Le projet se structure comme un boulevard droit qui tranche à travers des places vides. Une composition axiale, propre, géométrique. Sur le papier, ça passe. Sur le terrain, les étudiants s’entassent. Les ateliers débordent, les tables se chevauchent, les maquettes s’empilent dans tous les coins.

À deux pas, le quartier montre une intelligence bien plus fine. La buvette de l’école n’arrive pas à faire le poids. Les étudiants préfèrent traverser pour boire un café chez Dabdoub. Pourquoi ? Parce que dehors, on a compris. Entre deux photocopieurs, un troisième pousse. Amilcar City est devenue le royaume de Canon & Co. : impressions rapides, reliures, sandwichs, cafés à emporter. Le quartier lit le besoin réel des étudiants. L’école, elle, reste figée dans son axe monumental.

C’est toute l’ironie : on enseigne l’intelligence contextuelle, la réponse au besoin de l’usager, la qualité de l’espace vécu… tout en offrant aux futurs architectes un cadre qui semble ignorer ces principes de base. Le vrai projet réussi n’est pas celui conçu par les architectes de l’ENAU. C’est celui du bitume d’à côté, spontané, adaptable, vivant.

Et pendant ce temps, les parents tunisiens se saignent pour mettre leur gamin à l’ENAU. Ils se disent : « Il va devenir quelqu’un. Architecte, c’est l’élite, l’avenir, le statut. »

Ils imaginent les plans, les grands projets, la respectabilité.

Ils ne voient pas leur enfant redoubler, enchaîner les nuits blanches dans un atelier surchauffé, aller boire un café chez Dabdoub pour souffler deux minutes, galérer pour imprimer à l’extérieur parce que l’école n’arrive même pas à assurer le minimum, et finir par douter de tout.

Là est la vraie angoisse tunisienne : on envoie nos enfants dans ce qu’on croit être le temple de la réussite, et on les regarde lentement s’user dans un non-lieu qui leur apprend, sans le vouloir, que même l’architecture la plus prestigieuse peut manquer son propre projet : celui d’accueillir dignement ceux qui vont bâtir le pays.

Par Ilyes Bellagha

En politique d’aménagement du territoire, je ne peux être un opposant au gouvernement actuel.

Car s’opposer suppose qu’il y ait quelque chose en face. Or, face à rien, l’opposition devient une attitude absurde. L’opposition est, par définition, un acte relationnel : elle exige un objet, une force, une direction. Sans mur, on ne pousse pas, on tombe dans le vide. Comme le soulignait Hegel, nous nous définissons souvent par ce à quoi nous nous confrontons. Sans « non », le « oui » perd lui aussi son sens.

En tant qu’architecte-urbaniste, je constate pourtant autre chose. Le territoire tunisien est une mer qui absorbe tout par tourbillon. Des ministères, des crédits étrangers, un discours assommant de slogans : la barque prend l’eau. Et le skipper, borgne, ne voit que ce qu’il veut voir. Il considère les concepteurs comme de simples techniciens, ne leur confie rien, et ne parle presque jamais du territoire. Les zones d’ombre qu’il dénonce sont, selon lui, toujours le fruit d’un complot, jamais d’une désorientation collective.

Ô Président, ô mon ami. Les architectes et les urbanistes ne sont pas « personne ». Le pays, cependant, n’est pas le pays de personne.

Le territoire n’attend pas. Il se transforme, se dégrade ou s’élève selon les choix que nous faisons aujourd’hui. Alors, fais ta mission tant qu’il est encore temps. Laisse-nous faire la nôtre pour nos enfants : celle qui nous attend, celle que nous savons faire.

Nous ne demandons pas le pouvoir. Nous demandons simplement que le territoire soit enfin traité comme un projet collectif, vivant et pensant, et non comme un simple objet de gestion ou de communication.

Ilyes Bellagha Architecte – Urbaniste


Par Ilyes Bellagha

Chaque année, pendant la Foire du Livre de Tunis, le hangar du Kram devient le symbole involontaire de notre époque : un entrepôt bruyant, saturé de parkings, où l’on expose la pensée dans un non-lieu qui pourrait tout aussi bien accueillir une foire de la moquette ou des pièces détachées. On y célèbre le livre – objet sacré de la mémoire, du récit et de la critique – dans un espace qui ne raconte rien, n’apaise rien, n’élève rien. Le contenant trahit le contenu.

C’est exactement ce que produit l’enseignement myope de l’architecture aujourd’hui : des professionnels formés à dessiner des objets spectaculaires, mais incapables de créer des lieux qui parlent. On apprend à faire des formes, pas des atmosphères ; des contenants, pas des sens.

Face à cette absurdité, proposons une démonstration par l’absurde, comme en mathématiques.

Hypothèse actuelle (absurde) : Le pouvoir politique mérite un palais isolé, sécurisé, monumental, symbole d’autorité hiérarchique. La culture, le livre et la pensée collective, eux, peuvent se contenter d’un hangar interchangeable.

Les conséquences logiques de cette hypothèse sont navrantes : un Président qui travaille dans un décor de pouvoir classique pendant que l’esprit de la nation est entassé dans un entrepôt sans dignité ; une République qui affirme aimer la culture tout en la logeant dans un lieu qui nie la contemplation ; une jeunesse formée à reproduire partout cette même indifférence spatiale.

Cette chaîne est insoutenable. Elle contredit l’héritage même de la Tunisie : Carthage, Kairouan, les Lumières arabes, la modernité méditerranéenne des années 60-70 où le savoir primait sur le trône.

Conclusion par l’absurde : Inversons la hiérarchie. Transformons le hangar du Kram en Palais Présidentiel et Grand Forum du Livre. Que le Président de la République s’y installe, travaille, reçoive et gouverne au milieu des livres, des lecteurs, des débats et du peuple. Que le bâtiment devienne le symbole vivant d’une République où le savoir commande et le pouvoir sert.

Imaginez :

Si le Président refuse ce déplacement, son refus sera lui-même une preuve : il préfère le confort symbolique du pouvoir isolé plutôt que de placer l’État sous le regard du savoir et des citoyens. Il attestera, par ce refus, la primauté de l’ego sur l’esprit public.

