بقلم: إلياس بلاغة (معمار ومؤسس معبد المعنى / مهندسون مواطنون)

تفصلنا تسعة أيام عن موعد ليس كغيره. تسعة أيام ليست لمجرد وقفة احتجاجية، بل هي عدّ تنازلي لاسترداد كرامة مهنة، وإعادة الروح لمدينة استباحتها « دكتاتورية الخرسانة ».

مأزق « العولمة الممحة »

تعيش مدننا اليوم تحت وطأة ما أسميه « العولمة الممحة » (Globalisation Gomme)؛ تلك القوة التي تمسح الهويات، وتلغي الخصوصيات، وتحول أحياءنا إلى فضاءات صامتة خالية من المعنى. المهندس المعماري، الذي كان تاريخياً « باني الحضارة »، يُراد له اليوم أن يكون مجرد أداة إدارية، « طابعاً » يصادق على مشاريع عقارية لا ترى في الإنسان إلا مستهلكاً، وفي الأرض إلا وعاءً للمضاربة.

عمارة المعنى: حين تلتقي المتعة بالمنفعة

شعارنا في « معبد المعنى » واضح: « أن نجمع بين المتعة والمنفعة: عمارة المعنى تبدأ بمتعة الوجود ».

إن معركتنا يوم 22 ماي أمام هيئة المهندسين المعماريين ليست معركة قطاعية ضيقة. إنها صرخة من أجل « المواطنة ». فالعمارة هي التعبير المادي عن الديمقراطية؛ فإما أن نبني فضاءات تكرّس كرامة المواطن، أو نستمر في إنتاج علب إسمنتية تعمق الاغتراب الاجتماعي.

لماذا 22 ماي؟

لقد قمنا يوم 12 ماي بإيداع رسالة مفتوحة لدى رئاسة الجمهورية، وهي خطوة أولى نحو مأسسة هذا الحراك. والآن، ننتقل إلى الميدان.

9 أيام تفصلنا عن لحظة الصدق. نحن لا نطالب بامتيازات، بل نطالب بالحق في ممارسة مهنتنا كـ « وسطاء اجتماعيين »، كحراس للمجال العام، وكشركاء في بناء تونس الغد.

نداء للوعي

إلى زملائي المعماريين، وإلى كل مواطن يؤمن بأن جودة الحياة تبدأ من جودة الفضاء الذي يسكنه: موعدنا يوم 22 ماي هو بداية « عمارة المعنى ». لنوقف عبث التشويه، ولنعد صياغة العقد الاجتماعي بين المعمار والمدينة.

تونس تنهض، والمعنى يبدأ الآن.

Par Ilyes Bellagha

L’architecture tunisienne ne peut plus se murer dans le silence des formes vides ou dans l’obéissance aveugle aux procédures d’un système à bout de souffle. Aujourd’hui, face à la « dictature de la forme », nous assistons à un effritement de l’éthique bâtie. On édifie des structures, mais on oublie d’habiter ; on trace des plans, mais on efface l’humain.

1. Le constat : Au-delà du Non-Sens Unique

Depuis trop longtemps, l’espace urbain est devenu le terrain d’une gestion purement comptable. Cette rupture avec le réel crée une ville muette et une profession en crise d’identité. En tant qu’architectes et citoyens, nous avons le devoir de restaurer le lien entre le bâti et le vivant. C’est un acte de résistance pour remettre l’intelligence au service du sens.

2. Pourquoi nous nous rassemblent le 22 mai ?

Ce rassemblement devant le siège de l’Ordre n’est pas une plainte, c’est une re-fondation. Nous y porterons des exigences claires :

« Joindre l’agréable à l’utile : l’architecture du sens commence par le plaisir d’exister. »

3. Appel au Rassemblement Symbolique

J’appelle mes confrères, les étudiants et les citoyens épris d’éthique urbaine à nous rejoindre pour marquer ce nouveau départ.

ÉlémentDétails  
LieuDevant le siège de l’Ordre des Architectes de Tunisie (OAT), Tunis
DateVendredi 22 mai 2026
Heure10h00 précise

Ilyes Bellagha

Président de l’association Architectes Citoyens

Nous vivons une époque où la réalité physique et le débat d’idées semblent s’effacer devant la toute-puissance de l’écran. C’est ce que nous pourrions appeler la « Dictature du Pixel ». Que ce soit dans la communication politique ou dans la mise en scène de nos villes, le pixel ne sert plus à représenter le réel, mais à le remplacer par une version augmentée, lissée et, finalement, anesthésiante.

