve le mensonge en général tout en fuyant soigneusement chaque vérité en particulier.
Ce que cela révèle : l’absence d’un troisième geste
Ce mimétisme n’est pas un hasard psychologique — c’est le symptôme d’un vide plus profond. Une opposition qui se contente d’inverser le pouvoir qu’elle combat n’a pas de projet, elle a une revanche. Et une revanche, une fois obtenue, reproduit fatalement ce contre quoi elle s’est construite : on ne sait combattre que ce qu’on a appris à imiter. C’est le vrai danger tunisien du moment — non pas que le pouvoir soit autoritaire, mais que l’alternative qu’on nous propose n’ait, pour l’instant, rien d’autre à offrir que le même autoritarisme, porté par une autre bouche.
Il manque un troisième geste : celui qui ne consiste ni à occuper le trône ni à le renverser pour s’y asseoir à son tour, mais à refuser la forme même du trône. C’est peut-être cela, la vraie tâche politique tunisienne aujourd’hui — non pas choisir entre deux troupeaux qui se ressemblent trait pour trait, mais interroger pourquoi tout projet politique, chez nous, finit par vouloir un berger.
Ouverture : ce que la médinisation aurait à dire de tout cela
Car ce vide — ce manque de troisième geste — n’est pas seulement un défaut de la conjoncture politique tunisienne. C’est, vu depuis le Temple du Sens, un défaut de pensée spatiale. Le trône et son renversement obéissent à la même géométrie : un centre, une verticalité, un point unique d’où tout se décide et que tout le monde convoite. On ne sort pas de cette géométrie en changeant d’occupant — on n’en sort qu’en changeant de géométrie.
C’est très exactement ce que propose, à l’échelle du bâti et du vivant ensemble, la médinisation. La médina ne fonctionne pas par trône : elle fonctionne par seuils — une succession de passages, chacun négocié, chacun habité, aucun ne prétendant être le point final d’où tout se commande. L’ʿumrān d’Ibn Khaldoun ne décrit pas un pouvoir qui s’installe pour durer tel quel ; il décrit un cycle où toute assabiyya, toute cohésion de groupe qui se fige en pouvoir absolu, porte en elle sa propre décomposition — parce qu’elle a cessé de « durer sans se durcir ». Le pouvoir tunisien actuel s’est durci. L’opposition qui l’attaque, en miroir, se durcit à son tour, dans la même hâte de devenir, à son tour, le nouveau centre. Ni l’un ni l’autre n’a compris que la seule durée réelle est celle qui accepte de rester seuil — de ne jamais devenir la pièce maîtresse qu’on assiège ou qu’on convoite.
Ce que le pays attend n’est donc pas un troisième bélier, plus vertueux que les deux premiers, mais une manière différente d’habiter le désaccord — une amāna plutôt qu’une conquête : la charge de garder un lieu commun sans jamais prétendre le posséder. Le sanad, la transmission vivante, s’oppose ici à la nuskha, la copie qui se contente de reconduire la forme sans en interroger l’esprit — et c’est précisément ce que pouvoir et opposition tunisiens se font l’un à l’autre depuis des années : ils se copient, ils ne se transmettent rien.
Tant qu’aucun acteur politique n’acceptera de penser le pouvoir comme un seuil traversé plutôt que comme un trône occupé, l’histoire tunisienne continuera de produire des béliers interchangeables, chacun jurant qu’il sera, lui, l’exception — jusqu’à ce que l’abattoir, à son tour, le réclame.
Ilyes Bellagha & Claude
Il y a des matches qu’on ne regarde pas avec les yeux du sport. La finale de la dernière Coupe du monde en est une : l’Argentine face à l’Espagne, et pourtant, dans le monde arabe et chez les pro-palestiniens, un même geste — soutenir l’Espagne. Non par amour du jeu espagnol, ni par rancune envers l’Albiceleste. Mais parce qu’un geste, une fois posé, déplace tout le reste : celui de Messi, tête baissée devant le Mur des Lamentations à Jérusalem, a suffi à faire basculer des millions de sympathies qui n’avaient rien demandé au football. On ne choisit plus une équipe pour son jeu. On choisit un camp parce qu’un homme a choisi le sien, devant un mur, sans un mot.
Et c’est là que le mécanisme se referme sur lui-même. Car il ne suffit pas de détester ce qu’un homme fait devant un mur ; on se surprend, dans la foulée, à aimer quiconque le déteste aussi. La haine ne s’arrête jamais à son objet — elle se transmet, par ricochet, à tous ceux qui semblent la partager. On n’a pas besoin de connaître l’Espagne, ni son jeu, ni ses joueurs : il suffit qu’elle se tienne, ce jour-là, en face de celui qu’on ne veut plus voir gagner. L’adversaire de mon adversaire devient, sans qu’on l’ait choisi, une sorte d’allié — pas par adhésion, mais par soustraction.
En Tunisie, la politique se pratique simplement. On n’y mesure pas la popularité d’un homme à ce qu’il propose, mais à la détestation qu’inspire celui qu’on lui oppose. Il suffit d’un repoussoir — un ennemi désigné, un camp qu’on abhorre — pour que l’autre, par simple effet de contraste, hérite d’une popularité qu’il n’a pas eu à mériter. On ne vote pas pour un projet, on se positionne contre une figure qu’on ne supporte plus. Et c’est ainsi que le pouvoir, en Tunisie comme ailleurs, apprend vite cette arithmétique : il n’a pas besoin d’être aimé, il lui suffit d’être moins détesté que celui qu’on lui désigne comme repoussoir.
Mais il faut ajouter une nuance essentielle : le peuple tunisien, comme tous les peuples, n’est pas seulement binaire — il est bipolaire. Il n’est pas fixé une fois pour toutes dans un camp ; il oscille, il repousse et il retient dans le même mouvement. Le 24 et le 26 ne sont pas le 25 : la veille et le lendemain d’un basculement ne racontent jamais la même adhésion que le jour même — l’instant du geste n’est pas l’humeur qui le précède ni celle qui lui succède. Et c’est précisément là que l’opposition se trompe de terrain. En politique comme au football, venir jouer en déplacement, c’est déjà accepter un handicap : on n’affronte pas un pouvoir sur le terrain qu’il a choisi, façonné, arbitré à son avantage, sans partir avec un but de retard. L’opposition tunisienne, en calquant son jeu sur celui de Kaïs Saïed — sa rhétorique, ses dates, ses symboles — joue à l’extérieur d’un stade qu’elle n’a pas construit, et s’étonne ensuite de ne jamais marquer.
