Par Ilyes Bellagha
Il existe en Tunisie une curiosité institutionnelle qui défie les lois de l’évolution démocratique : un petit « village gaulois » niché au cœur de la République, où le temps semble s’arrêté aux heures les plus sombres du corporatisme. Ce village, c’est l’Ordre des Architectes (OAT).
L’Invention d’un Collier
Il faut avoir le courage de l’honnêteté historique : les Ordres professionnels, dans leur matrice originelle, sont une invention des régimes fascistes du siècle dernier. Conçus pour encadrer, surveiller et domestiquer les forces vives de la nation, ils avaient pour but de substituer la discipline de caserne à la liberté de pensée. Partout ailleurs, ces structures ont su opérer leur mue, se transformant en instances de régulation éthique et en garants du bien-être citoyen. Partout, sauf dans notre village gaulois.
Ici, l’institution semble avoir gardé la nostalgie du « collier pour chien ». On nous laisse une laisse, juste assez longue pour que nous puissions atteindre le bureau de la municipalité et apposer un cachet sur un dossier. Mais la main qui tient le lacet, elle, appartient aux spéculateurs et aux marchands de béton. On nous accorde le droit de signer la mort de nos paysages, mais jamais celui de donner vie à une vision.
La Misérabilité Imposée
Ce n’est pas une crise de l’architecture que nous vivons, c’est une politique de la misérabilité. On nous impose une laideur standardisée, une ville « gommée » de son sens, pour mieux servir les désirs des prédateurs fonciers. L’architecte, réduit au rôle de subalterne administratif, assiste impuissant — ou complice par silence — à l’effondrement de la dignité urbaine.
Le village résiste à la raison car la raison exigerait l’ouverture, la transparence et le retour au service de l’intérêt général. Au lieu de cela, nous voyons l’Ordre se crisper, se radicaliser dans un corporatisme qui frôle l’extrême droite institutionnelle : une structure fermée, autoritaire, où la remise en question est vécue comme une trahison et où le sens est sacrifié sur l’autel du contrôle.
Le Privilège de l’Artiste : Habiter les Vœux des Tunisiens
Nous ne venons pas au rassemblement du 22 mai pour mendier des miettes administratives. Oui, nous venons pour réclamer des privilèges. Mais pas ceux d’une caste protégée : nous réclamons le privilège de dire à haute voix, pour que même les autistes institutionnels l’entendent, que nous sommes des artistes.
Notre métier n’est pas de remplir des formulaires, mais d’habiter les vœux des Tunisiens. Le citoyen tunisien a enfin le droit de sortir de cette tristesse grise, de cette architecture de la résignation conçue par des ignorants qui ne savent même pas chercher où se trouve leur propre bien.
Le Vrai Bien : De la Terre à l’Empire
Le 22 mai, nous leur dirons en face : le « bien » ne se cache pas dans l’obscurité stérile des comptes en Suisse. Le vrai bien, c’est cette terre. Cette terre de Tunisie qui, un jour, les enterrera eux et leurs ambitions de béton, mais qui verra naître nos enfants.
C’est là que le paradoxe du « Village Gaulois » prend fin. En refusant la soumission aux spéculateurs, ce petit bastion de résistance deviendra l’épicentre d’une renaissance. L’avenir de ce village est de redevenir la locomotive de l’Afrique — Ifriqiya.
L’Architecte Citoyen : Le Regard vers Demain
Nous voulons un Ordre optimiste, progressiste, qui regarde le lendemain. Nous brisons le collier pour libérer l’énergie créatrice. Nous cessons d’être les chiens de garde du profit pour redevenir les gardiens de la cité.
Le 22 mai, nous ne manifesterons pas contre une institution, nous manifesterons pour une naissance.