1. La Politique du « Pop-Populisme » : Le règne de la vibration

En politique, le pixel a transformé le citoyen en spectateur. Le glissement sémantique de l’Italie, passant du cri de résistance Bella Ciao à la séduction quotidienne du Ciao Bella, illustre parfaitement cette mutation.

2. L’Urbain Tunisien : Entre vitrine et Hogra

Cette même dictature s’exerce sur nos territoires. En Tunisie, la communication urbaine utilise le « pixel d’or » — l’image de Sidi Bou Saïd ou des centres historiques restaurés — pour masquer une réalité bien plus aride.

3. Vers une « Suture » : Retrouver l’Architecture du Sens

Face à cette cité de pixels, l’enjeu n’est pas de rejeter l’image, mais de la réorienter vers le Sens. Selon la méthode [I+IA], nous devons passer de l’image-masque à l’image-outil.

DomaineDictature du Pixel (Forme)Architecture du Sens (Fond)
PolitiqueSéduction, émotion, « Lifestyle ».Éthique, bilan, vérité technique.
UrbainDécor, façade, gentrification visuelle.Lieu de vie, justice spatiale, dignité.

Conclusion : Briser l’écran

La Dictature du Pixel ne pourra être renversée que par un retour au réel. Que ce soit par la constance d’un message politique (le modèle Arlette Laguiller) ou par la reconnaissance de la valeur des quartiers informels (l’habitat-performance), nous devons exiger que l’esthétique serve à nouveau l’éthique.

L’architecture du sens commence là où le pixel s’arrête : dans l’épaisseur de la pierre et dans la rigueur du débat démocratique. Joindre l’agréable à l’utile, c’est refuser que la beauté d’une image soit le linceul de notre liberté.

Par Ilyes Bellagha

En Tunisie, les jeunes sont devenus plus vieux que les vieux.

Ils arrivent à 25 ans avec le regard déjà usé, l’idéal fatigué. Et parmi eux, les jeunes architectes portent une amertume particulièrement cruelle.

Formés à l’ENAU, cette grande blanchisserie nationale où l’on passe les esprits à l’eau de Javel « plus blanc que blanc ». On leur apprend à être transparents : bien lisses, bien conformes, bien dociles. On efface toute aspérité critique, toute imagination ancrée dans le réel tunisien.

On les forme à penser la ville, la terre et l’humain… comme des Occidentaux. Leurs professeurs ne connaissent souvent que ce réseau-là : les revues européennes, les modèles suisses ou scandinaves. Pour beaucoup, Sinân Âğâ est probablement un joueur de football turc. L’architecture vernaculaire, les médinas, les ksour, le rapport profond à l’eau et à la terre ? Des diapositives folkloriques vite expédiées.

Ils sortent de l’école avec un diplôme et une déconnexion déjà bien installée.

Le théorème qu’on leur répète : On leur demande d’être créatifs, responsables, soucieux d’environnement, défenseurs du patrimoine et garants de la qualité du cadre de vie.

L’axiome qu’ils vivent tous les jours : Ils passent leurs journées à chercher des blocs sanitaires à dessiner pour des lotissements bas de gamme.

Le cynisme est total : on les forme à une architecture sans sol ni mémoire, on les envoie mendier des missions humiliantes pour survivre, et quand le désastre territorial devient visible, on les désigne comme les principaux fusibles.

Une génération entière de « jeunes-vieux » architectes : précarisés, humiliés, exilés ou résignés. Des talents gaspillés. Des vocations brisées. Une profession vidée de son sens.

Et aujourd’hui, on n’a plus de quoi faire tourner la turbine.

Ni énergie, ni conviction, ni avenir. La machine tourne à vide.

Le 22 mai 2026, devant le siège de l’Ordre des Architectes, ce ne doit pas être une réunion de plus entre gens polis.

Ce doit être le jour où cette génération se lève et dit :

Nous ne sommes pas des dessinateurs de blocs sanitaires. Nous ne sommes pas des transparents formés à copier l’Occident. Nous ne sommes pas un meuble de six ans d’études à démonter pour nous faire passer dans des fissures de 20 cm.