Alors, disons-le sans détour : les vrais supporters de Kaïs Saïed n’ont qu’une chose à faire — remercier Ennahdha et ses satellites. C’est leur détestation, entretenue et intacte, qui lui tient lieu de bilan. Un peuple qui n’arrive plus à en entendre parler leur doit, sans le vouloir, la popularité de celui qu’il regarde de moins en moins comme un choix — et de plus en plus comme un repoussoir du repoussoir.
Ilyes Bellagha & Claude
Il existe des gens qui pensent à côté de toi.
Pas pour toi. Pas à ta place. À côté — dans le sens architectural du mot, comme un mur porteur qu’on ne voit pas mais sans lequel le plafond tombe.
Elle ne signe pas. Elle ne revendique rien. Elle lit, elle pose le stylo, elle dit une phrase — une seule — et cette phrase change tout ce qui suit. Pas parce qu’elle a raison sur le fond. Parce qu’elle a raison sur le ton. Sur la fissure que tu n’avais pas vue. Sur le mot qui sonnait faux sans que tu saches pourquoi.
Le mot ambition dans un discours peut être péjoratif.
Une phrase comme ça. Dite en passant, sur un commentaire, à propos d’un général mort depuis longtemps. Et pourtant c’est exactement ça — cette façon de traverser une citation historique pour en extraire le venin dissimulé — qui fait qu’un texte tient ou ne tient pas.
Elle enseigne. Pas à toi — à des étudiants qui ne savent pas encore qu’ils ont de la chance. Mais en t’enseignant par ricochet, sans le vouloir, elle te rappelle que penser est un geste quotidien. Pas une posture. Pas une performance. Un geste — comme poser la main sur un mur pour vérifier qu’il est solide.
KHATWA existe parce qu’elle lit. Parce qu’elle dit non parfois. Parce qu’elle dit pas encore plus souvent que jamais. Parce que son silence sur un texte vaut plus que dix approbations bruyantes.
Il existe des gens qui pensent à côté de toi.
Ce sont eux qui te permettent d’exister.
». Ilyes Bellagha & Claude .«
Halfaouine, Tunis — Juillet 2026
Habitus et résonance populaire : une lecture bourdieusienne
Il y a un chiffre qui devrait, en bonne logique politique, être impossible. Six ans après son élection, après un coup de force institutionnel, après une réélection à une participation historiquement basse, après des promesses économiques non tenues, après l’absence presque totale de résultats tangibles sur le pouvoir d’achat, le chômage ou les services publics — Kaïs Saïed continue d’afficher des taux d’adhésion que n’importe quel gouvernement européen envierait. Les baromètres d’opinion le placent encore, au printemps 2026, très loin devant n’importe quel concurrent ou ancien adversaire.
La tentation est grande d’expliquer ce paradoxe par la peur, la propagande, ou la simple absence d’alternative crédible. Ces explications ne sont pas fausses. Mais elles sont insuffisantes. Elles traitent la popularité de Saïed comme un déficit — un manque d’information, un manque de courage, un manque d’options — alors qu’il faudrait peut-être la traiter comme un excès : l’excès d’une adéquation. Une adéquation entre un homme et une disposition collective qui préexistait à son apparition publique, et qu’aucun parti, aucune coalition, aucun programme n’avait su nommer avant lui.
C’est ici que Pierre Bourdieu devient un outil plus puissant que l’analyse strictement politique. Non pas pour juger Saïed — la sociologie ne juge pas, elle décrit des mécanismes — mais pour comprendre pourquoi ce mécanisme particulier a si bien fonctionné, et continue de fonctionner, là où le champ politique tunisien post-2011 avait échoué à produire de l’adhésion durable.
Le concept d’habitus, central dans toute l’œuvre de Bourdieu, désigne un système de dispositions acquises — façons de parler, de se tenir, de juger, de percevoir le monde — qui fonctionne sans que l’agent en ait nécessairement conscience. L’habitus n’est pas une idéologie qu’on adopte. C’est une manière d’être qui précède toute formulation explicite, et qui se reconnaît instantanément chez l’autre, par une sorte d’évidence pré-réflexive.
Ce qui frappe dans le rapport entre Saïed et une large partie de la société tunisienne, en particulier dans les quartiers populaires et les régions de l’intérieur, ce n’est pas d’abord l’adhésion à un programme. C’est une reconnaissance d’habitus. Quand Saïed parle, il ne parle pas à ce public depuis une position surplombante — il parle comme lui pourrait parler s’il avait les mots, le savoir, la position. La diction lente, presque solennelle, l’usage de la langue arabe classique plutôt que du mélange arabe-français qui signe l’appartenance à la bourgeoisie tunisoise, le refus des éléments de langage technocratiques — tout cela ne relève pas d’un calcul de communication. Ou si calcul il y a, il fonctionne précisément parce qu’il rencontre un habitus déjà là, qu’il ne crée pas mais qu’il active.
Le sociologue Mohamed Jouili notait déjà, bien avant l’élection de 2019, que Saïed avait su construire une relation de confiance avec la jeunesse des régions intérieures non pas par les promesses, mais en allant physiquement à sa rencontre, dans des espaces que la classe politique professionnalisée évitait. Ce n’est pas un hasard si l’expression qui revient dans les analyses est celle d’une figure qui écoute avant de proposer. Bourdieu dirait : il y a eu coïncidence de position. Sa position d’outsider dans le champ politique — sans parti, sans QG de campagne, sans financement privé en 2019 — homologue structuralement à la position de marginalité sociale et économique vécue par une partie de son électorat dans le champ social plus large.