Nous, architectes, écrivains, intellectuels, citoyens, devons réclamer ce geste. Pas comme un caprice poétique, mais comme un acte politique fondateur. Un concours d’idées ouvert à tous. Une pétition. Des lectures publiques sur le site même. Un manifeste clair : « Le Kram Présidentiel – Pour une République du Livre ».

L’architecture n’est pas neutre. Elle est le langage visible du pouvoir et des valeurs d’une société. Aujourd’hui, elle parle trop souvent de vide, de bruit et d’indifférence. Changeons le discours. Donnons au livre le palais qu’il mérite. Le reste suivra.

Ilyes Bellagha Architecte


Par Ilyes Bellagha

Le 22 mai 1974, la Tunisie adoptait la loi n°74-46 qui créait l’Ordre des Architectes de Tunisie (OAT) et organisait la profession. Ce jour-là, l’État reconnaissait officiellement que l’architecte n’est pas un simple dessinateur de bâtiments, mais un acteur essentiel du bien commun, chargé de la qualité du cadre de vie et de la protection du territoire.

Cinquante-deux ans plus tard, ce même Ordre est devenu l’ombre de lui-même, paralysé par des querelles internes stériles. Le Parlement débat, les ministères signent des décrets, et pendant ce temps, le territoire tunisien continue de subir une métastase urbaine silencieuse mais ravageuse.

Du Lac de Tunis, transformé en une succession de quartiers fermés – véritables prisons dorées pour une élite –, aux extensions anarchiques des Mourouj et Naassen qui grignotent les terres agricoles fertiles d’Al-Feja, en passant par la Petite Sicile qui pourrit au cœur de la capitale et l’avenue Mohamed V qui affiche une modernité de façade juste derrière des rues en lambeaux : le constat est le même partout.

Nous ne construisons plus une ville. Nous consommons le territoire.

Une ville à plusieurs vitesses D’un côté, les Berges du Lac et La Perle du Lac : enclaves haut de gamme, cafés à 7 dinars, absence totale de transport en commun digne, vie nocturne aseptisée. De l’autre, les quartiers informels (Bhim et tant d’autres) où les plus modestes sont repoussés. Entre les deux, une classe moyenne épuisée par les trajets quotidiens et la spéculation foncière.

Les terres agricoles les plus riches disparaissent année après année. Les schémas directeurs restent dans les tiroirs. Les promoteurs avancent, les architectes sont consultés tardivement ou pas du tout. L’urbanisme est devenu une affaire de rente, pas de projet de société.

Et l’Ordre des Architectes ? Celui qui devait être la conscience technique et éthique de ce territoire regarde le spectacle en silence ou s’épuise dans des débats byzantins. La vieille est emportée par le torrent, et elle continue de dire : « Cette année, on aura une bonne récolte. »

Assez.

Le 22 mai 2026, jour anniversaire de la loi fondatrice, nous ne commémorerons pas. Nous exigerons la renaissance.

Nous appelons tous les architectes, urbanistes, étudiants de l’ENAU, enseignants, agriculteurs, habitants des quartiers populaires et citoyens conscients à participer à une marche symbolique pacifique :

Date : Dimanche 22 mai 2026 Départ : École Nationale d’Architecture et d’Urbanisme (ENAU) à 10h

Slogan : « La Tunisie n’est pas votre terrain, mais celui de la future génération. »

Cette marche n’est pas un cri de colère. C’est un acte de responsabilité professionnelle et citoyenne. Nous marcherons avec des plans, des cartes des terres perdues, des photomontages et des contre-projets. Nous ne venons pas détruire, nous venons rappeler à l’État et à nos propres institutions leur mission oubliée.

Nous exigeons :

L’architecture et l’urbanisme ne sont pas un luxe. Ils sont la traduction physique du contrat social. Quand on échoue à aménager le territoire, on échoue à faire de la politique sérieuse. La marche en crabe que nous subissons depuis des décennies doit s’arrêter.

Le 22 mai 2026 ne sera pas un anniversaire de plus. Ce sera le jour où les architectes tunisiens auront décidé de reprendre leur place : celle de gardiens du bien commun et de la terre des générations futures.Rejoignez-nous. Parce que la Tunisie que nous laisserons à nos enfants ne peut pas être ce champ de ruines bétonnées

تونس ليست أرضكم… بل أرض الجيل القادم بيان لمسيرة رمزية يوم 22 ماي 2026

في 22 ماي 1974، اعتمدت تونس القانون عدد 74-46 الذي أنشأ النظام التونسي للمهندسين المعماريين

المهنة. في ذلك اليوم، اعترف الدولة رسمياً بأن المهندس المعماري ليس مجرد رسام مبانٍ، بل فاعل أساسي في المصلحة العامة، مسؤول عن جودة الإطار المعيشي وحماية التراب

بعد اثنين وخمسين عاماً، أصبح هذا النظام نفسه ظلاً لنفسه، مشلولاً بصراعات داخلية عقيمة. البرلمان يناقش، والوزارات توقع مراسيم، وبينما ذلك يحدث، يتعرض التراب التونسي لسرطان عمراني صامت ولكنه مدمر.

من بحيرة تونس التي تحولت إلى سلسلة أحياء مغلقة – سجون ذهبية لنخبة معينة – إلى الامتدادات الفوضوية في المروج ونعسان التي تلتهم الأراضي الفلاحية الخصبة بالفجة، مروراً بالصقلية الصغيرة التي تتعفن في قلب العاصمة وشارع محمد الخامس الذي يعرض واجهة حديثة خلف شوارع متداعية: المشهد واحد في كل مكان.

نحن لم نعد نبني مدينة. نحن نستهلك التراب.

مدينة بسرعات متعددة من جهة، ضفاف البحيرة و«لؤلؤة البحيرة»: أحياء فاخرة مغلقة، قهوة بـ7 دنانير، غياب كامل للنقل العمومي اللائق، حياة ليلية معقمة. ومن الجهة الأخرى، الأحياء العشوائية (بيم وغيرها) حيث يُدفع الفقراء. وبينهما، طبقة متوسطة منهكة بالتنقل اليومي والمضاربة العقارية.