« Joindre l’agréable à l’utile : l’architecture du sens commence par le plaisir d’exister. »
بقلم: إلياس بلاغة (معمار ومؤسس معبد المعنى / مهندسون مواطنون)
تفصلنا تسعة أيام عن موعد ليس كغيره. تسعة أيام ليست لمجرد وقفة احتجاجية، بل هي عدّ تنازلي لاسترداد كرامة مهنة، وإعادة الروح لمدينة استباحتها « دكتاتورية الخرسانة ».
تعيش مدننا اليوم تحت وطأة ما أسميه « العولمة الممحة » (Globalisation Gomme)؛ تلك القوة التي تمسح الهويات، وتلغي الخصوصيات، وتحول أحياءنا إلى فضاءات صامتة خالية من المعنى. المهندس المعماري، الذي كان تاريخياً « باني الحضارة »، يُراد له اليوم أن يكون مجرد أداة إدارية، « طابعاً » يصادق على مشاريع عقارية لا ترى في الإنسان إلا مستهلكاً، وفي الأرض إلا وعاءً للمضاربة.
شعارنا في « معبد المعنى » واضح: « أن نجمع بين المتعة والمنفعة: عمارة المعنى تبدأ بمتعة الوجود ».
إن معركتنا يوم 22 ماي أمام هيئة المهندسين المعماريين ليست معركة قطاعية ضيقة. إنها صرخة من أجل « المواطنة ». فالعمارة هي التعبير المادي عن الديمقراطية؛ فإما أن نبني فضاءات تكرّس كرامة المواطن، أو نستمر في إنتاج علب إسمنتية تعمق الاغتراب الاجتماعي.
لقد قمنا يوم 12 ماي بإيداع رسالة مفتوحة لدى رئاسة الجمهورية، وهي خطوة أولى نحو مأسسة هذا الحراك. والآن، ننتقل إلى الميدان.
9 أيام تفصلنا عن لحظة الصدق. نحن لا نطالب بامتيازات، بل نطالب بالحق في ممارسة مهنتنا كـ « وسطاء اجتماعيين »، كحراس للمجال العام، وكشركاء في بناء تونس الغد.
إلى زملائي المعماريين، وإلى كل مواطن يؤمن بأن جودة الحياة تبدأ من جودة الفضاء الذي يسكنه: موعدنا يوم 22 ماي هو بداية « عمارة المعنى ». لنوقف عبث التشويه، ولنعد صياغة العقد الاجتماعي بين المعمار والمدينة.
تونس تنهض، والمعنى يبدأ الآن.
Par Ilyes Bellagha
L’architecture tunisienne ne peut plus se murer dans le silence des formes vides ou dans l’obéissance aveugle aux procédures d’un système à bout de souffle. Aujourd’hui, face à la « dictature de la forme », nous assistons à un effritement de l’éthique bâtie. On édifie des structures, mais on oublie d’habiter ; on trace des plans, mais on efface l’humain.
1. Le constat : Au-delà du Non-Sens Unique
Depuis trop longtemps, l’espace urbain est devenu le terrain d’une gestion purement comptable. Cette rupture avec le réel crée une ville muette et une profession en crise d’identité. En tant qu’architectes et citoyens, nous avons le devoir de restaurer le lien entre le bâti et le vivant. C’est un acte de résistance pour remettre l’intelligence au service du sens.
2. Pourquoi nous nous rassemblent le 22 mai ?
Ce rassemblement devant le siège de l’Ordre n’est pas une plainte, c’est une re-fondation. Nous y porterons des exigences claires :
- La Primauté de l’Humain : L’architecture est un droit à la dignité, pas un produit spéculatif.
- Le Nouveau Contrat Éthique : Replacer l’architecte comme médiateur social et garant du cadre de vie.
- Le Plaisir d’Exister : Réaffirmer que l’utilité d’un bâtiment commence par la joie de ceux qui l’occupent.