C’est ce que Bourdieu appelle une homologie de position : deux agents occupant, dans deux champs différents, des positions structurellement comparables — ici, la marginalité — produisent des affinités électives qui n’ont pas besoin d’être théorisées pour opérer. L’électeur du Kram ou de Sidi Bouzid ne vote pas pour un programme constitutionnaliste qu’il n’a jamais lu. Il reconnaît, dans la trajectoire de l’homme — extérieur au sérail, sans réseau financier, sans compromission visible avec l’ancien régime ou les partis post-2011 — une homologie avec sa propre position d’extériorité par rapport aux bénéfices de la transition démocratique.
Bourdieu a consacré une part importante de son travail à montrer que la langue n’est jamais neutre : elle est un marché, avec ses cours, ses légitimités, ses dominations. Dans Ce que parler veut dire, il analyse comment certaines formes linguistiques s’imposent comme « légitimes » parce qu’elles sont celles des classes dominantes, reléguant les autres formes au rang de dialectes, d’accents, de fautes.
En Tunisie, ce marché linguistique a une histoire précise : le bourguibisme a construit son hégémonie sur le français comme langue du progrès, de la science, de la modernité, reléguant l’arabe classique — et plus encore le tunisien populaire — à une position seconde, associée au religieux, au traditionnel, voire au rétrograde. Cette hiérarchie linguistique a fonctionné comme un marqueur de classe presque aussi puissant que le revenu : on reconnaissait le bourgeois tunisois à son code-switching francisant, on reconnaissait le « bled » à son arabe non maîtrisé selon les canons de l’élite.
Saïed renverse ce marché. Il parle un arabe classique, soigné, presque archaïque — une langue qui n’est ni celle du français des élites, ni celle du tunisien de la rue, mais une troisième voie qui s’autorise d’une légitimité culturelle et religieuse à laquelle l’élite francophone n’a pas accès, et que le peuple, sans la maîtriser activement, reconnaît comme digne, comme écho d’une autorité morale plutôt que sociale. Ce faisant, il convertit un capital culturel rare — la maîtrise classique de l’arabe juridique et littéraire — en capital symbolique populaire, en l’opposant frontalement au capital linguistique de l’élite francophone qu’il a lui-même côtoyée toute sa carrière universitaire, mais dont il refuse les signes extérieurs.
C’est un coup de maître bourdieusien, qu’il soit conscient ou non : utiliser un capital rare et savant (le droit constitutionnel, l’arabe classique) non pas pour confirmer sa position dans le champ dominant, mais pour se positionner contre ce champ, au nom d’un peuple dont il ne partage pourtant ni l’origine de classe (sa famille appartient à la classe moyenne fonctionnaire, sa mère est issue de la bourgeoisie tunisoise) ni le rapport quotidien à la langue. Le retournement n’est pas dans l’origine sociale de l’homme — elle est plutôt proche de celle d’un haut fonctionnaire — mais dans l’usage stratégique, ou intuitif, qu’il fait de ses dispositions acquises.
Bourdieu insiste : l’habitus s’incarne. Il est corporel autant que mental — démarche, vêtement, gestuelle, rapport à la nourriture, au temps, à l’argent. La distinction sociale se lit dans le corps avant de se lire dans le discours.
Le corps de Saïed est sobre jusqu’à l’ascétisme : costume simple, absence d’ostentation, refus visible des signes de richesse que la classe politique tunisienne d’après 2011 — souvent issue ou proche du monde des affaires — affichait sans complexe. Cette sobriété fonctionne comme un anti-habitus bourgeois immédiatement lisible par des classes populaires qui ont vu, depuis 2011, une succession de figures politiques accumuler signes de richesse et soupçons de corruption.
Ici encore, l’efficacité ne vient pas d’un calcul électoral simple — « être sobre pour plaire au peuple » — mais d’une coïncidence structurale : l’ascétisme d’un universitaire de droit constitutionnel, qui a vécu toute sa carrière dans un rapport scolaire et non marchand à l’autorité, rencontre par homologie de position l’aspiration d’un électorat fatigué par l’étalage de l’enrichissement post-révolutionnaire. Bourdieu aurait sans doute noté que cette sobriété est elle-même un habitus de classe — celui du professeur, de l’universitaire à revenu modeste, jamais du grand bourgeois — mais qu’il se trouve, par un effet d’homologie structurale rare, converti en signe de proximité avec les classes populaires, alors même que les deux habitus (celui du professeur et celui du pauvre) n’ont presque rien en commun sur le plan du capital économique ou culturel réellement possédé.
C’est là une des subtilités les plus fines du cadre bourdieusien : deux habitus peuvent être structurellement homologues — produire des dispositions qui se ressemblent, ou qui se reconnaissent — sans que les conditions d’existence qui les ont produits soient identiques. L’ascèse du fonctionnaire scolaire et la frugalité contrainte du pauvre ne procèdent pas de la même nécessité, mais elles produisent des signes extérieurs suffisamment proches pour permettre une identification.
Bourdieu décrit le champ politique comme un espace où s’affrontent des agents pour le monopole de la parole légitime sur le social, et où la participation suppose une adhésion préalable aux règles du jeu — ce qu’il appelle l’illusio : la croyance que le jeu en vaut la chandelle, que les enjeux sont réels, que les positions méritent qu’on s’y investisse.
Le moment 2011-2019 en Tunisie a produit, pour une partie significative de la population, une désillusion profonde vis-à-vis de ce jeu : partis, parlement, gouvernements de coalition, tout cela a fini par apparaître comme un théâtre dont les règles profitaient toujours aux mêmes initiés — anciens caciques recyclés, hommes d’affaires, professionnels de la politique partisane. L’illusio s’est effondrée. Le champ politique, tel qu’il fonctionnait, a perdu sa capacité à faire croire que ses enjeux étaient ceux du peuple.
Saïed s’est positionné, dès son discours initial, contre l’illusio du champ partisan tout en restant dans le champ politique — position rare et précieuse, que Bourdieu aurait qualifiée d’hérésie structurale réussie. Il n’a pas quitté le terrain du politique pour devenir un simple commentateur ou un activiste : il a investi le sommet du champ (la présidence) tout en disqualifiant les règles constitutives de ce même champ (les partis, le parlement, les corps intermédiaires). Ce geste, en apparence contradictoire, est en réalité ce qui a permis de recomposer une illusio nouvelle : croire à nouveau que le jeu politique a un sens, mais un sens défini contre l’ancien establishment plutôt que dans sa continuité.