Assez de l’eau de Javel. Assez du déni. Assez du mensonge.

L’avenir n’est pas derrière nous. Mais si on ne reprend pas la turbine maintenant, il n’y en aura bientôt plus du tout.

Nous ne sommes plus lucides. Nous sommes très en colère.

Nous sommes enragés, et nous ne nous en cacherons plus. Nous crachons du venin parce qu’on nous le fait avaler depuis trop longtemps. Nous crevons l’autre œil du borgne, parce que ce borgne, c’est nous : une société qui prétend « inclure » pendant qu’elle continue, méthodiquement, à fabriquer du handicap à la chaîne.

Ce ne sont pas les personnes en situation de handicap qui posent problème. Ce sont nous. Les architectes urbanistes, les aménageurs, les décideurs, les technocrates, les promoteurs. Nous qui dessinons des trottoirs avec des marches absurdes comme si c’était une fierté nationale. Nous qui posons des carrelages glissants qui transforment la moindre averse en patinoire funeste. Nous qui assistons, bien peignés, à des réunions sur « l’accessibilité » pendant que les bus restent perchés à cinquante centimètres du sol et que les portes sont si étroites qu’un homme valide doit se contorsionner comme un acrobate pour y entrer.

Et le comble, le vrai scandale qui fait bouillir le sang : l’argent existe. Le Programme d’Appui à l’Inclusion Sociale (PAIS), Handicap International (HI), le Fonds Canadien d’Initiatives Locales (FCIL), et j’en passe. Des millions de dinars, d’euros, de dollars qui coulent chaque année. Comme le Rayel, cette boîte de conserve trouée en haut et en bas : on verse par le haut, ça coule, ça coule, ça fait des ateliers, des séminaires, des rapports PowerPoint, des missions d’évaluation, des photos de groupe avec sourire. Et à la fin ? Rien. Le trottoir reste assassin. Le bus reste inaccessible. Le bâtiment public reste hostile.

Le handicap n’est plus seulement dans les corps. Il est dans la pierre que nous posons, dans le béton que nous coulons, dans les normes que nous violons avec un sourire complice. Nous produisons du handicap comme d’autres produisent de la pollution ou des dettes. Et ensuite on s’étonne, on organise des colloques, on cherche de nouvelles subventions pour « sensibiliser » ceux qui ont déjà les jambes cassées par nos trottoirs.

C’est ça, la Tunisie de l’urbanisme contemporain : une machine à fabriquer de l’exclusion ordinaire, quotidienne, bétonnée.

I. La colère n’est plus une option, elle est un devoir

Nous, architectes urbanistes, nous ne venons plus mendier des privilèges corporatistes. Nous venons cracher la vérité parce qu’on en a marre de voir notre pays se défigurer sous nos yeux.

Ce qui se joue dépasse largement notre profession. Il s’agit d’une crise profonde du cadre de vie, du territoire, de la manière dont nous habitons cette terre. Béton anarchique qui ronge les plaines fertiles, côtes défigurées par des résidences fermées, centres-villes agonisants, périphéries chaotiques sans âme ni services. Nous ne construisons plus des villes. Nous accouchons d’agglomérats invivables.

Et pendant ce temps, on nous parle d’« inclusion ». Quel cynisme.

Une personne en fauteuil qui doit slalomer entre les poteaux électriques plantés au milieu du trottoir, une mère avec une poussette qui doit descendre sur la chaussée au risque de se faire écraser, un aveugle qui marche dans le vide parce qu’aucun dallage podotactile n’a été posé correctement : voilà la réalité. Pas les discours. Pas les rapports. La réalité brute, quotidienne, humiliante.

Nous crachons du venin parce que cette humiliation est fabriquée. Elle n’est pas fatale. Elle est choisie. Par nous.

II. Le véritable scandale : le handicap spatial est une production locale

Arrêtons l’hypocrisie compassionnelle.

Le handicap n’est pas une affaire de corps défaillants. C’est une affaire de conception. Une affaire politique. Une affaire morale.

Quand tu construis un trottoir à marches sans rampe, tu ne « oublies » pas l’accessibilité. Tu la refuses. Quand tu acceptes un bus dont le plancher est à 50 cm du sol sans aucune plateforme, tu ne manques pas de moyens techniques. Tu manques de respect. Quand tu signes un permis pour un bâtiment public avec des seuils de 15 cm et des portes de 80 cm de large, tu ne fais pas une erreur. Tu commets un acte de violence ordinaire.