« Joindre l’agréable à l’utile : l’architecture du sens commence par le plaisir d’exister. »
3. Appel au Rassemblement Symbolique
J’appelle mes confrères, les étudiants et les citoyens épris d’éthique urbaine à nous rejoindre pour marquer ce nouveau départ.
Élément Détails Lieu Devant le siège de l’Ordre des Architectes de Tunisie (OAT), Tunis Date Vendredi 22 mai 2026 Heure 10h00 précise Ilyes Bellagha
Président de l’association Architectes Citoyens
Nous vivons une époque où la réalité physique et le débat d’idées semblent s’effacer devant la toute-puissance de l’écran. C’est ce que nous pourrions appeler la « Dictature du Pixel ». Que ce soit dans la communication politique ou dans la mise en scène de nos villes, le pixel ne sert plus à représenter le réel, mais à le remplacer par une version augmentée, lissée et, finalement, anesthésiante.
En politique, le pixel a transformé le citoyen en spectateur. Le glissement sémantique de l’Italie, passant du cri de résistance Bella Ciao à la séduction quotidienne du Ciao Bella, illustre parfaitement cette mutation.

Cette même dictature s’exerce sur nos territoires. En Tunisie, la communication urbaine utilise le « pixel d’or » — l’image de Sidi Bou Saïd ou des centres historiques restaurés — pour masquer une réalité bien plus aride.

Face à cette cité de pixels, l’enjeu n’est pas de rejeter l’image, mais de la réorienter vers le Sens. Selon la méthode [I+IA], nous devons passer de l’image-masque à l’image-outil.
| Domaine | Dictature du Pixel (Forme) | Architecture du Sens (Fond) |
| Politique | Séduction, émotion, « Lifestyle ». | Éthique, bilan, vérité technique. |
| Urbain | Décor, façade, gentrification visuelle. | Lieu de vie, justice spatiale, dignité. |
La Dictature du Pixel ne pourra être renversée que par un retour au réel. Que ce soit par la constance d’un message politique (le modèle Arlette Laguiller) ou par la reconnaissance de la valeur des quartiers informels (l’habitat-performance), nous devons exiger que l’esthétique serve à nouveau l’éthique.
L’architecture du sens commence là où le pixel s’arrête : dans l’épaisseur de la pierre et dans la rigueur du débat démocratique. Joindre l’agréable à l’utile, c’est refuser que la beauté d’une image soit le linceul de notre liberté.
Par Ilyes Bellagha
En Tunisie, les jeunes sont devenus plus vieux que les vieux.
Ils arrivent à 25 ans avec le regard déjà usé, l’idéal fatigué. Et parmi eux, les jeunes architectes portent une amertume particulièrement cruelle.
Formés à l’ENAU, cette grande blanchisserie nationale où l’on passe les esprits à l’eau de Javel « plus blanc que blanc ». On leur apprend à être transparents : bien lisses, bien conformes, bien dociles. On efface toute aspérité critique, toute imagination ancrée dans le réel tunisien.
On les forme à penser la ville, la terre et l’humain… comme des Occidentaux. Leurs professeurs ne connaissent souvent que ce réseau-là : les revues européennes, les modèles suisses ou scandinaves. Pour beaucoup, Sinân Âğâ est probablement un joueur de football turc. L’architecture vernaculaire, les médinas, les ksour, le rapport profond à l’eau et à la terre ? Des diapositives folkloriques vite expédiées.
Ils sortent de l’école avec un diplôme et une déconnexion déjà bien installée.
Le théorème qu’on leur répète : On leur demande d’être créatifs, responsables, soucieux d’environnement, défenseurs du patrimoine et garants de la qualité du cadre de vie.
L’axiome qu’ils vivent tous les jours : Ils passent leurs journées à chercher des blocs sanitaires à dessiner pour des lotissements bas de gamme.
Le cynisme est total : on les forme à une architecture sans sol ni mémoire, on les envoie mendier des missions humiliantes pour survivre, et quand le désastre territorial devient visible, on les désigne comme les principaux fusibles.