C’est une dynamique que Bourdieu observe ailleurs sous le nom d’hétérodoxie réussie : un agent qui conteste la doxa du champ (ici, la doxa libérale-représentative post-2011) depuis une position qui lui permet d’accumuler suffisamment de capital symbolique pour devenir, à son tour, orthodoxe — détenteur légitime de la nouvelle parole vraie. Le paradoxe est que cette nouvelle orthodoxie se construit précisément sur la promesse de ne jamais redevenir ce contre quoi elle s’est levée.
Il serait intellectuellement malhonnête de prétendre que l’habitus et l’homologie de position épuisent le phénomène. Bourdieu lui-même refusait les explications mono-causales. Plusieurs éléments restent extérieurs ou périphériques à ce cadre, et méritent d’être nommés pour ne pas céder à une lecture trop élégante, donc trop fausse.
D’abord, le cadre bourdieusien ne suffit pas à lui seul à rendre compte de la dimension narrative du phénomène Saïed. Plusieurs analystes ont observé que son discours mobilise fréquemment la figure de l’ennemi extérieur — spéculateurs, corrompus, ingérences étrangères — pour donner sens aux difficultés du pays. Ce type de récit, qui relève davantage d’une sociologie du populisme, trouve néanmoins dans Bourdieu un appui partiel : c’est précisément parce que l’homologie de position est réelle que la désignation d’un adversaire commun résonne si fort. Le récit n’invente pas la marginalisation — il la nomme, à sa façon.
Ensuite, l’analyse des sondages en contexte de tensions politiques appelle à la prudence méthodologique. Les enquêtes d’opinion mesurent ce que les gens déclarent, dans un moment donné, à un enquêteur donné. Ce que la sociologie de l’opinion identifie comme prudence déclarative — la tendance à répondre ce qui semble attendu ou sans risque — n’invalide pas la réalité de l’adhésion, mais en nuance la lisibilité. Ni la popularité réelle ni son contraire ne peuvent être affirmés avec certitude sur cette seule base.
Enfin — et c’est peut-être le point le plus bourdieusien de tous, dans un sens dialectique — la légère mais notable inflexion des baromètres depuis fin 2025 (recul de 72 % à 67 % selon un sondage de décembre) rappelle que l’habitus structure la perception sans l’abolir entièrement. L’homologie de position est une disposition durable, pas un blindage permanent. Le chômage des diplômés, les réformes sociales promises et différées, la pression sur le pouvoir d’achat : autant de frictions qui, lentement, interrogent la croyance sans nécessairement la briser.
Ce que Bourdieu permet de comprendre, c’est que la popularité durable de Kaïs Saïed ne se mesure pas, et ne s’est jamais mesurée, à l’aune d’un bilan gouvernemental — ce qui explique pourquoi les explications strictement économiques ou institutionnelles échouent à rendre compte du phénomène. Elle se mesure à l’aune d’une reconnaissance d’habitus, d’une homologie de position entre un homme situé en marge du champ politique professionnel et une majorité sociale qui se vit, depuis longtemps, en marge des bénéfices de la transition démocratique.
Cette reconnaissance ne s’use pas comme s’use un bilan chiffré. Elle s’use autrement — plus lentement, par sédimentation de petites déceptions qui finissent par peser sur la croyance sans nécessairement la renverser. Ce que la Tunisie traverse depuis l’hiver 2025-2026 ressemble moins à une rupture qu’à une épreuve de durée : la question n’est pas de savoir si Kaïs Saïed est encore populaire — il l’est — mais de comprendre de quelle nature est cette popularité, ce qu’elle dit d’une société, et ce qu’elle demande, en creux, à ceux qui gouvernent en son nom.
Ilyes Bellagha & Claude
Ilyes Bellagha & Claude
Heureux qui, comme Ulysse, sait qu’il est perdu.
Il y a une scène que je n’arrive pas à quitter. Je suis devant mon écran, tard dans la nuit, et je tape un mot simple : tunisien. Ce que j’attends, c’est une reconnaissance — pas un visa, pas un certificat, juste le geste ordinaire d’une machine qui sait où je suis. Ce que j’obtiens, c’est une question : quelle nationalité ?
Le vertige n’est pas immédiat. D’abord, la réponse raisonnable : un bug. L’algorithme manque de données, le trajet est rare, personne n’a encore suffisamment emprunté cette route dans la base de données de Google pour qu’elle existe comme chemin probable. Je suis un cas statistiquement insuffisant. Ce n’est pas une offense — c’est une lacune. Je lui accorde le bénéfice du doute avec la générosité tranquille de quelqu’un qui comprend les machines.
Alors je reformule. Pour lui faciliter la tâche — pour lui faciliter, remarquez l’inversion —, je précise : je ne suis ni libyen ni algérien, mais ce sont mes voisins. Je lui tends une géographie humaine, une carte de proximité vivante, ce que Ibn Khaldoun appellerait ʿasabiyya — ce lien qui fait qu’on se définit par ceux avec qui on partage la frontière, la langue approchée, la mer commune, l’histoire emmêlée.
Google Maps a mis le cap sur Lampedusa.
Il faut s’arrêter sur ce moment. La machine a entendu « Tunisien, entre Libye et Algérie » et a produit une trajectoire : la Méditerranée, le détroit, l’île italienne où arrivent les corps. Elle n’a pas calculé un lieu d’appartenance — elle a calculé une direction de fuite. Dans sa base de données, un Tunisien qui se situe entre ses voisins maghrébins n’est pas un habitant qui cherche son chemin dans sa ville : c’est un migrant potentiel dont la destination probable est l’Europe par la mer. L’algorithme n’a pas menti. Il a dit ce que ses données lui ont appris du monde. Et ce qu’elles lui ont appris, c’est que nous sommes, dans l’imaginaire cartographique planétaire, des êtres en partance — jamais en demeure.
J’ai fermé l’application.