تختفي الأراضي الفلاحية الخصبة سنة بعد سنة. المخططات التوجيهية تبقى في الأدراج. المستثمرون يتقدمون، والمهندسون المعماريون يُستشارون متأخراً أو لا يُستشارون أبداً. أصبح التخطيط العمراني مسألة ريع، لا مشروع مجتمع.

أما النظام التونسي للمهندسين المعماريين؟ الذي كان من المفروض أن يكون الضمير التقني والأخلاقي لهذا التراب، ينظر إلى المشهد صامتاً أو يغرق في نقاشات بيزنطية. «العجوز تنجرف مع التيار وتقول: هذه السنة ستكون حصاداً جيداً».

كفى.

يوم 22 ماي 2026، ذكرى القانون التأسيسي، لن نحتفل. سنطالب بالبعث.

ندعو كل المهندسين المعماريين والمخططين وطلبة الإيناو والأساتذة والفلاحين وسكان الأحياء الشعبية والمواطنين الواعين إلى المشاركة في مسيرة رمزية سلمية:

التاريخ : الأحد 22 ماي 2026 نقطة الانطلاق : المدرسة الوطنية للعمارة والتعمير (ENAU) على الساعة 10 صباحاً

الشعار : « تونس ليست أرضكم… بل أرض الجيل القادم »

هذه المسيرة ليست صرخة غضب. إنها فعل مسؤولية مهنية ومواطنية. سنمشي حاملين مخططات وخرائط للأراضي المفقودة وصوراً فوتومونتاج ومشاريع مضادة. نحن لا نأتي لنهدم، نحن نأتي لنذكر الدولة ومؤسساتنا بمهمتها المنسية.

نطالب بـ:

العمارة والتعمير ليسا رفاهية. هما الترجمة المادية للعقد الاجتماعي. عندما نفشل في تهيئة التراب، نفشل في ممارسة سياسة حقيقية. يجب أن تتوقف هذه المشية السرطانية التي نعيشها منذ عقود.

لن يكون 22 ماي 2026 ذكرى إضافية. سيكون اليوم الذي قرر فيه المهندسون المعماريون التونسيون استعادة مكانهم: حراس المصلحة العامة وأرض الأجيال القادمة.انضموا إلينا. لأن تونس التي سنتركها لأبنائنا لا يمكن أن تكون هذا الحقل من الأنقاض المسلحة بالخرسانة

Chapeau : Nous nous suicidons avec élégance. Ni complot extérieur, ni fatalité historique : la Tunisie vit un lent harakiri culturel, nourri par une religion nationale de la médiocratie où l’intégration récompense la conformité et punit l’exigence. Architecte parmi les siens, l’auteur ausculte avec lucidité et rage cette identité qu’il ne supporte plus – la sienne, la nôtre. Entre la mue perpétuelle du serpent et le rêve brisé de la jeunesse, il ne reste qu’un fragile « peut-être ».

Le texte :

Il y a des textes qu’on écrit comme on se suicide à petit feu : avec lucidité, avec rage, et surtout avec cette conscience aiguë d’être à la fois la lame et la gorge. Celui-ci en fait partie. J’ai toujours critiqué la politique culturelle de mon pays comme si je n’en étais pas issu. Avec Bourdieu, avec Edgar Morin, et surtout avec Ibn Khaldoun, je suis simultanément la victime et l’assassin. Votre identité est la mienne. Je ne la supporte plus. Et pour être franc, chers compatriotes, je ne vous supporte plus non plus.

La mue du serpent : notre talent national pour la disculpation

Nous excellons dans l’art de changer de peau sans jamais changer de nature. Comme le serpent – symbole des pharmacies et des poisons à la fois –, nous muons à chaque époque : colonialisme, bourguibisme modernisateur, ère Ben Ali, révolution de 2011, transition chaotique, et aujourd’hui ce mélange confus de conservatisme et de rhétorique « start-up nation ». À chaque fois, nous nous disculpons collectivement. Ce n’est jamais vraiment notre faute : c’est l’extérieur, l’Occident, le FMI, l’islamisme, les laïcs… Toujours l’autre. Jamais nous.

Ibn Khaldoun nous avait pourtant prévenus : l’asabiyya, cette cohésion vitale qui fonde les civilisations, s’érode quand la société s’enfonce dans la sédentarité, le luxe et la bureaucratie. Chez nous, elle se dissout dans une résignation sophistiquée : nous diagnostiquons nos maux avec élégance, mais refusons d’en payer le prix.

Ni complot, ni hasard : la religion de la médiocratie

On pourrait croire à un complot ourdi contre notre culture. Ce serait trop simple, trop rassurant. La réalité est plus insidieuse et plus complexe : nous avons érigé une véritable religion de la médiocratie. Plus tu es médiocre, plus tu es intégré. Plus tu acceptes de ne pas déranger, de ne pas exceller, de ne pas questionner les codes établis, plus tu gravis les échelons invisibles de la reconnaissance sociale.

Cette religion a ses prêtres (fonctionnaires zélés, intermédiaires culturels, élites locales), ses rites (la réunion qui ne décide rien, le projet édulcoré, le discours creux sur « l’identité »), et surtout ses martyrs : ceux qui osent la qualité, la rigueur, l’exigence. Ils sont marginalisés, jalousés, ou poussés vers l’exil.

Bourdieu parlerait ici de reproduction d’un capital culturel dominé : on valorise non pas le talent, mais la conformité. Morin ajouterait que cette médiocratie est un système auto-renforçant : elle produit de la complexité négative, où chaque élément s’entretient par sa propre faiblesse. Le résultat ? Une intégration apparente, confortable, qui prépare toujours l’implosion. Car l’intégration par la médiocrité n’est qu’un sursis. Elle est toujours suivie d’une désintégration brutale : projets qui s’effondrent, institutions qui se vident de sens, talents qui fuient, villes qui pourrissent de l’intérieur.

C’est le cœur du harakiri culturel tunisien : nous nous suicidons non par violence extérieure, mais par une lente uniformisation par le bas. Nous nivelons par le médiocre, et nous appelons cela « cohésion » ou « réalisme ».