Une génération entière de « jeunes-vieux » architectes : précarisés, humiliés, exilés ou résignés. Des talents gaspillés. Des vocations brisées. Une profession vidée de son sens.
Et aujourd’hui, on n’a plus de quoi faire tourner la turbine.
Ni énergie, ni conviction, ni avenir. La machine tourne à vide.
Le 22 mai 2026, devant le siège de l’Ordre des Architectes, ce ne doit pas être une réunion de plus entre gens polis.
Ce doit être le jour où cette génération se lève et dit :
Nous ne sommes pas des dessinateurs de blocs sanitaires. Nous ne sommes pas des transparents formés à copier l’Occident. Nous ne sommes pas un meuble de six ans d’études à démonter pour nous faire passer dans des fissures de 20 cm.
Assez de l’eau de Javel. Assez du déni. Assez du mensonge.
L’avenir n’est pas derrière nous. Mais si on ne reprend pas la turbine maintenant, il n’y en aura bientôt plus du tout.
Dans les manuels classiques, l’urbanisme se construit sur quatre dimensions bien établies : le point, la ligne, la surface, le volume. Puis vient la quatrième, plus subtile : le temps. La ville qui naît, qui s’étend, qui se transforme, qui vieillit, qui accumule les strates successives comme un palimpseste. On parle alors de patrimoine, de densification, de mobilité, de résilience face aux crises.
Mais il existe une cinquième dimension, plus discrète, plus vivante, plus essentielle encore. Une dimension qui échappe aux plans directeurs, aux rendus 3D, aux ratios de constructibilité et aux rapports de la Banque mondiale. Cette dimension, c’est la vie elle-même.
Elle ne se mesure pas en mètres carrés, ni en années, ni en PIB par habitant. Elle se lit dans les gestes répétés, dans les rituels invisibles, dans les regards qui en disent plus long que n’importe quel diagnostic urbain. Elle est ce qui fait qu’une ville n’est pas seulement habitée, mais habitée par des vivants qui continuent, malgré tout.
Prenez un café ordinaire, dans un quartier populaire tunisien. Ni design, ni terrasse chic. Juste quelques tables en métal, un ventilateur qui tourne paresseusement et l’odeur de café turc mêlée à celle du pain chaud. Là, depuis vingt ans, se joue chaque matin le même ballet sacré.
Le garçon de café s’approche, baisse légèrement les yeux par respect, embrasse sur le front son client régulier et murmure « Am Ilyes ». Sans un mot de commande, il pose l’allongé sans sucre, exactement à la bonne température. Le client répond « Labess lyoum, Nabil ? ». Et vient le « Hamdoullah » qui suit – ce Hamdoullah dont le timbre raconte tout : les factures, les enfants, le loyer, la journée maigre. Un seul mot, mais tout un univers.
Puis, dans un coin à l’écart, loin des regards, le client glisse discrètement 20 dinars : « Si tu n’as pas besoin, tu connais sûrement un autre dans le besoin… moi je jure qu’ils ne reviennent pas chez moi. » Réponse sobre, presque recueillie : « Thana Am Ilyes. »
Ce n’est pas de l’assistanat. Ce n’est pas de la charité qui humilie. C’est de l’entraide pure, élégante, à hauteur d’homme. C’est la dignité qui circule sans contrat, sans papier, sans affichage. C’est la baraka qui passe de main en main.
Cette cinquième dimension, c’est tout cela à la fois.
C’est l’Isuzu qui roule encore avec 800 000 km, chargé comme une mule, klaxonnant dans les ruelles. C’est le boulanger qui allume son four à 3 h du matin, même quand les prix flambent. C’est l’épicier qui fait crédit d’un sourire, le mécanicien qui répare avec trois bouts de fil de fer, la vieille qui vend ses figues de Barbarie sur le trottoir en lançant « Baraka Allah oufik ».
