L’urbanisme tunisien entre discours d’indépendance

et souveraineté négociée

« Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice. »

— Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831

Le livre de pierre et la plume empruntée

Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, pose une thèse vertigineuse : chaque époque confie sa pensée collective à un support dominant. D’abord la pierre — l’architecture comme bible du peuple, comme dogme gravé dans le granit. Puis le papier — l’imprimerie qui libère la pensée de sa gangue minérale, la rend volatile, indestructible par dispersion, capable de traverser les frontières sans effort.

Hugo distingue trois moments dans cette évolution. La Force d’abord : l’ère théocratique où l’architecture est une masse granitique, l’expression de l’immobilité du dogme et du pouvoir. L’Intelligence ensuite : l’ère gothique où la pierre devient dentelle, où l’artisan commence à signer la matière, où l’architecture devient un livre ouvert. La Volatilité enfin : l’imprimerie qui achève la libération, car un livre, une fois imprimé, se multiplie à l’infini. Pour détruire une pensée imprimée, il faudrait détruire tous les exemplaires.

Mais qu’en est-il lorsque le « livre de pierre » d’une nation — ses villes, ses routes, ses quartiers — n’est pas écrit par ceux qui l’habitent ? Qu’en est-il lorsque la plume est tenue par ceux qui signent les chèques ?

En Tunisie, cette question n’est pas une métaphore littéraire. C’est une réalité politique, financière et spatiale. Et contrairement à ce que le débat public laisse croire, le problème n’est pas d’abord celui du bailleur étranger qui impose. C’est celui d’un vide que nous avons nous-mêmes créé.

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I. La Force sans les moyens — L’indépendance paradoxale

Années 1960 : le théocrate change, la pierre obéit toujours

Au lendemain de l’indépendance, la Tunisie se libère de la France. Mais elle ne libère pas sa pensée urbaine. Le modèle colonial — la ville européenne contre la médina, la ségrégation spatiale comme outil de domination — est remplacé par un modèle soviétique de planification centralisée. Les coopératives, les plans quinquennaux, l’État qui décide de tout, pour tout le monde, partout.

Le paradoxe est fondateur : ce modèle étatiste, on ne le finance pas nous-mêmes. C’est déjà l’argent de la Banque mondiale qui le porte. Dès le départ, la souveraineté urbanistique est une fiction. On choisit la forme — l’étatisme — mais pas le fond — l’autonomie financière.

En termes hugoliens, on a changé de théocrate. Le bey est parti, l’État-parti est arrivé. Mais la pierre reste muette. Elle obéit au pouvoir, quel qu’il soit. Le peuple, lui, n’a toujours pas la plume.

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II. Le grand vide — Quand l’État abdique

Années 1970 : un libéralisme sans garde-fous spatiaux

Bourguiba lâche la planification sans la remplacer par une politique territoriale cohérente. C’est le tournant libéral, mais un libéralisme sans pensée de l’espace. On crée l’AFH (Agence Foncière de l’Habitat) et l’AFT (Agence Foncière Touristique) non pas comme des instruments de vision urbaine, mais comme des réponses économiques — produire du foncier viabilisé pour alimenter un marché, offrir une solution viable aux acteurs tunisiens.

L’aménagement du territoire devient une gestion de flux, pas une pensée du lieu. La ville s’étale, la spéculation s’installe, les périphéries poussent sans plan. Ce n’est pas le bailleur qui impose ici. C’est l’État qui abdique.

La conséquence est structurelle : en l’absence d’une vision nationale de l’espace, le territoire se fabrique par défaut — au gré du marché, de l’urgence, du bricolage. Et quand la bulle explose en 1978, on découvre l’ampleur des dégâts.

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III. Le pansement — Colmater sans repenser

1978 et après : l’ARRU ou la souveraineté du rattrapage

Les quartiers informels, les gourbivilles, la fracture urbaine deviennent impossibles à ignorer. On crée l’ARRU (Agence de Réhabilitation et de Rénovation Urbaine). Mais l’ARRU n’est pas un projet de souveraineté urbaine. C’est un dispositif de rattrapage, du colmatage. On ne repense pas la ville ; on répare les dégâts de l’absence de pensée.

Et pour réparer, il faut de l’argent qu’on n’a pas. On retourne vers les bailleurs. Le cercle est bouclé : l’absence de vision propre génère la crise, la crise génère la dépendance, la dépendance empêche la vision propre.