Et tout cela se passe pendant que les fonds d’inclusion coulent à flots. Rayel, encore et toujours. L’argent entre par le haut, sort par le bas, et au milieu il n’y a que des ateliers climatisés et des belles phrases.

Nous en avons assez de cette comédie. Assez des « journées de sensibilisation ». Assez des rapports qui dorment dans des tiroirs. Assez de voir nos propres collègues signer des projets scandaleux en haussant les épaules : « C’est comme ça qu’on fait en Tunisie. »

Non. Ce n’est pas « comme ça ». C’est comme ça qu’on a choisi de le faire.

III. Du corporatisme à la conscience territoriale

Ce mouvement qui naît ne sera pas une corporation de plus qui pleure sur son sort. Nous refusons cette posture de victimes. Nous sommes en partie responsables, et c’est pour cela que notre parole doit être impitoyable.

Nous ne sommes ni de gauche ni de droite. Nous sommes citoyens d’un territoire qui se meurt. La question n’est plus « comment sauver la profession d’architecte urbaniste ? ». La question est : comment sauver le droit d’habiter dignement ce pays ?

Le 22 mai ne sera pas un grand soir folklorique. Ce ne sera pas un « dégage » hurlé dans le vide. Ce sera l’acte fondateur d’une parole froide, structurée, venimeuse quand il le faut, mais surtout exigeante.

Nous appelons tous ceux qui en ont marre — architectes urbanistes, urbanistes, enseignants, chercheurs, environnementalistes, artistes, citoyens ordinaires — à rejoindre cette colère lucide. Pas pour crier plus fort. Pour construire mieux.

IV. Esthétique de la laideur et imaginaire de la fissure

Nos paysages parlent, et ils hurlent.

La lumière crue qui tombe sur un oued bétonné. La fissure qui traverse un mur ancien comme une cicatrice. Le vide laissé par une oliveraie rasée pour un énième lotissement sans âme. Le silence d’une place publique devenue parking sauvage.

Nous devons construire aussi une esthétique de la résistance : sobre, digne, sans nostalgie mièvre ni modernisme arrogant. Une esthétique qui regarde la laideur en face et qui dit : ça suffit.

Parce qu’un mouvement sans imaginaire ne dure pas. Et notre imaginaire, aujourd’hui, c’est celui d’un territoire blessé qui refuse de mourir.

V. Ce qu’il faut exiger maintenant (sans concession)

Nous ne demandons pas la perfection. Nous demandons la fin de l’indifférence criminelle.

VI. Le temps de la responsabilité collective

Le territoire n’attend plus. Les personnes en situation de handicap n’attendent plus. Les générations futures n’attendent plus.

Nous en avons assez des arrangements discrets entre amis, des permis signés sous la table, des projets qui défigurent sans que personne ne dise rien.

Nous crachons du venin aujourd’hui pour ne plus avoir à le faire demain. Nous crevons l’autre œil du borgne pour que, enfin, il voie clairement le désastre.

Aux aménageurs qui continuent : vous êtes prévenus. À ceux qui se taisent par confort : votre silence est une complicité.

Le 22 mai sera le début. Pas la fin. Une khatwa. Un pas. Mais un pas déterminé, enragé, lucide.

Il est temps de regarder le territoire en face. Et de le traiter enfin avec le respect qu’il mérite, ou d’assumer que nous sommes en train de le tuer à petit feu.

Nous choisissons le respect. Même si pour l’imposer, il faut cracher beaucoup de venin.


Le paradoxe du bâtisseur : Habiter ou Loger ?

Un architecte construit, et alors les gens habitent. Un architecte bâtit, et alors les gens se logent. Entre ces deux verbes se joue toute la dignité de notre métier. L’acte de construire est une projection de l’esprit dans la matière pour offrir un foyer à l’existence ; l’acte de bâtir, lorsqu’il est vidé de son sens, n’est qu’une production de boîtes à survivre.