Tant que ces gestes continuent, la ville tient. Les grands indicateurs peuvent virer au rouge, la bourgeoisie peut s’inquiéter publiquement pour « l’économie » et « le pays », les experts peuvent rédiger des tribunes alarmistes. En bas, au ras du sol, on continue. On bouge encore.
La 4ème dimension, c’est le temps qui passe sur les pierres et les infrastructures. La 5ème, c’est la vie qui refuse de s’arrêter. Qui s’adapte, qui bricole, qui protège sa dignité, qui fait circuler la confiance et la chaleur humaine là où les plans officiels ne voient que du « tissu urbain dégradé ».
Dans nos villes maghrébines, cette cinquième dimension est peut-être notre bien le plus précieux. Elle ne s’achète pas avec des investissements étrangers. Elle ne se décrète pas par décret-loi. Elle se cultive patiemment, dans les regards baissés, les baisers sur le front, les Hamdoullah chargés et les gestes discrets qui sauvent sans écraser.
La perdre, c’est perdre l’âme même de la ville. La préserver, c’est comprendre que le vrai urbanisme n’est pas seulement une affaire de bâtiments et de voirie. C’est une affaire de vivants.
Hamdoullah. On continue. Ils bougent encore.
Il y a des lieux qui redonnent foi dans le territoire. Vérand’Art – Espace Culturel, situé au bord de la mer de Salambô, face au mont Bougornine de l’autre côté, en est un bel exemple.
Dans un quartier où l’urbanisation a souvent été brutale et sans âme, voir naître un espace multidisciplinaire ouvert sur la mer, avec vue directe sur la silhouette imposante du Bougornine, relève d’une vraie intelligence du lieu. Ce n’est pas seulement une terrasse ou un café culturel. C’est une khatwa réussie : un pas concret vers la réappropriation citoyenne du cadre de vie.
Le mont Bougornine, vu de l’autre rive, devient presque un gardien silencieux de cet endroit. La mer d’un côté, la montagne de l’autre : une position géographique rare et précieuse qui mérite d’être valorisée et protégée.
Ces promoteurs investissent du temps, de l’argent et beaucoup de courage dans un contexte économique très difficile. Ils ont légitimement besoin de s’y retrouver financièrement pour que l’aventure dure.
C’est précisément pour cela que la municipalité du Kram doit mettre la main à la poche :
Ce n’est pas de l’assistanat. C’est un investissement dans l’attractivité du territoire, dans la qualité de vie des habitants et dans l’image du Kram.
Nous avons besoin de dizaines d’initiatives comme Vérand’Art : des lieux modestes, authentiques, bien situés, portés par des gens qui ont envie de faire plutôt que d’attendre que tout vienne d’en haut.
Quand une municipalité sait reconnaître, protéger et accompagner ces initiatives, elle participe réellement à la construction d’une conscience territoriale. Quand elle les ignore ou les étouffe de bureaucratie, elle laisse mourir ce qui fait la beauté et la vie d’un quartier.
À la municipalité du Kram : Vérand’Art n’est pas une charge, c’est une opportunité. Le lieu est déjà beau, bien placé entre mer et montagne. Aidez-le à grandir. Mettez la main à la poche. Accompagnez-le dignement.
Bravo à l’équipe de Vérand’Art. Vous êtes en train de faire quelque chose de juste : redonner du sens, de la beauté et de la vie à un morceau de territoire.
Continuez. Le Bougornine vous regarde.
Nous ne sommes plus lucides. Nous sommes très en colère.
Nous sommes enragés, et nous ne nous en cacherons plus. Nous crachons du venin parce qu’on nous le fait avaler depuis trop longtemps. Nous crevons l’autre œil du borgne, parce que ce borgne, c’est nous : une société qui prétend « inclure » pendant qu’elle continue, méthodiquement, à fabriquer du handicap à la chaîne.