L’ENAU, usine à rêves d’ailleurs

En tant qu’architecte, je le vis au quotidien. L’École Nationale d’Architecture et d’Urbanisme de Tunis (ENAU) forme des étudiants brillants, souvent talentueux, mais pour qui exactement ? Pas pour eux-mêmes, ni pour la Tunisie d’aujourd’hui. On les prépare à servir une culture établie – villas pour une mince élite, projets mimétiques, ou exportation pure et simple de compétences.

L’horizon de trop d’entre eux ? Le visa. Le passeport. L’exil. Leur identité se réduit à un CV optimisé pour l’émigration. Pendant ce temps, le tissu urbain se décompose : patrimoine saccagé, espaces publics inexistants, quartiers populaires abandonnés à l’informel. On forme des concepteurs pour des projets qui ne concernent qu’une infime minorité, pendant que la majorité vit dans un environnement qui nie la dignité.

La religion de la médiocratie règne aussi ici : mieux vaut un projet moyen qui passe sans vagues qu’une proposition audacieuse qui dérange les habitudes.

La jeunesse : rêve et cauchemar

Je regarde les jeunes avec un mélange de tendresse féroce et de désespoir lucide. Je vois encore le rêve – cette énergie, cette ironie, cette soif de modernité. Et je pressens déjà le cauchemar : une génération formée à la sortie, dont l’identité se résume à « recherche de visa ».

L’émigration n’est plus seulement économique ; elle est existentielle. Quand ton pays t’intègre mieux quand tu acceptes la médiocrité ambiante, et qu’il te rejette (ou t’ignore) quand tu exiges plus, alors la résignation devient structurelle.

Le « peut-être » comme seule issue

Ce texte n’est pas un réquisitoire gratuit. C’est le cri d’un architecte qui ne supporte plus de voir sa discipline réduite à un service pour élites déracinées ou à une machine à produire de la conformité.

Il faudrait une politique culturelle qui assume notre hybridité maghrébine, arabe, méditerranéenne, africaine, islamique et moderne. Qui investisse dans la création exigeante, dans la réhabilitation vivante du patrimoine, dans des écoles qui forment des bâtisseurs du commun et non des exportateurs de talents. Qui brise enfin cette religion de la médiocratie et replace l’excellence au centre du projet collectif.

Sinon, le harakiri continuera. Élégant, intelligent, cultivé… et fatal.

Chute :

On nous serine à longueur de discours politiques : « La Tunisie a besoin de ses enfants. » Ce slogan nous casse la tête parce qu’il inverse cyniquement la vérité. La vérité est plus brutale et plus exigeante : ce sont les enfants qui auront toujours besoin d’une Tunisie digne d’eux. Une Tunisie qui ne les formate pas à la médiocrité, qui ne les pousse pas à l’exil, qui ne les oblige pas à choisir entre l’intégration par le bas et la fuite. Une Tunisie qui redevienne une mère féconde et non un tombeau élégant.

Tant que nous n’aurons pas compris cette inversion fondamentale, le harakiri culturel se poursuivra, génération après génération. Et le « peut-être » restera suspendu, fragile et solitaire, au-dessus de nos ruines consenties.

L’architecte n’est pas d’abord un technicien du bâti. Il n’est pas non plus un simple gestionnaire d’espace ou un ordonnateur de fonctions. Son devoir premier est poétique. Avant d’être ontologique — c’est-à-dire de questionner l’être du lieu, l’habiter, la présence — l’architecture est un art de faire advenir une atmosphère, une émotion, une résonance intime entre l’homme et le monde qu’il construit.

Si nous oublions cela, l’art de construire se réduit à une technique sophistiquée de poser des murs, d’optimiser des mètres carrés et de satisfaire des normes. Belle mécanique, certes, mais vide de chant. La poésie disparaît, et avec elle l’âme des lieux.

Au-delà de la forme et de la fonction

Heidegger nous rappelait que « bâtir, habiter, penser » sont trois verbes d’un même mouvement. Mais ce mouvement n’est pas seulement philosophique : il est sensible, charnel, presque mystique. L’architecte doit savoir entendre le silence d’une ruelle de Gafsa à midi, sentir la fraîcheur qui monte des murs chaulés, capter cette façon unique qu’a le minaret de Tozeur de dialoguer avec le ciel immense du désert.

Ce n’est pas une question de style. Le poétique ne s’oppose pas au moderne, au vernaculaire ou au high-tech. Il traverse tous les langages. Il est dans la justesse du geste : comment une fenêtre cadre-t-elle non seulement la vue, mais aussi l’humeur du ciel ? Comment un seuil ralentit-il le pas pour que le corps se souvienne qu’il entre dans un autre monde ? Comment la matière — terre, pierre, palmier, chaux — raconte-t-elle le temps long du lieu plutôt que de le nier ?

Le devoir de l’architecte est donc de résister à la tentation de la pure performance technique. Résister à la dictature du « rentable », du « durable selon les labels », du « paramétrique sans âme ». Car une architecture qui ne fait que fonctionner finit par déshumaniser. Elle produit des boîtes performantes où l’on survit plus qu’on n’habite.

Le retour aux sources

C’est pourquoi les voyages d’études ne doivent jamais s’arrêter. L’architecte, comme l’artiste, doit périodiquement se déshabiller intellectuellement. Enlever les couches d’analyses, de références, de logiciels, de concepts à la mode. Se mettre nu devant un paysage, une ruelle, un vieux mur lézardé, une place où des enfants jouent dans la poussière.

Dans le Sud tunisien, cette nudité est particulièrement salvatrice. Là, l’architecture parle encore la langue première : celle de la nécessité et de la poésie mêlées. Les ksour, les medinas, les palmeraies ne sont pas seulement des réponses climatiques ingénieuses. Ils sont des poèmes bâtis. Chaque patio, chaque moucharabieh, chaque escalier extérieur est une strophe qui dit l’harmonie possible entre l’homme, le climat et la terre.

Le devoir poétique consiste à réapprendre cette langue. À ne pas reproduire des formes, mais à retrouver l’esprit qui les a fait naître. À créer, aujourd’hui, des lieux qui aient la même densité sensible, la même capacité à émouvoir, à apaiser, à élever.