L’architecte n’est pas Satan, et il n’est pas un ange. Il est profondément humain, et l’humain, dans sa soif de dominer l’espace, est souvent celui qui détruit. Qui protège la cité des dérives des architectes ? C’est l’Ordre de ce métier. Mais une question plus brûlante nous anime aujourd’hui : qui protège le métier de son propre Ordre ? Ce sont les architectes eux-mêmes, ceux qui refusent la fatalité et font de leur pratique une mission plutôt qu’une simple rente.

L’environnement n’est pas une rose dans un pot

Nous devons cesser de nous mentir : l’environnement n’est pas une décoration, ce n’est pas une « rose dans un pot » que l’on ajoute pour verdir un plan de masse. C’est un équilibre vital de feu, de terre et d’eau. Pourtant, l’architecte actuel pollue autant qu’il bâtit. La ville s’étend sans fin, dévorant la terre qui nourrit, sacrifiant le sol fertile sur l’autel du béton.

Certains, ne voyant que le bout de leur nez, applaudissent cette expansion aveugle. Leur argument semble sain, presque irréprochable : « nous devons subvenir à nos besoins ». Certes. Mais pour que l’architecte puisse assumer sa responsabilité envers la terre et la cité, il doit d’abord être respecté. On ne peut exiger une éthique de bâtisseur de la part de ceux que l’on précarise. Donnez à nos constructeurs leurs dus et leur dignité.

Le Gardien et la Mission

Si l’institution censée nous protéger devient le lieu de l’inertie ou de la suspicion, alors la boucle de responsabilité revient à son point de départ. La dignité ne nous sera pas offerte par décret ; elle sera conquise par ceux qui refusent de voir leur mission trahie par ceux qui « donnent la poisse » et vivent de notre précarité.

Le titre de cet article est un rappel à l’ordre personnel : Si ce n’est pas moi, c’est moi de toutes les façons. Cela signifie que nous ne pouvons plus nous cacher derrière des structures défaillantes. Si l’Ordre ne protège plus le métier, c’est à l’architecte de se dresser pour protéger l’honneur de sa profession.

Conclusion : Le rendez-vous du 22 mai

Le rassemblement devant le siège de l’OAT n’est pas qu’une affaire d’honoraires, c’est une affaire de survie morale. Nos honoraires ne sont pas une aumône, mais le droit de vivre dignement pour pouvoir rendre à ce pays une architecture qui fait sens.

À ceux qui occupent notre maison alors que leur bail est fini, à ceux qui craignent le changement, nous opposons notre volonté de bâtir un avenir où l’architecte est enfin libre de sa mission.

Le 22 mai, nous reprenons notre place.


« Joindre l’agréable à l’utile : l’architecture du sens commence par le plaisir d’exister. »

Je tourne en rond. J’essaie de tourner la page. Ne suis-je pas un retraité, après tout ? De quoi je me mêle encore ?

Architecte, je ne porte plus cette identité dans un pays où le titre « architecte » ne vaut guère mieux que celui de maçon, et encore.

On dit que je suis dans l’opposition à la politique d’aménagement du territoire. Politique ? Territoire ? Et quoi encore ?

D’autres m’abordent : « Ho Ilyes ! Que fait ton cousin ? » Le cousin dont ils parlent, c’est leur président. Je leur réponds simplement : dans la vie, on a tout ce qu’on mérite. Moi, je ne fais pas d’opposition à un membre de ma famille. Si je dois m’opposer à quelqu’un, ce sera aux membres de ma « famille de profession » qui se livrent une guerre sans merci pour la désignation d’un simple bloc sanitaire.

Pourquoi m’opposerais-je à Kaïs ? Qu’est-ce que j’y gagnerais ? Votre reconnaissance ? Je m’en torche le derrière.

L’OAT n’est pas le gardien de la profession. C’est le souk où l’on se vend aux enchères, au plus offrant.

Monsieur le Président n’a pas de véritable politique d’aménagement du territoire, mais il aime le territoire… ou du moins il fait bien semblant. Quant à l’OAT, il ne connaît ni l’aménagement ni le territoire. Comme le chantait Brel :

« Faut vous dire, Monsieur Que chez ces gens-là On n’vit pas, Monsieur On n’vit pas On triche. »

Kaïs ignore l’aménagement du territoire. Mais ce qui est encore plus grave, c’est que, depuis leur formation, les architectes tunisiens sont élevés en deux catégories bien distinctes : les vers et les rapaces.