Ce ne sont pas les personnes en situation de handicap qui posent problème. Ce sont nous. Les architectes urbanistes, les aménageurs, les décideurs, les technocrates, les promoteurs. Nous qui dessinons des trottoirs avec des marches absurdes comme si c’était une fierté nationale. Nous qui posons des carrelages glissants qui transforment la moindre averse en patinoire funeste. Nous qui assistons, bien peignés, à des réunions sur « l’accessibilité » pendant que les bus restent perchés à cinquante centimètres du sol et que les portes sont si étroites qu’un homme valide doit se contorsionner comme un acrobate pour y entrer.
Et le comble, le vrai scandale qui fait bouillir le sang : l’argent existe. Le Programme d’Appui à l’Inclusion Sociale (PAIS), Handicap International (HI), le Fonds Canadien d’Initiatives Locales (FCIL), et j’en passe. Des millions de dinars, d’euros, de dollars qui coulent chaque année. Comme le Rayel, cette boîte de conserve trouée en haut et en bas : on verse par le haut, ça coule, ça coule, ça fait des ateliers, des séminaires, des rapports PowerPoint, des missions d’évaluation, des photos de groupe avec sourire. Et à la fin ? Rien. Le trottoir reste assassin. Le bus reste inaccessible. Le bâtiment public reste hostile.
Le handicap n’est plus seulement dans les corps. Il est dans la pierre que nous posons, dans le béton que nous coulons, dans les normes que nous violons avec un sourire complice. Nous produisons du handicap comme d’autres produisent de la pollution ou des dettes. Et ensuite on s’étonne, on organise des colloques, on cherche de nouvelles subventions pour « sensibiliser » ceux qui ont déjà les jambes cassées par nos trottoirs.
C’est ça, la Tunisie de l’urbanisme contemporain : une machine à fabriquer de l’exclusion ordinaire, quotidienne, bétonnée.
Nous, architectes urbanistes, nous ne venons plus mendier des privilèges corporatistes. Nous venons cracher la vérité parce qu’on en a marre de voir notre pays se défigurer sous nos yeux.
Ce qui se joue dépasse largement notre profession. Il s’agit d’une crise profonde du cadre de vie, du territoire, de la manière dont nous habitons cette terre. Béton anarchique qui ronge les plaines fertiles, côtes défigurées par des résidences fermées, centres-villes agonisants, périphéries chaotiques sans âme ni services. Nous ne construisons plus des villes. Nous accouchons d’agglomérats invivables.
Et pendant ce temps, on nous parle d’« inclusion ». Quel cynisme.
Une personne en fauteuil qui doit slalomer entre les poteaux électriques plantés au milieu du trottoir, une mère avec une poussette qui doit descendre sur la chaussée au risque de se faire écraser, un aveugle qui marche dans le vide parce qu’aucun dallage podotactile n’a été posé correctement : voilà la réalité. Pas les discours. Pas les rapports. La réalité brute, quotidienne, humiliante.
Nous crachons du venin parce que cette humiliation est fabriquée. Elle n’est pas fatale. Elle est choisie. Par nous.
Arrêtons l’hypocrisie compassionnelle.
Le handicap n’est pas une affaire de corps défaillants. C’est une affaire de conception. Une affaire politique. Une affaire morale.
Quand tu construis un trottoir à marches sans rampe, tu ne « oublies » pas l’accessibilité. Tu la refuses. Quand tu acceptes un bus dont le plancher est à 50 cm du sol sans aucune plateforme, tu ne manques pas de moyens techniques. Tu manques de respect. Quand tu signes un permis pour un bâtiment public avec des seuils de 15 cm et des portes de 80 cm de large, tu ne fais pas une erreur. Tu commets un acte de violence ordinaire.
Et tout cela se passe pendant que les fonds d’inclusion coulent à flots. Rayel, encore et toujours. L’argent entre par le haut, sort par le bas, et au milieu il n’y a que des ateliers climatisés et des belles phrases.