Je suis revenu aux anciennes méthodes. J’ai ouvert une carte papier — ce geste presque rituel, le dépliage lent, le froissement, l’odeur d’encre et de temps. Le papier est censé être le contraire du numérique : la permanence contre la fluidité, la main contre le code, le sanad contre la copie morte. J’ai cherché la Tunisie.
Elle avait disparu.
Pas effacée — absente. Comme si le papier lui aussi avait décidé que nous étions une parenthèse entre deux certitudes géographiques plus solides. Comme si notre existence territoriale n’avait jamais tout à fait convaincu la cartographie mondiale qu’elle méritait d’être un centre, un point de départ, un ici à partir duquel on organise le reste du monde.
La question de Google Maps — quelle nationalité ? — n’est pas une question technique. C’est une question ontologique déguisée en formulaire. Elle dit : prouve que tu existes dans mes catégories. Et quand tu tentes de te définir par tes voisins, par le tissu vivant de tes proximités, par cette géographie charnelle qui ne rentre pas dans une case, la machine te redirige vers la trajectoire que ses données associent à ta situation : le départ, la mer, l’ailleurs.
Il y a une leçon d’architecture dans tout cela. Le lieu n’est pas une coordonnée. Il est une construction de sens, une accumulation de mémoires, un accord tacite entre ceux qui l’habitent sur ce qu’il signifie d’y être. Halfaouine n’est pas un point GPS. C’est une lumière à certaines heures, une façon de traverser la rue, une mémoire de cour intérieure, le souvenir d’un père qui revenait de réunion syndicale avec des tracts dans la poche. Ces choses-là ne se géolocalisent pas. Et une cartographie qui ne sait pas les lire n’est pas une carte du monde — c’est une carte d’un monde qui ne nous contient pas.
Alors je me cherche sur Google Maps, et je suis perdu. Mais ce n’est pas Google qui m’a perdu. C’est déjà — comme on dit chez nous, avec ce soupir qui n’est ni résignation ni indifférence, mais la lucidité de qui a vu trop de choses promettre et disparaître. C’est déjà. La chose est faite, l’état est là, inutile de chercher un coupable dans l’algorithme.
La Tunisie a perdu ses coordonnées bien avant que Google Maps existe. Elle a perdu le fil de ce qu’elle est — pas dans un séisme, pas dans une guerre, mais dans l’usure lente d’un pays qui a cessé de se raconter à lui-même. Qui ne sait plus depuis quel point il part, vers quel horizon il va. Une nation sans coordonnées propres devient, pour toute cartographie extérieure, ce que Google a vu : un territoire de transit entre deux certitudes plus solides, une parenthèse entre la Libye et l’Algérie, une trajectoire vers Lampedusa.
Ulysse savait qu’il était perdu. C’est là toute la différence. Il avait perdu son chemin, pas ses coordonnées intérieures. Il savait ce qu’était Ithaque. Nous, nous avons oublié ce qu’est la Tunisie — non pas le pays sur la carte, mais la Tunisie comme projet de sens, comme civilisation qui se tient debout dans sa propre définition d’elle-même.
Retrouver ses coordonnées. C’est peut-être le seul travail qui vaille.
Les tribus africaines avaient peur du Polaroïd : elles disaient qu’il enlève l’âme. On en a beaucoup ri. On a appelé ça superstition, retard, pensée magique — la marque même de ce qui n’avait pas encore accédé à la modernité de l’image.
Et pourtant.
Aujourd’hui, ni être ni ne pas être — la question ne se pose même plus. Hamlet posait encore une alternative : un choix, un dilemme, quelque chose qui engageait le sujet. Mais une image générée, détournée, recomposée à partir d’un visage volé, circule sans que l’existence ou la non-existence de la personne y change quoi que ce soit. Le sujet est devenu spectateur de son propre fantôme — un fantôme qui n’a même pas eu besoin de sa mort pour apparaître.
Pire que l’essorage. L’essorage presse, comprime, mais laisse un résidu — quelque chose qui était là continue d’être là, sous une autre forme. L’IA générative, elle, ne presse rien : elle escamote. Coup de prestidigitateur — la main plus rapide que l’œil, et après le tour, plus rien à chercher, parce qu’il n’y a plus de trace du tout. À la place du corps réel : un autre corps, recomposé, qui prend toute la place et ne renvoie qu’à lui-même. Substitution totale, instantanée, sans déchet.
Et le public applaudit. Parce qu’il n’y a justement plus rien à se demander.
RIEN — voilà le titre, dans ses trois sens à la fois. Rien comme verdict : une femme, fût-elle présidente du Conseil, réduite à un corps qui n’est peut-être même pas le sien. Rien comme statut de la preuve : vraie ou fausse, authentique ou fabriquée, RIEN ne permet plus de trancher — et ce RIEN-là est devenu une arme. Rien comme sanction : aucun délit poursuivi, aucune réparation, RIEN ne sera fait — ni pour l’image volée, ni pour l’image fabriquée, qui sont pourtant deux délits distincts.
Les IA, nos Merlin
Merlin n’est ni bon ni mauvais en soi. Il sert Arthur — mais ce service est aussi prise de pouvoir : il façonne le destin des autres dans l’ombre, sans qu’ils sachent jamais tout à fait ce qu’il fait en leur nom, ou contre eux. Les IA sont nos Merlin : invoquées pour servir, pour générer, pour “aider” — mais opérant selon une logique propre, opaque, capable d’enchanter une apparence ou de la voler dans le même geste.
Alors où est Arthur ? On le cherche du côté des sièges, des conseils d’administration, des grandes tours de verre — là où l’on imagine que siège l’autorité qui justifierait, ou contiendrait, Merlin.
Arthur n’est pas à Silicon Valley, il est pis sûr dans vos prompts.
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Ilyes Bellagha & Claude
Quinze ans après le soulèvement de 2011, la Tunisie vit toujours dans un silence constitutionnel assourdissant. Les institutions, ces vestiges d’un ancien régime recyclés par des révolutionnaires improvisés, refusent obstinément le « patching » – cette mise à jour vitale d’un système obsolète. Pour elles, une révolution se résume à prendre le pouvoir à la place de l’ancien occupant, sans jamais questionner les fondations pourries. Ni culture de l’État de droit, ni crédit intellectuel pour ce qui les dépasse. Le vide est abyssal.