Le projet se structure comme un boulevard droit qui tranche à travers des places vides. Une composition axiale, propre, géométrique. Sur le papier, ça passe. Sur le terrain, les étudiants s’entassent. Les ateliers débordent, les tables se chevauchent, les maquettes s’empilent dans tous les coins.

À deux pas, le quartier montre une intelligence bien plus fine. La buvette de l’école n’arrive pas à faire le poids. Les étudiants préfèrent traverser pour boire un café chez Dabdoub. Pourquoi ? Parce que dehors, on a compris. Entre deux photocopieurs, un troisième pousse. Amilcar City est devenue le royaume de Canon & Co. : impressions rapides, reliures, sandwichs, cafés à emporter. Le quartier lit le besoin réel des étudiants. L’école, elle, reste figée dans son axe monumental.

C’est toute l’ironie : on enseigne l’intelligence contextuelle, la réponse au besoin de l’usager, la qualité de l’espace vécu… tout en offrant aux futurs architectes un cadre qui semble ignorer ces principes de base. Le vrai projet réussi n’est pas celui conçu par les architectes de l’ENAU. C’est celui du bitume d’à côté, spontané, adaptable, vivant.

Et pendant ce temps, les parents tunisiens se saignent pour mettre leur gamin à l’ENAU. Ils se disent : « Il va devenir quelqu’un. Architecte, c’est l’élite, l’avenir, le statut. »

Ils imaginent les plans, les grands projets, la respectabilité.

Ils ne voient pas leur enfant redoubler, enchaîner les nuits blanches dans un atelier surchauffé, aller boire un café chez Dabdoub pour souffler deux minutes, galérer pour imprimer à l’extérieur parce que l’école n’arrive même pas à assurer le minimum, et finir par douter de tout.

Là est la vraie angoisse tunisienne : on envoie nos enfants dans ce qu’on croit être le temple de la réussite, et on les regarde lentement s’user dans un non-lieu qui leur apprend, sans le vouloir, que même l’architecture la plus prestigieuse peut manquer son propre projet : celui d’accueillir dignement ceux qui vont bâtir le pays.

Par Ilyes Bellagha

Chaque année, pendant la Foire du Livre de Tunis, le hangar du Kram devient le symbole involontaire de notre époque : un entrepôt bruyant, saturé de parkings, où l’on expose la pensée dans un non-lieu qui pourrait tout aussi bien accueillir une foire de la moquette ou des pièces détachées. On y célèbre le livre – objet sacré de la mémoire, du récit et de la critique – dans un espace qui ne raconte rien, n’apaise rien, n’élève rien. Le contenant trahit le contenu.

C’est exactement ce que produit l’enseignement myope de l’architecture aujourd’hui : des professionnels formés à dessiner des objets spectaculaires, mais incapables de créer des lieux qui parlent. On apprend à faire des formes, pas des atmosphères ; des contenants, pas des sens.

Face à cette absurdité, proposons une démonstration par l’absurde, comme en mathématiques.

Hypothèse actuelle (absurde) : Le pouvoir politique mérite un palais isolé, sécurisé, monumental, symbole d’autorité hiérarchique. La culture, le livre et la pensée collective, eux, peuvent se contenter d’un hangar interchangeable.

Les conséquences logiques de cette hypothèse sont navrantes : un Président qui travaille dans un décor de pouvoir classique pendant que l’esprit de la nation est entassé dans un entrepôt sans dignité ; une République qui affirme aimer la culture tout en la logeant dans un lieu qui nie la contemplation ; une jeunesse formée à reproduire partout cette même indifférence spatiale.

Cette chaîne est insoutenable. Elle contredit l’héritage même de la Tunisie : Carthage, Kairouan, les Lumières arabes, la modernité méditerranéenne des années 60-70 où le savoir primait sur le trône.

Conclusion par l’absurde : Inversons la hiérarchie. Transformons le hangar du Kram en Palais Présidentiel et Grand Forum du Livre. Que le Président de la République s’y installe, travaille, reçoive et gouverne au milieu des livres, des lecteurs, des débats et du peuple. Que le bâtiment devienne le symbole vivant d’une République où le savoir commande et le pouvoir sert.

Imaginez :

Si le Président refuse ce déplacement, son refus sera lui-même une preuve : il préfère le confort symbolique du pouvoir isolé plutôt que de placer l’État sous le regard du savoir et des citoyens. Il attestera, par ce refus, la primauté de l’ego sur l’esprit public.