Nous en avons assez de cette comédie. Assez des « journées de sensibilisation ». Assez des rapports qui dorment dans des tiroirs. Assez de voir nos propres collègues signer des projets scandaleux en haussant les épaules : « C’est comme ça qu’on fait en Tunisie. »
Non. Ce n’est pas « comme ça ». C’est comme ça qu’on a choisi de le faire.
Ce mouvement qui naît ne sera pas une corporation de plus qui pleure sur son sort. Nous refusons cette posture de victimes. Nous sommes en partie responsables, et c’est pour cela que notre parole doit être impitoyable.
Nous ne sommes ni de gauche ni de droite. Nous sommes citoyens d’un territoire qui se meurt. La question n’est plus « comment sauver la profession d’architecte urbaniste ? ». La question est : comment sauver le droit d’habiter dignement ce pays ?
Le 22 mai ne sera pas un grand soir folklorique. Ce ne sera pas un « dégage » hurlé dans le vide. Ce sera l’acte fondateur d’une parole froide, structurée, venimeuse quand il le faut, mais surtout exigeante.
Nous appelons tous ceux qui en ont marre — architectes urbanistes, urbanistes, enseignants, chercheurs, environnementalistes, artistes, citoyens ordinaires — à rejoindre cette colère lucide. Pas pour crier plus fort. Pour construire mieux.
Nos paysages parlent, et ils hurlent.
La lumière crue qui tombe sur un oued bétonné. La fissure qui traverse un mur ancien comme une cicatrice. Le vide laissé par une oliveraie rasée pour un énième lotissement sans âme. Le silence d’une place publique devenue parking sauvage.
Nous devons construire aussi une esthétique de la résistance : sobre, digne, sans nostalgie mièvre ni modernisme arrogant. Une esthétique qui regarde la laideur en face et qui dit : ça suffit.
Parce qu’un mouvement sans imaginaire ne dure pas. Et notre imaginaire, aujourd’hui, c’est celui d’un territoire blessé qui refuse de mourir.
Nous ne demandons pas la perfection. Nous demandons la fin de l’indifférence criminelle.
Le territoire n’attend plus. Les personnes en situation de handicap n’attendent plus. Les générations futures n’attendent plus.
Nous en avons assez des arrangements discrets entre amis, des permis signés sous la table, des projets qui défigurent sans que personne ne dise rien.
Nous crachons du venin aujourd’hui pour ne plus avoir à le faire demain. Nous crevons l’autre œil du borgne pour que, enfin, il voie clairement le désastre.
Aux aménageurs qui continuent : vous êtes prévenus. À ceux qui se taisent par confort : votre silence est une complicité.
Le 22 mai sera le début. Pas la fin. Une khatwa. Un pas. Mais un pas déterminé, enragé, lucide.
Il est temps de regarder le territoire en face. Et de le traiter enfin avec le respect qu’il mérite, ou d’assumer que nous sommes en train de le tuer à petit feu.
Nous choisissons le respect. Même si pour l’imposer, il faut cracher beaucoup de venin.
Un architecte construit, et alors les gens habitent. Un architecte bâtit, et alors les gens se logent. Entre ces deux verbes se joue toute la dignité de notre métier. L’acte de construire est une projection de l’esprit dans la matière pour offrir un foyer à l’existence ; l’acte de bâtir, lorsqu’il est vidé de son sens, n’est qu’une production de boîtes à survivre.
L’architecte n’est pas Satan, et il n’est pas un ange. Il est profondément humain, et l’humain, dans sa soif de dominer l’espace, est souvent celui qui détruit. Qui protège la cité des dérives des architectes ? C’est l’Ordre de ce métier. Mais une question plus brûlante nous anime aujourd’hui : qui protège le métier de son propre Ordre ? Ce sont les architectes eux-mêmes, ceux qui refusent la fatalité et font de leur pratique une mission plutôt qu’une simple rente.