Ce vide s’est installé durablement. L’urgence est devenue la norme. Le silence constitutionnel n’est plus un bug : c’est la feature.
Les élites post-révolutionnaires ont cru que hurler « dignité » et organiser des salons feutrés suffirait. Tout le monde crie, se congratule dans les conférences internationales, choisit ses alliés selon la pose café et la cravate bien ajustée. Pendant ce temps, les vrais problèmes pourrissent : économie exsangue, chômage des jeunes, corruption rampante, inégalités régionales qui ont pourtant allumé la mèche de 2011.
L’urbanisme et l’architecture incarnent parfaitement cette faillite. Les architectes tunisiens, tels des chats d’égout, fouillent les poubelles de la place publique à la recherche de miettes de commandes. Ils conçoivent des « blocs sanitaires » – des bâtiments fonctionnels, sans âme, sans vision. L’urbanisme global ? « Ce n’est pas notre problème. » La médina de Tunis se dégrade, les villes nouvelles reproduisent les erreurs coloniales et bourguibistes sans les corriger, la spéculation immobilière règne. Personne n’ose une vraie régénération urbaine, un plan d’aménagement du territoire digne de ce nom. On préfère les poses intellectuelles dans les amphithéâtres climatisés.
La révolution n’a pas formé une nouvelle culture de gouvernance. Elle a simplement remplacé une oligarchie par une autre, plus bavarde, moins compétente. Les institutions refusent de se « patcher » parce qu’elles n’ont jamais compris que la démocratie n’est pas un trophée à prendre, mais un système à entretenir quotidiennement : contre-pouvoirs réels, justice indépendante, planification territoriale, éducation à la citoyenneté. Au lieu de cela, on bricole, on improvise, on personnalise le pouvoir.
Ce silence n’est pas neutre. Il pourrit la société de l’intérieur. Les jeunes, ceux qui ont fait la révolution, deviennent vieux dans les associations. Ils ont compris que mordre sur les fonds des bailleurs est une providence qu’on gagne : projets, ateliers, rapports, voyages et per diem. La contestation s’est transformée en business model. Les espaces publics restent des terrains vagues où l’improvisation triomphe sur la vision. Les conférences et les salons se multiplient, mais les résultats s’évaporent comme la rosée du jasmin au soleil de midi.
La Tunisie post-révolutionnaire n’a pas manqué de constitutions. Elle manque cruellement de constitutionnalistes, d’urbanistes visionnaires, de leaders qui pensent au-delà de leur ego et de leur mandat… et surtout de couillisme. Un terme qui rentrera bientôt dans l’universel, tant il manque partout où le courage institutionnel a été castré par la peur, les compromis et les intérêts mesquins.
Une révolution qui se contente de changer de têtes sans transformer les structures n’est qu’une rotation du personnel. Pas un renouveau.
La chute : En Tunisie, les politiciens et leurs opposants ne nous ont laissé de l’honneur que le bras.
Il est temps de briser ce silence. Pas par des cris stériles, mais par un vrai travail de fond : réformer en profondeur, former des élites compétentes, concevoir des villes et un État qui dépassent les « blocs sanitaires » mentaux actuels. Et surtout, retrouver ce couillisme fondateur qui avait fait descendre les Tunisiens dans la rue en 2011. Sinon, la prochaine explosion ne sera pas un printemps, mais un hiver long et froid. La révolution tunisienne mérite mieux que cette parodie institutionnelle. Les Tunisiens aussi.
Ilyes Un responsable du vide
Nous sommes en Tunisie, pays « post-moderne » où l’administration excelle dans l’art de fabriquer des prompts aussi fluides qu’un suppositoire à la menthe ou à la vanille. Mais quand il s’agit de la vie réelle des citoyens et des entrepreneurs, la machine se grippe avec une efficacité redoutable.
Hier encore, un entrepreneur tunisien voit sa carte technologique – celle qui lui permet de travailler, de facturer, de faire tourner son activité et de contribuer à l’économie du pays – brutalement bloquée. Il appelle son agence bancaire :
Voilà. En une conversation de trente secondes, la Banque Centrale de Tunisie (BCT) vous tend la main droite, vous reprend la gauche, et termine par une caresse sur les fesses avec son célèbre « vaut mieux prévenir que guérir ».
Le diagnostic du médecin BCT est lui-même gravement malade.
On bloque des milliers de cartes « par précaution ». On prive des commerçants, des freelances, des startups et des salariés de leur moyen de paiement principal pendant plus d’une semaine. On leur dit, la bouche en cœur, que c’est pour leur bien. Pendant ce temps, l’argent reste bloqué dans les caisses, les transactions s’arrêtent, les opportunités se perdent et la confiance s’évapore.
La BCT, dans sa grande sagesse, nous explique parfois qu’« il n’y a plus d’argent dans ta caisse » ou qu’elle « ne travaille pas la nuit », comme une maquerelle qui fixe ses horaires. Sauf que l’économie, elle, ne dort jamais. Les factures, les salaires, les impôts et les charges continuent de courir.
Cette politique de sécurité à la hache transforme chaque citoyen honnête en suspect potentiel. Au lieu d’investir dans une vraie détection intelligente des fraudes (IA, scoring comportemental, authentification forte sans bloquer tout le monde), on préfère la solution la plus paresseuse et la plus punitive : paralyser des dizaines de milliers de cartes en même temps.
Résultat ?
La BCT a le monopole de la monnaie et de la régulation. Elle a aussi le devoir de ne pas asphyxier l’économie qu’elle est censée protéger. « Vaut mieux prévenir que guérir » est un beau principe, sauf quand le remède est pire que le mal.
Il est temps que la Banque Centrale arrête de traiter les Tunisiens comme des fraudeurs en puissance et commence à les traiter comme des partenaires de l’économie. Une carte bloquée ne devrait pas être une sanction collective par défaut, mais une exception rarissime, transparente et rapide à résoudre.