Un engagement éthique et esthétique

Ce devoir n’est pas une option romantique. Il est éthique. Dans un monde saturé de bruit, de vitesse, d’images jetables, l’architecture doit redevenir un art du ralentissement et de l’attention. Elle doit offrir des lieux où l’on puisse à nouveau sentir le temps, habiter son propre corps, rencontrer les autres et le monde.

L’architecte poétique est celui qui sait qu’un bâtiment n’est jamais terminé le jour de sa livraison. Il continue de vivre, de vieillir, de se patiner, de s’imprégner des vies qui le traversent. Son devoir est d’offrir à cette vie future le plus beau des supports : une ossature sensible, une peau qui respire, une lumière qui chante.

Sinon, à quoi bon construire ?


L’architecture n’est pas un métier. C’est une vocation poétique qui exige de nous, architectes, un engagement permanent : celui de rester éveillés à la beauté fragile du monde et de la rendre habitable, profondément humaine.

Revenons donc, encore et toujours, nous baigner dans les sources. C’est là, dans la poussière dorée d’une ruelle du Sud, dans l’ombre d’un palmier ou devant le silence d’un minaret, que se renouvelle notre raison d’être.

Et c’est seulement ainsi que nous pourrons, à notre tour, construire des lieux qui ne se contentent pas d’exister, mais qui parlent.

Face-à-face en architecture

Imaginez la scène. Une salle de réunion. Un architecte parle. Il décrit le bâtiment qu’il vient de dessiner. Il parle de seuil, de transition, de lumière oblique, d’épaisseur du mur. Autour de la table, sept personnes. Aucune n’entend la même chose.

Le maître d’ouvrage entend « budget ». Le bureau d’études entend « structure ». L’entrepreneur entend « délai ». Le voisin entend « nuisance ». Le politique entend « inauguration ». L’usager n’a pas été invité — il entendra, lui, plus tard, par la cloison.

Voilà la première loi de l’architecture : ce que l’architecte dit n’est jamais ce que les autres entendent. Et ce que les autres entendent n’est presque jamais ce qui sera bâti.

C’est pour ça que l’architecture est un art de malentendus.

Il y a les malentendus glorieux — ceux qui produisent, par accident, quelque chose de plus beau que prévu. Le client voulait quatre étages, il a eu cinq. La perspective devait être fermée, elle s’est ouverte. La couleur devait être grise, elle est devenue ocre parce que le fournisseur s’est trompé de bain. On encadre la photo. On fait des thèses dessus.

Et puis il y a les malentendus médiocres — ceux qui produisent ce que nous habitons : la cité-dortoir qui devait être un quartier, le mall qui devait être une place, l’hôpital qui devait soigner et qui rend malade, l’école qui devait éveiller et qui assomme. Ces malentendus-là, on ne les encadre pas. On les habite. C’est plus humble.

Mais le malentendu n’est pas le seul personnage du drame. Il a un cousin, et c’est là que ça devient intéressant.

Le cousin, c’est le malentendant.

Pas celui qui a un appareil à l’oreille — lui, je le respecte, je le défends, je veux des bâtiments qui le considèrent. Non. Je parle du malentendant institutionnel. Celui qui entend très bien, mais qui choisit de ne pas comprendre. Qui hoche la tête en réunion, qui prend des notes, qui dit « intéressant », et qui n’entend rien parce qu’il a déjà décidé avant que vous parliez.

Le malentendant institutionnel est partout dans nos villes. C’est le maire qui n’entend pas le quartier. C’est le ministère qui n’entend pas l’expert. C’est le promoteur qui n’entend pas l’architecte. C’est l’architecte qui n’entend pas l’usager. C’est l’usager qui, à force, n’entend plus rien — il a abandonné, il habite, c’est tout.

Le malentendu, lui, est de bonne foi. Il essaye d’entendre, il rate. Il y a quelque chose d’humain, même de touchant, dans le malentendu. Deux personnes parlent, l’une dit « lumière », l’autre comprend « fenêtre », et personne n’a tort, la langue est trouée, le sens fuit, on rebricole. Le malentendu est un travailleur honnête.

Le malentendant, lui, est un fonctionnaire. Il n’écoute pas pour entendre. Il écoute pour pouvoir dire qu’il a écouté.

Imaginons maintenant la rencontre. Le face-à-face. Le malentendu et le malentendant, dans la même salle de réunion. Ils se reconnaissent à peine. Le malentendu cherche à comprendre — il pose des questions, il reformule, il s’excuse, il rougit. Le malentendant, lui, regarde sa montre. Il sait que la réunion finira à dix-sept heures, et que le projet est déjà signé depuis hier soir.

Qui gagne ?

Le malentendant gagne presque toujours. Parce que le malentendant a le pouvoir, et le malentendu n’a que la bonne foi. Or la bonne foi, en architecture, ne signe pas les permis.

C’est pourquoi nos villes ressemblent à ce qu’elles ressemblent. Elles sont le produit d’un duel truqué entre deux figures inégales : un malentendu qui essaye, un malentendant qui décide. Le malentendu construit ce qu’il peut. Le malentendant inaugure.

Mais — et ici le pamphlet doit faire un pas de côté, sinon il n’est qu’amer — il existe une troisième figure. Discrète. On ne la voit pas dans les magazines. Elle ne donne pas d’interviews.

Cette troisième figure, c’est le bien-entendant.

Le bien-entendant, c’est l’architecte qui a appris à écouter le silence du site, le grain du mur, la fatigue du quartier, le pas de la femme qui rentre tard. Il n’écoute pas pour répondre. Il écoute pour comprendre. Et quand il dessine, il essaye de ne pas trahir ce qu’il a entendu.

Le bien-entendant n’élimine pas le malentendu — il en fait un compagnon de travail. Il sait qu’il ne comprendra jamais tout, et il dessine quand même, avec humilité, sans cesser. Il sait aussi reconnaître le malentendant à dix mètres, et il choisit de ne pas s’épuiser à le convaincre. Il préfère bâtir.