Nous, architectes, écrivains, intellectuels, citoyens, devons réclamer ce geste. Pas comme un caprice poétique, mais comme un acte politique fondateur. Un concours d’idées ouvert à tous. Une pétition. Des lectures publiques sur le site même. Un manifeste clair : « Le Kram Présidentiel – Pour une République du Livre ».

L’architecture n’est pas neutre. Elle est le langage visible du pouvoir et des valeurs d’une société. Aujourd’hui, elle parle trop souvent de vide, de bruit et d’indifférence. Changeons le discours. Donnons au livre le palais qu’il mérite. Le reste suivra.

Ilyes Bellagha Architecte


Par Ilyes Bellagha

Le 22 mai 1974, la Tunisie adoptait la loi n°74-46 qui créait l’Ordre des Architectes de Tunisie (OAT) et organisait la profession. Ce jour-là, l’État reconnaissait officiellement que l’architecte n’est pas un simple dessinateur de bâtiments, mais un acteur essentiel du bien commun, chargé de la qualité du cadre de vie et de la protection du territoire.

Cinquante-deux ans plus tard, ce même Ordre est devenu l’ombre de lui-même, paralysé par des querelles internes stériles. Le Parlement débat, les ministères signent des décrets, et pendant ce temps, le territoire tunisien continue de subir une métastase urbaine silencieuse mais ravageuse.

Du Lac de Tunis, transformé en une succession de quartiers fermés – véritables prisons dorées pour une élite –, aux extensions anarchiques des Mourouj et Naassen qui grignotent les terres agricoles fertiles d’Al-Feja, en passant par la Petite Sicile qui pourrit au cœur de la capitale et l’avenue Mohamed V qui affiche une modernité de façade juste derrière des rues en lambeaux : le constat est le même partout.

Nous ne construisons plus une ville. Nous consommons le territoire.

Une ville à plusieurs vitesses D’un côté, les Berges du Lac et La Perle du Lac : enclaves haut de gamme, cafés à 7 dinars, absence totale de transport en commun digne, vie nocturne aseptisée. De l’autre, les quartiers informels (Bhim et tant d’autres) où les plus modestes sont repoussés. Entre les deux, une classe moyenne épuisée par les trajets quotidiens et la spéculation foncière.

Les terres agricoles les plus riches disparaissent année après année. Les schémas directeurs restent dans les tiroirs. Les promoteurs avancent, les architectes sont consultés tardivement ou pas du tout. L’urbanisme est devenu une affaire de rente, pas de projet de société.

Et l’Ordre des Architectes ? Celui qui devait être la conscience technique et éthique de ce territoire regarde le spectacle en silence ou s’épuise dans des débats byzantins. La vieille est emportée par le torrent, et elle continue de dire : « Cette année, on aura une bonne récolte. »

Assez.

Le 22 mai 2026, jour anniversaire de la loi fondatrice, nous ne commémorerons pas. Nous exigerons la renaissance.

Nous appelons tous les architectes, urbanistes, étudiants de l’ENAU, enseignants, agriculteurs, habitants des quartiers populaires et citoyens conscients à participer à une marche symbolique pacifique :

Date : Dimanche 22 mai 2026 Départ : École Nationale d’Architecture et d’Urbanisme (ENAU) à 10h

Slogan : « La Tunisie n’est pas votre terrain, mais celui de la future génération. »

Cette marche n’est pas un cri de colère. C’est un acte de responsabilité professionnelle et citoyenne. Nous marcherons avec des plans, des cartes des terres perdues, des photomontages et des contre-projets. Nous ne venons pas détruire, nous venons rappeler à l’État et à nos propres institutions leur mission oubliée.

Nous exigeons :

L’architecture et l’urbanisme ne sont pas un luxe. Ils sont la traduction physique du contrat social. Quand on échoue à aménager le territoire, on échoue à faire de la politique sérieuse. La marche en crabe que nous subissons depuis des décennies doit s’arrêter.