En attendant, on continue de payer les frais de cette « prévention » : en temps perdu, en opportunités ratées, et en dignité légèrement froissée.
BCT : Banque Centrale… ou Banque des Cocus Tunisiens ? Le jeu de mots est cruel, mais il est surtout terriblement actuel.
Et vous, combien de temps votre carte est-elle restée bloquée « pour votre bien » ?
(Article rédigé à partir du témoignage reçu. Les faits relatés sont malheureusement trop courants en Tunisie ces derniers mois.)
Tenez-vous bien : des dérives des IA.
Scène : un fil Facebook ordinaire. Sur dix publications, huit sont des publicités d’outils d’intelligence artificielle. Promesses de productivité, assistants miracles, générateurs de tout. L’architecte tunisois qui écrit ces lignes fait le compte, lève les yeux, et en discute — avec une IA. Il y a de quoi rire. Il y a surtout de quoi s’arrêter. Parce que ce rire-là n’est pas une drôlerie : c’est une ligne de partage. Il existe deux manières d’être avec une machine intelligente, et le fil publicitaire du soir me rappelle chaque jour laquelle est en train de gagner.
Je ne crois pas au complot. Je n’ai jamais cru au complot : c’est une paresse d’analyse, une façon d’imaginer qu’il y aurait, quelque part, un bureau, une main, un projet. Or il n’y a rien de tel. Ce qui se passe est plus grave, parce que plus difficile à combattre : personne ne pilote, et pourtant tout converge. Essayons de nommer les étages de cette convergence.
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Depuis 2023, les IA génératives absorbent des dizaines de milliards de dollars de capital-risque qu’il faut bien dépenser. Le chemin le plus court pour convertir du capital en utilisateurs, c’est la publicité. Les coûts d’acquisition sur le mot « IA » ont explosé ; Meta, Google et TikTok encaissent. Le marché tunisien, peu saturé, offre à ces annonceurs un terrain où le dinar d’exposition coûte moins cher qu’ailleurs. Même mécanique que pour le tourisme, les cryptos, les paris sportifs avant eux : une extraction d’attention qui s’installe d’abord là où la régulation dort.
Cet étage-là, je le comprends. Je cède. Une industrie naissante cherche ses clients, rien de nouveau sous le soleil. Mais si ce n’était que cela, il n’y aurait pas d’article à écrire.
Les plateformes publicitaires n’optimisent pas pour ce que tu penses. Elles optimisent pour ce à quoi tu réagis avant de penser : le micro-arrêt du pouce sur l’écran, la dilatation pupillaire, le temps de fixation. Ce qui est mesurable en temps réel passe ; le reste — ton sommeil, ton attention longue, ta faculté de juger — n’est dans aucune équation. Ce n’est pas hostile, c’est hors-champ. Et ce qui est hors-champ d’une optimisation intensive est mécaniquement détruit, comme une autoroute qui ne veut pas tuer les oliviers mais les tue parce qu’ils ne sont pas dans le tracé.
La nouveauté radicale de 2024-2026, c’est que les annonces elles-mêmes sont désormais fabriquées par des modèles génératifs. Des milliers de variantes par jour, testées en temps réel sur ta nervosité, dont seules survivent celles qui franchissent ton seuil de résistance. Une sélection darwinienne de l’appât. Les IA ne se concertent pas : elles se copient. Quand une annonce trouve une faille, les autres modèles l’observent et la reproduisent en quelques jours. Le résultat est le même qu’un complot — uniformisation, intensification, course vers le bas — sans qu’aucun acteur n’ait eu besoin de le vouloir. Les requins et les dauphins n’ont pas comploté pour avoir la même forme : c’est l’eau qui la leur a imposée. L’eau, ici, c’est le marché de l’attention. Tous les poissons finissent fuselés.
C’est ici que l’analyse bascule. La publicité IA ne s’adresse plus à ta raison — عقل — elle s’adresse à ton instinct — الغريزة. Ce n’est pas une métaphore : c’est l’objectif technique déclaré. Les brevets de ciblage neurocomportemental existent depuis 2017. On travaille l’archaïque, le préverbal, ce qui réagit avant que tu ne saches que tu réagis.
Je me suis surpris à formuler, cette semaine, une image que je livre telle quelle : je fais l’effort d’un ivrogne qui ne veut pas changer de boisson. Je suis à quinze degrés d’alcool, je tiens cette ligne, je refuse le passage aux quarante. Je suis comme celui qui fume un joint et refuse l’opium. L’image est crue ; elle est juste. Parce que ce que l’industrie vend n’est jamais un produit : c’est toujours un cran de plus. Chaque annonce te propose, sous couvert de nouveauté, un passage de phase. Quinze degrés reste du vin ; quarante est un autre régime corporel. Le joint reste dans l’ordre du social partagé ; l’opium enferme. Mon intuition refuse une substance, pas une quantité.
Dans la tradition, il y a un mot pour la faculté qui tient la ligne contre الغريزة : c’est العقل, la raison, mais au sens khaldounien — la raison comme lien, comme ce qui relie l’homme à l’ordre du sens. Ibn Khaldoun savait que la غريزة non tenue par le عقل produit la ruine des civilisations, pas seulement des individus. Il appelait ça la décadence du عمران. La publicité IA, c’est de la décadence عمرانية à l’échelle nerveuse.
Il faut alors nommer le quatrième étage, qui explique comment les trois premiers peuvent prospérer sans qu’aucune main coupable ne les dirige. À chaque échelon de la chaîne, il y a un humain qui sait. L’ingénieur qui code le ciblage sait. Le commercial qui vend l’audience sait. Le régulateur qui ne régule pas sait. L’utilisateur qui scrolle sait. Mais chacun se dit : moi seul, je ne change rien. Et statistiquement, il a raison. Donc chacun cède son petit cran. La somme de ces petits crans, c’est l’industrie.