L’architecture n’est pas la victoire du sens sur le bruit. C’est l’art de bâtir avec les deux. Avec les malentendus inévitables et les malentendants institués.

À condition de ne pas devenir soi-même malentendant.

Ça, c’est le vrai métier.

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Ilyes Bellagha & Claude IA

KHATWA ÉDITIONS  •  khatwa-editions.org

Tunis  —  2026

L’‘umrân, cette « culture de la vie en société » selon Ibn Khaldoun, s’inscrit dans la pierre en couches successives – pratiques, savoir-faire, solidarités invisibles (‘asabiyya) que nul décret ne peut fabriquer. Né à Tunis en 1332, le penseur maghrébin nous offre, sept siècles plus tard, la clé pour lire notre présent urbain et politique. La ville n’est pas un plan sur papier, elle est la mémoire vivante d’une civilisation.

Pourtant, le politique tunisien, comme ailleurs dans le monde moderne, préfère le grand air. Il nous sert un discours sur la citoyenneté en mode Oum Kalthoum : voix puissante, vibrato émouvant, binaire droit/devoir qui fait vibrer les foules un soir de fête nationale ou de commémoration révolutionnaire. Belle performance. Mais une fois les lumières éteintes, il ne reste qu’une lecture institutionnelle formelle, un « bidon » juridique qui ne touche jamais le sol des ruelles ni les strates accumulées.

L’urbanisme d’ordre – celui des percées coloniales, des grands ensembles bourguibiens, des plans directeurs post-2011 – commet la faute la plus grave : il ignore ces couches civilisationnelles, ou pire, il fait semblant de les respecter. Et la Tunisie le paie cher : par l’ordre, elle est ingouvernable. Par l’ordonnancement – cet arrangement providentiel qui laisse parler la sédimentation culturelle –, elle redevient possible.

C’est cette opportunité khaldounienne que cet article veut saisir. Non pour célébrer l’architecture comme simple décor du pouvoir, mais pour la lire comme le seul véritable archive du politique.

Ibn Khaldoun comme prisme : ‘umrân, ‘asabiyya et sédimentation

Dans la Muqaddimah, Ibn Khaldoun pose l’‘umrân comme fait social total. La civilisation n’est ni idée abstraite ni contrat social, mais accumulation concrète de pratiques humaines dans l’espace. La ville est « processus d’accumulation » : capital, travail, savoir, métiers diversifiés. Elle naît de la contrainte étatique (impôt, force) mais vit par les couches qu’elle sédimente au fil des générations.

Au cœur de cet ‘umrân : l’‘asabiyya, cette cohésion de groupe, solidarité réelle, souvent clanique ou tribale au départ, qui permet la conquête puis la construction. Elle n’est pas éternelle. Le luxe urbain la corrode : quand les citadins s’habituent à l’abondance, leur courage et leur solidarité s’étiolent. L’architecture devient alors signe ambivalent : palais et mosquées magnifiques marquent l’apogée, mais aussi le début du déclin si elles rompent avec les strates profondes.

Ibn Khaldoun distingue ainsi deux logiques spatiales :

La ville khaldounienne n’est donc pas tabula rasa. Elle est sédimentation. L’architecte ou l’urbaniste qui l’oublie agit en fossoyeur de civilisation.

Le discours citoyen à la Oum Kalthoum : la citoyenneté comme opéra formel

Oum Kalthoum incarnait une voix capable d’unir un peuple dans l’émotion collective – patriotisme, amour, résilience. Nasser l’utilisa magistralement comme soft power. Dans le contexte tunisien post-indépendance et surtout post-2011, le discours politique reproduit ce registre : grands textes constitutionnels chantant les droits et devoirs du citoyen, appels à la participation, rhétorique de la modernité démocratique.

Le binaire droit/devoir sonne juste sur scène. Il émeut. Il légitime. Mais il reste formel. Il produit des institutions (parlements, lois, plans nationaux) qui ne s’ancrent pas dans le réel civilisationnel. La citoyenneté devient un opéra : belle partition, mais qui ignore les pratiques réelles des habitants – comment ils s’approprient l’espace, négocient les solidarités de quartier, maintiennent les savoir-faire informels.

Résultat : un « bidon formel ». Des constitutions successives qui proclament des principes sans voir que l’espace urbain, lui, continue à vivre (ou à souffrir) selon d’autres logiques. L’architecture révèle cruellement ce décalage : les places publiques deviennent scènes de protestation précisément parce que le discours ne les a pas vraiment habitées.

L’architecture comme couches civilisationnelles : ce que l’urbanisme d’ordre feint d’ignorer

L’architecture tunisienne est, par excellence, sédimentation : influences puniques, romaines, arabes, andalouses, ottomanes, puis coloniales. La médina de Tunis n’est pas un musée figé ; elle est un tissu vivant de pratiques – maisons à patio pour l’intimité et la fraîcheur, ruelles pour la sociabilité contrôlée, souks pour l’économie informelle, mosquées pour le repère collectif. Ces éléments portent l’‘asabiyya locale : solidarités de quartier, savoir-faire artisanaux, adaptation au climat et au mode de vie.

L’urbanisme d’ordre, lui, procède par imposition :

La feinte est plus grave que l’ignorance pure : on préserve un bout de mur pour la photo, on classe un monument, mais on ignore les pratiques vivantes qui font tenir l’ensemble. On rompt ainsi l’‘asabiyya spatiale. L’espace devient ingouvernable : contestations permanentes, squats, informalité comme résistance, fragmentation sociale.

Tunisie : ingouvernable par l’ordre, providentielle par l’ordonnancement

La Tunisie contemporaine illustre parfaitement le cycle khaldounien. L’ordre étatique (colonial puis national) a produit une modernité visible : avenues, universités, infrastructures. Mais il a aussi créé des fractures : médina délaissée puis muséifiée, banlieues fragmentées, littoral bétonné pour le tourisme.

Après 2011, la révolution a réinvesti les places (Kasbah) comme espaces de vraie délibération – moment d’‘asabiyya retrouvée. Pourtant, le retour à l’ordre institutionnel a vite repris le dessus, sans ordonnancement profond.