Nous devons cesser de nous mentir : l’environnement n’est pas une décoration, ce n’est pas une « rose dans un pot » que l’on ajoute pour verdir un plan de masse. C’est un équilibre vital de feu, de terre et d’eau. Pourtant, l’architecte actuel pollue autant qu’il bâtit. La ville s’étend sans fin, dévorant la terre qui nourrit, sacrifiant le sol fertile sur l’autel du béton.
Certains, ne voyant que le bout de leur nez, applaudissent cette expansion aveugle. Leur argument semble sain, presque irréprochable : « nous devons subvenir à nos besoins ». Certes. Mais pour que l’architecte puisse assumer sa responsabilité envers la terre et la cité, il doit d’abord être respecté. On ne peut exiger une éthique de bâtisseur de la part de ceux que l’on précarise. Donnez à nos constructeurs leurs dus et leur dignité.
Si l’institution censée nous protéger devient le lieu de l’inertie ou de la suspicion, alors la boucle de responsabilité revient à son point de départ. La dignité ne nous sera pas offerte par décret ; elle sera conquise par ceux qui refusent de voir leur mission trahie par ceux qui « donnent la poisse » et vivent de notre précarité.
Le titre de cet article est un rappel à l’ordre personnel : Si ce n’est pas moi, c’est moi de toutes les façons. Cela signifie que nous ne pouvons plus nous cacher derrière des structures défaillantes. Si l’Ordre ne protège plus le métier, c’est à l’architecte de se dresser pour protéger l’honneur de sa profession.
Le rassemblement devant le siège de l’OAT n’est pas qu’une affaire d’honoraires, c’est une affaire de survie morale. Nos honoraires ne sont pas une aumône, mais le droit de vivre dignement pour pouvoir rendre à ce pays une architecture qui fait sens.
À ceux qui occupent notre maison alors que leur bail est fini, à ceux qui craignent le changement, nous opposons notre volonté de bâtir un avenir où l’architecte est enfin libre de sa mission.
Le 22 mai, nous reprenons notre place.
« Joindre l’agréable à l’utile : l’architecture du sens commence par le plaisir d’exister. »
Je tourne en rond. J’essaie de tourner la page. Ne suis-je pas un retraité, après tout ? De quoi je me mêle encore ?
Architecte, je ne porte plus cette identité dans un pays où le titre « architecte » ne vaut guère mieux que celui de maçon, et encore.
On dit que je suis dans l’opposition à la politique d’aménagement du territoire. Politique ? Territoire ? Et quoi encore ?
D’autres m’abordent : « Ho Ilyes ! Que fait ton cousin ? » Le cousin dont ils parlent, c’est leur président. Je leur réponds simplement : dans la vie, on a tout ce qu’on mérite. Moi, je ne fais pas d’opposition à un membre de ma famille. Si je dois m’opposer à quelqu’un, ce sera aux membres de ma « famille de profession » qui se livrent une guerre sans merci pour la désignation d’un simple bloc sanitaire.
Pourquoi m’opposerais-je à Kaïs ? Qu’est-ce que j’y gagnerais ? Votre reconnaissance ? Je m’en torche le derrière.
L’OAT n’est pas le gardien de la profession. C’est le souk où l’on se vend aux enchères, au plus offrant.
Monsieur le Président n’a pas de véritable politique d’aménagement du territoire, mais il aime le territoire… ou du moins il fait bien semblant. Quant à l’OAT, il ne connaît ni l’aménagement ni le territoire. Comme le chantait Brel :
« Faut vous dire, Monsieur Que chez ces gens-là On n’vit pas, Monsieur On n’vit pas On triche. »
Kaïs ignore l’aménagement du territoire. Mais ce qui est encore plus grave, c’est que, depuis leur formation, les architectes tunisiens sont élevés en deux catégories bien distinctes : les vers et les rapaces.