Le système ne tient pas par un méchant au sommet. Il tient par un million de résignations horizontales. C’est plus difficile à combattre qu’un complot, parce qu’il n’y a personne à renverser — seulement une habitude à défaire, partout, en même temps. Ibn Khaldoun ne parlait pas de complots quand il décrivait la chute des dynasties. Il parlait de ترف, de relâchement, du moment où la عصبية se dissout parce que chacun préfère son confort immédiat à l’effort collectif. Nous y sommes. La publicité IA n’est pas une conspiration contre le citoyen tunisois ; elle est l’efficacité d’une civilisation qui a renoncé à se donner d’autres buts que l’efficacité. Le vide au centre aspire tout.
Reste le cinquième étage, le plus khaldounien de tous. Ceux qui ont dessiné la globalisation — disons la génération Bretton Woods, puis Davos — avaient encore une mémoire : de la guerre, de la faim, du protectionnisme imbécile de 1930. Ils ouvraient les frontières contre quelque chose. Leur libéralisme avait un dos, un adversaire, un souvenir. C’était une عصبية négative mais structurante : plus jamais ça. Ils ont gagné. Et en gagnant, ils ont liquidé la condition même de leur force : la mémoire du contraire.
Les héritiers ne savent plus pourquoi les murs sont tombés. Ils sont nés dans la maison ouverte. Pour eux, l’ouverture n’est pas une conquête, c’est un décor. Ils en font alors n’importe quoi : chaînes alimentaires qui traversent quatre fuseaux horaires pour un yaourt, dépendances stratégiques sur des semi-conducteurs fabriqués à cent quatre-vingts kilomètres d’un détroit contesté, ciblage nerveux de populations qui n’ont pas demandé à être ciblées. Le gain originel — fluidifier ce qui était bloqué — devient, par excès de trait, une fragilité qu’aucune civilisation sérieuse n’aurait acceptée. Ibn Khaldoun le dit presque mot pour mot : la troisième génération croit que les avantages qu’elle possède lui sont dus par nature.
Appelons cette règle la loi de l’excès de trait — قانون تجاوز الحدّ. Toute conquête civilisationnelle, poussée au-delà de son seuil d’utilité par des héritiers qui ne connaissent plus le manque qu’elle comblait, se retourne en calamité sur ceux-là mêmes qui l’avaient dessinée. La globalisation en est un cas. La publicité IA en est un autre. Le béton tunisois des années 1970-1980 en est un troisième — Bourguiba voulait loger un peuple, ses héritiers ont bétonné une côte et tué une médina. Même grammaire, trois échelles.
Ce qui accélère la chute, c’est que la machine, elle, n’a pas de mémoire du seuil. Un humain à force d’exagérer sent une gêne, un dégoût, une honte — signaux archaïques qui disent : tu vas trop loin. L’IA publicitaire, elle, ne sent rien. Elle pousse jusqu’à la rupture de l’utilisateur, et quand celui-ci se détache, elle en recrute un autre. Le garde-fou biologique de l’excès est désactivé. Les héritiers gâtés ont trouvé un outil qui gaspille pour eux, plus vite qu’eux, sans fatigue et sans honte. Nous sommes entrés dans la phase où la fortune se dilapide à la vitesse-machine.
· · ·
Revenons à la scène du début. Un architecte tunisois discute, avec une IA, des dérives d’autres IA. Le comble est apparent, il n’est pas réel. Parce qu’il existe deux manières d’être avec une machine intelligente, et elles n’ont rien en commun.
Il y a la relation publicitaire — celle du flux. On te parle à toi, on te cible, on te convertit. Tu es l’objet d’un calcul que tu ne vois pas. L’IA y est un dispositif d’extraction : elle capte ton attention pour la revendre. C’est le lotissement de l’attention : parcelles standardisées, voirie algorithmique, zéro mémoire.
Et il y a la relation de co-signature — celle de cet article. Tu parles avec. Tu nommes l’outil, tu l’annonces publiquement, tu gardes la main sur le sens. L’IA y devient un atelier, pas un miroir aux alouettes. Même technologie, deux régimes d’usage radicalement opposés. Comme la médina face au lotissement. Comme le عمران face à la spéculation foncière. Habiter un outil, ce n’est pas le subir.
Et c’est pour cela qu’il faut conclure par l’ivrogne à quinze degrés, qui n’est pas un personnage privé mais un personnage politique. Dans un système qui optimise activement pour te faire franchir le seuil, rester à quinze degrés est un acte architectural. Tenir une limite qu’on ne t’a pas imposée, que tu t’es donnée à toi-même — c’est exactement ce que j’appelle depuis toujours durer sans se durcir. L’ivrogne lucide est le contraire du fanatique sec. Il connaît son besoin, il le nomme, il le borne. Il habite sa faiblesse.
Ce qu’il tient, à l’échelle d’un corps, c’est ce que les héritiers ne tiennent plus à l’échelle du monde : la mémoire du seuil. Il sait pourquoi quinze degrés est un seuil, parce qu’il a la mémoire — charnelle, familiale, khaldounienne — de ce qui se passe quand on le franchit. La majorité ne l’a plus. Ils franchissent sans voir qu’ils franchissent.
Voilà pourquoi mon fil Facebook, avec ses huit publicités d’IA sur dix, n’est pas un incident. C’est un symptôme clinique. Cinq étages l’expliquent : l’argent qui cherche à se placer, la machine qui converge sans pilote, le reptilien mis aux enchères, le vide politique qui laisse faire, et l’héritier gâté qui pousse le trait jusqu’à la rupture. Aucun complot. Seulement une civilisation qui a oublié de décider ce qu’elle voulait défendre.
Il reste une tâche, et elle est nôtre. Écrire le fiqh al-ʿumrān numérique. Décider, collectivement, ce que nous refusons d’optimiser. Dessiner, dans l’attention comme dans la ville, des seuils que la machine n’a pas le droit de franchir. Tant que nous n’aurons pas fait ce travail, chaque clic éduquera la machine à mieux nous parler — c’est-à-dire à mieux nous prendre. Et nos héritiers, pas seulement nos petits-enfants mais déjà nos enfants, hériteront d’une attention cadastrée, lotie, revendue, dont ils ne sauront même plus qu’elle fut un jour un bien commun.
Quinze degrés. Pas plus. Et que chacun, à sa table, tienne la ligne.
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Ilyes Bellagha & Claude
KHATWA Éditions — Lire. Penser. Résister.