L’ordonnancement providentiel existe pourtant : réhabilitations discrètes où les habitants réinvestissent les couches anciennes, hybridations spontanées (commerces informels dans les structures modernes), pratiques populaires qui maintiennent la cohésion malgré les plans. C’est dans ces arrangements modestes, respectueux des sédimentations, que se refonde le politique réel – pas dans les grands discours.

Perspective khaldounienne : le vrai pouvoir urbain naît de l’harmonie entre strates accumulées et arrangements nouveaux. Il ne se décrète pas ; il s’ordonne.

Conclusion : Reprendre la main sur l’ordonnancement

L’architecture nous montre que le politique authentique n’est pas institutionnel-formel mais civilisationnel. Ibn Khaldoun, depuis Tunis, nous invite à lire les murs non comme décor mais comme archive vivante de l’‘umrân.

En Tunisie, l’opportunité est unique : crise urbaine, héritage khaldounien, jeunesse inventive. Il s’agit de passer de l’ordre imposé à l’ordonnancement humble et audacieux – celui qui laisse parler les couches, renforce l’‘asabiyya locale et permet à la citoyenneté de s’incarner dans la pierre et dans la vie quotidienne, bien au-delà du vibrato.

Les architectes, urbanistes, citoyens et décideurs ont ici une responsabilité historique : ne plus feindre. Ordonner, enfin.

Je suis architecte. J’ai passé plus de vingt ans à dessiner des rêves en élévation, à calculer des portées, à défendre des proportions justes. Aujourd’hui, je me surprends à écrire. Pas parce que j’ai renoncé à la pierre, mais parce que la pierre, en Tunisie, m’a souvent renoncé.

Le métier que j’ai choisi par vocation est devenu, pour beaucoup d’entre nous, une forme de prostitution silencieuse. On vend son nom, son temps, son goût, pour des projets où la qualité est sacrifiée sur l’autel du « low cost » et des relations. On accepte des cahiers des charges indignes, des matériaux médiocres, des délais impossibles, des maîtres d’ouvrage qui veulent une villa « comme sur Pinterest » pour trois dinars. On signe des plans qu’on n’ose plus regarder en face. On construit des cages à humains au lieu d’habitats dignes. Et on se tait. Parce qu’il faut payer les factures, nourrir la famille, faire tourner le bureau.

Cette perte de dignité n’est pas seulement individuelle. Elle est collective. Elle ronge la profession. Combien de jeunes diplômés, brillants, pleins d’idées, finissent par faire des rendus 3D pour des agences étrangères à distance, ou par abandonner complètement ? Le chômage des ingénieurs et architectes reste criant. L’émigration devient la seule esquisse viable. On part en Europe, au Golfe, au Canada, en emportant avec soi des années de formation subventionnée par l’État tunisien. On laisse derrière nous un pays qui continue à construire n’importe comment, sans vision, sans mémoire, sans avenir dessiné.

J’ai connu cette tentation. J’ai tenu bon, parfois par orgueil, parfois par amour têtu de ce sol. Mais tenir a un prix : la frustration quotidienne, les nuits à refaire des plans déjà compromis, la sensation que chaque bâtiment achevé est un compromis de plus avec sa propre conscience.

C’est là que l’écriture est venue. Non pas comme une fuite, mais comme un acte de résistance. Écrire, mieux que périr. Mieux que se taire et mourir à petit feu. Mieux que regarder ses enfants grandir dans un pays qui n’offre plus de rêves à leur mesure. Écrire, c’est reprendre la main sur le récit. C’est bâtir, non plus en dur, mais en mots. C’est poser des fondations invisibles pour ceux qui viendront après.

Je ne prétends pas que les mots remplacent la pierre. Ils ne logent personne. Ils ne protègent pas de la pluie. Mais ils peuvent réveiller les consciences, rappeler ce que devrait être une architecture digne de ce nom : respectueuse de l’humain, du climat, de la mémoire des lieux, de la beauté. Ils peuvent dire ce que les plans refusent de montrer : la laideur galopante de nos villes, la disparition des médinas, l’uniformisation hideuse des zones pavillonnaires, l’absence totale d’urbanisme à long terme.

À mes confrères, aux jeunes surtout, je veux dire ceci :

Votre avenir, prenez-le comme un projet d’architecture. Ne vous arrêtez pas à l’esquisse. L’esquisse, c’est facile : c’est le rêve pur, les lignes légères sur papier calque, les images de synthèse qui font briller les yeux. Le vrai projet commence après. C’est la phase APS, l’exécution, le suivi de chantier, les compromis, les erreurs, les corrections. C’est la sueur, les retards, les imprévus.

Traitez votre vie professionnelle comme un bâtiment que vous concevez pour durer cent ans. Choisissez vos matériaux (vos compétences, vos valeurs, vos réseaux) avec exigence. Dessinez un programme clair : que voulez-vous vraiment construire ? Pas seulement des murs, mais une existence qui ait du sens. Anticipez les contraintes (économiques, administratives, familiales) sans les laisser tout écraser. Et surtout, n’abandonnez pas en phase DCE. Allez jusqu’au bout, même si le résultat n’est pas parfait. Un bâtiment habité vaut mieux qu’un chef-d’œuvre qui reste sur le papier.

Ne fuyez pas la Tunisie par désespoir seul. Partez si vous le devez, pour apprendre, pour respirer, pour gagner en expérience. Mais gardez un fil tendu. Ramenez des idées, des savoir-faire, une exigence nouvelle. Le pays a besoin de vous, même s’il ne le sait pas encore.

Et puis, gardez le droit de rêver. Même si un cauchemar à l’aube évapore les désillusions. Le matin, quand la lumière crue révèle les fissures, les malfaçons, les promesses non tenues, continuez à rêver quand même. Parce que l’architecture est d’abord un acte d’optimisme. Croire qu’on peut faire mieux, qu’un espace peut transformer une vie, qu’une ville peut redevenir belle et juste.

Je ne sais pas si ces mots atteindront quelqu’un. Comme disait l’autre, ce sont peut-être des bouteilles à la mer. Mais je les lance. Parce que je refuse que ma génération soit la dernière à avoir porté ce rêve architectural tunisien. Parce que je veux que Malak et Rami, mes enfants, grandissent dans un pays qui construit encore avec fierté, et non avec honte.