Le 22 mai 2026 ne sera pas un anniversaire de plus. Ce sera le jour où les architectes tunisiens auront décidé de reprendre leur place : celle de gardiens du bien commun et de la terre des générations futures.Rejoignez-nous. Parce que la Tunisie que nous laisserons à nos enfants ne peut pas être ce champ de ruines bétonnées

تونس ليست أرضكم… بل أرض الجيل القادم بيان لمسيرة رمزية يوم 22 ماي 2026

في 22 ماي 1974، اعتمدت تونس القانون عدد 74-46 الذي أنشأ النظام التونسي للمهندسين المعماريين

المهنة. في ذلك اليوم، اعترف الدولة رسمياً بأن المهندس المعماري ليس مجرد رسام مبانٍ، بل فاعل أساسي في المصلحة العامة، مسؤول عن جودة الإطار المعيشي وحماية التراب

بعد اثنين وخمسين عاماً، أصبح هذا النظام نفسه ظلاً لنفسه، مشلولاً بصراعات داخلية عقيمة. البرلمان يناقش، والوزارات توقع مراسيم، وبينما ذلك يحدث، يتعرض التراب التونسي لسرطان عمراني صامت ولكنه مدمر.

من بحيرة تونس التي تحولت إلى سلسلة أحياء مغلقة – سجون ذهبية لنخبة معينة – إلى الامتدادات الفوضوية في المروج ونعسان التي تلتهم الأراضي الفلاحية الخصبة بالفجة، مروراً بالصقلية الصغيرة التي تتعفن في قلب العاصمة وشارع محمد الخامس الذي يعرض واجهة حديثة خلف شوارع متداعية: المشهد واحد في كل مكان.

نحن لم نعد نبني مدينة. نحن نستهلك التراب.

مدينة بسرعات متعددة من جهة، ضفاف البحيرة و«لؤلؤة البحيرة»: أحياء فاخرة مغلقة، قهوة بـ7 دنانير، غياب كامل للنقل العمومي اللائق، حياة ليلية معقمة. ومن الجهة الأخرى، الأحياء العشوائية (بيم وغيرها) حيث يُدفع الفقراء. وبينهما، طبقة متوسطة منهكة بالتنقل اليومي والمضاربة العقارية.

تختفي الأراضي الفلاحية الخصبة سنة بعد سنة. المخططات التوجيهية تبقى في الأدراج. المستثمرون يتقدمون، والمهندسون المعماريون يُستشارون متأخراً أو لا يُستشارون أبداً. أصبح التخطيط العمراني مسألة ريع، لا مشروع مجتمع.

أما النظام التونسي للمهندسين المعماريين؟ الذي كان من المفروض أن يكون الضمير التقني والأخلاقي لهذا التراب، ينظر إلى المشهد صامتاً أو يغرق في نقاشات بيزنطية. «العجوز تنجرف مع التيار وتقول: هذه السنة ستكون حصاداً جيداً».

كفى.

يوم 22 ماي 2026، ذكرى القانون التأسيسي، لن نحتفل. سنطالب بالبعث.

ندعو كل المهندسين المعماريين والمخططين وطلبة الإيناو والأساتذة والفلاحين وسكان الأحياء الشعبية والمواطنين الواعين إلى المشاركة في مسيرة رمزية سلمية:

التاريخ : الأحد 22 ماي 2026 نقطة الانطلاق : المدرسة الوطنية للعمارة والتعمير (ENAU) على الساعة 10 صباحاً

الشعار : « تونس ليست أرضكم… بل أرض الجيل القادم »

هذه المسيرة ليست صرخة غضب. إنها فعل مسؤولية مهنية ومواطنية. سنمشي حاملين مخططات وخرائط للأراضي المفقودة وصوراً فوتومونتاج ومشاريع مضادة. نحن لا نأتي لنهدم، نحن نأتي لنذكر الدولة ومؤسساتنا بمهمتها المنسية.

نطالب بـ:

العمارة والتعمير ليسا رفاهية. هما الترجمة المادية للعقد الاجتماعي. عندما نفشل في تهيئة التراب، نفشل في ممارسة سياسة حقيقية. يجب أن تتوقف هذه المشية السرطانية التي نعيشها منذ عقود.

لن يكون 22 ماي 2026 ذكرى إضافية. سيكون اليوم الذي قرر فيه المهندسون المعماريون التونسيون استعادة مكانهم: حراس المصلحة العامة وأرض الأجيال القادمة.انضموا إلينا. لأن تونس التي سنتركها لأبنائنا لا يمكن أن تكون هذا الحقل من الأنقاض المسلحة بالخرسانة