De la pierre aux mots, le chemin n’est pas si long. Les deux sont des manières de laisser une trace. Les deux exigent rigueur, honnêteté, courage. Les deux peuvent être trahis. Mais les deux, surtout, peuvent être sauvés par ceux qui refusent la prostitution de l’âme.

Alors, architectes tunisiens, jeunes ou moins jeunes : dessinez. Construisez. Écrivez. Rêvez. Et ne vous arrêtez jamais à l’esquisse.


Note sur la colonialité tardive

Elle s’appelle personne. Elle n’a pas d’âge. Elle n’a pas de mère. Elle n’a pas marché dans ce champ — il n’y a pas de champ. La brise qui soulève ses cheveux n’a jamais existé. Ses seins, ses clavicules, ses lèvres entrouvertes, la peinture tribale qu’elle porte sur la pommette : une moyenne statistique. Une convergence de millions d’images ingérées par une machine qui a appris, à force, à recracher exactement ce qu’on attendait d’elle : une Pocahontas pour célibataires fatigués.

Et pourtant, on bande.

Commençons par là. Sans drapé, sans posture. L’image fait effet. C’est le premier renseignement qu’elle livre sur elle-même, et sur nous. Le piège fonctionne. Il fonctionne sur celui qui a lu Fanon, sur celui qui a écrit sur la colonisation des corps, sur celui qui sait parfaitement que cette « indigène » est une fabrication occidentale recyclée cinq siècles plus tard par un algorithme californien, poussée dans un flux tunisien par un compte de distribution — mataredition, 76 likes, 16 partages — entre une publicité pour parfum et une prière du vendredi.

C’est cela, la colonialité tardive. Plus la botte sur la nuque. La machine qui a intériorisé la botte, digéré la botte, recraché la botte sous forme d’image douce. On ne colonise plus les corps : on colonise leur apparition. On fabrique, pour des regards qui n’avaient plus besoin qu’on les éduque, des fantômes exactement calibrés pour les émouvoir.

Cette femme qui n’existe pas porte cinq siècles sur les épaules. Elle porte la sauvagesse de Montaigne, la princesse indienne de Disney, la vahiné de Gauguin, l’odalisque de Delacroix, la petite bédouine des cartes postales coloniales, la Pocahontas du marketing ethno-chic, et maintenant l’output 1024×1024 d’un modèle de diffusion. Elle est la synthèse de tout ce que l’Occident a appris à désirer chez l’Autre, une fois l’Autre tué, domestiqué, ou disparu. Elle est le monument final à cette disparition.

Qu’un compte tunisien la repartage n’est pas une ironie. C’est la preuve. Le colonisé a fini par acheter l’image que le colonisateur avait fabriquée de quelqu’un d’autre. Le Maghreb distribue la Pocahontas algorithmique comme il distribuait jadis le fantasme de la mauresque à ses propres bourgeois — avec un temps de retard et un empressement supplémentaire.

Alors, bander devant un fantôme ?

Oui, parfois. Je ne ferai pas semblant. Mais l’honnêteté intellectuelle commence là où s’arrête la complaisance : reconnaître le trouble, puis le disséquer. Ce qui bande, ce n’est pas un homme devant une femme. C’est un dispositif devant son propre miroir. La machine m’a tendu exactement ce qu’elle a calculé que je désirerais. Et j’ai failli obéir — ce qui est, aujourd’hui, la seule définition utile du mot aliénation.

La vraie question n’est pas ai-je le droit. La vraie question est : qui a mesuré ce désir avant moi, qui l’a fabriqué, qui le monétise ? La réponse est connue. Un serveur à San Francisco, un dataset constitué sans consentement, une API facturée à la seconde, un algorithme Meta qui a décidé que cette image remonterait dans mon fil parce qu’elle « performe ». Je ne suis pas un sujet libre devant une image. Je suis une donnée dans une boucle.

Aveu d’un architecte gigolo.

Et il faut bien le dire, pendant qu’on y est, ce que nous fabriquons depuis que 3DS est entré dans nos agences.

Depuis trente ans, nous — architectes — produisons exactement ce type d’images. Un porche monumental plaqué sur un immeuble de rapport. Des arbres qui n’y seront jamais. Une façade lavée par un soleil qui ne vient pas de ce côté. Et au premier plan, presque toujours — une silhouette. Une blonde en robe légère, parfois deux, « pour l’échelle humaine », dit-on dans les ateliers en rigolant à moitié. Pour l’échelle, bien sûr. Comme si l’échelle se mesurait en cheveux longs et en hanches.

Nos clients bandent. Et versent de l’argent.

C’est tout le métier, ou presque. Fabriquer au client la sensation qu’il habitera un rendu — et lui facturer la désillusion à la livraison. Nous avons formé des générations entières à ce désir-là : celui d’un immeuble peuplé de mannequins, d’un quartier sans mendiants, d’une ville sans ordures, sans bruit, sans vieillesse. Nous avons préparé l’œil. Nous avons dressé la machine à bander.

La Pocahontas algorithmique n’est pas une rupture. Elle est notre aboutissement. Midjourney fait en deux secondes ce que nous facturions jadis trois semaines. La seule différence, c’est que nous, au moins, nous savions que nous mentions.

J’ai moi aussi placé la silhouette au bon endroit du rendu. Je connais le geste. Je connais le sourire du client qui regarde son futur immeuble et qui commence, doucement, à désirer. Je sais qu’il ne désire pas le bâtiment. Il désire la fille sur le parvis, et il croit — c’est tout l’art — que c’est le parvis qui lui fait cet effet.

Nous avons été les premiers dresseurs de ce regard-là. La machine n’a fait que reprendre le dossier.

Il y a une dignité possible, et une seule : nommer le piège à voix haute. Dire que ça marche. Dire pourquoi ça marche. Dire à qui ça sert que ça marche. Et continuer à marcher.

C’est le sens du mot khatwa.

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Ilyes Bellagha & Claude

KHATWA Éditions — Lire. Penser. Résister.