C’est dans cette période que s’installe ce qu’on pourrait appeler la « souveraineté négociée ». L’État tunisien sollicite l’appui étranger pour répondre à l’urgence de l’habitat informel, faute de moyens propres. Les financements arrivent — mais ils ne sont jamais neutres. Ils imposent des normes, des cahiers des charges, des indicateurs de performance. Le projet de réhabilitation ne répond plus d’abord à la question « de quoi ce quartier a besoin ? » mais à la question « qu’est-ce qui sera finançable ? »

Des projets structurants comme le RFR (Réseau Ferroviaire Rapide) ou le PRIQH (Réhabilitation des quartiers populaires) sont cofinancés à hauteur de 60 % à 65 % par des bailleurs étrangers — AFD, Banque mondiale, BEI. Pour obtenir ces fonds, la Tunisie doit aligner ses stratégies urbaines sur les agendas globaux : ODD, transition écologique, résilience, smart cities, « bancabilité ». Des mots qui ne sont pas mauvais en soi, mais qui imposent un cadre de pensée. L’urbaniste tunisien ne décide plus ; il négocie.

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IV. Le démontage final — Quand la souveraineté dévore ses propres rouages

Aujourd’hui : le pouvoir de proximité supprimé

Et c’est là que l’histoire prend son tournant le plus paradoxal. Kaïs Saïed, qui parle plus fort que quiconque de souveraineté nationale, démonte le seul échelon où une souveraineté urbaine réelle pouvait émerger : le pouvoir local. Les conseils municipaux, la décentralisation amorcée par le code des collectivités locales de 2018 — tout cela est démantelé ou vidé de sa substance.

Or, le pouvoir de proximité est précisément l’échelon où le citoyen touche la décision. C’est là que se jouent le tracé du trottoir, l’affectation du terrain, le choix du transport, la forme du quartier. En supprimant cet échelon, on ne renforce pas la souveraineté nationale. On crée un désert institutionnel.

Et face à ce désert, le bailleur n’a plus d’interlocuteur local crédible. Il ne lui reste qu’une option : appliquer son modèle universel, ses indicateurs standardisés, ses recettes prêtes à l’emploi. L’ironie est totale : celui qui parle le plus fort de souveraineté est celui qui, en démantelant le local, livre la ville aux modèles importés.

Quelques lueurs de résistance persistent. La révision des schémas directeurs est en cours. Des initiatives participatives comme A’SIMA Tunis tentent d’intégrer la société civile pour que l’urbanisme ne soit pas qu’un dialogue entre l’État et les bailleurs, mais un contrat avec le citoyen. Mais la question reste entière : ces initiatives sont-elles réellement en train de changer le rapport de force, ou sont-elles elles-mêmes financées et encadrées par les mêmes bailleurs ?

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Habiter ou loger

On parle de souveraineté nationale comme si c’était un bloc, un drapeau qu’on brandit, un discours qu’on prononce. Ce n’est pas ça. La souveraineté est un système d’horlogerie. Chaque rouage compte : la décision politique, la capacité financière, la compétence technique, le pouvoir local, la participation citoyenne. Il suffit qu’un seul rouage se bloque pour que l’ensemble tombe en panne. Et en Tunisie, ce ne sont pas un ou deux rouages qui grippent — c’est la conception même du mécanisme qui n’a jamais été achevée.

Le discours n’est pas la politique. Proclamer la souveraineté depuis une tribune ne rend souverain personne. La politique, c’est la maîtrise concrète de son territoire — savoir pourquoi on trace une route ici et pas là, pourquoi on densifie ce quartier, pourquoi on préserve cette terre agricole. C’est l’urbanisme. Et l’urbanisme tunisien, depuis soixante-dix ans, oscille entre la planification autoritaire sans moyens propres et l’abandon pur et simple du terrain.

Hugo disait que l’imprimerie avait tué l’architecture parce que la pensée avait trouvé un support plus libre que la pierre. En Tunisie, la pensée urbaine n’a trouvé aucun support — ni la pierre ni le livre. Elle reste prisonnière d’un entre-deux : trop dépendante pour être souveraine, trop fière pour l’admettre.

Et c’est là qu’il faut être honnête avec nous-mêmes. Quand ce n’est pas toi qui payes le loyer de ta propre maison, tu ne l’habites pas — tu loges. Tu occupes un espace dont les règles, les murs, les limites sont décidés par celui qui signe le chèque. Tu restes à la merci de celui qui te gratifie. Et un jour, celui qui gratifie peut aussi reprendre. C’est exactement la situation de l’urbanisme tunisien aujourd’hui : nous logeons dans nos propres villes.

Habiter, ce serait autre chose. Ce serait avoir les moyens de décider, la compétence de concevoir, les institutions locales pour arbitrer, et le courage politique de dire non quand le modèle proposé ne nous ressemble pas — même quand il vient avec un chèque.

La vraie souveraineté ne se décrète pas dans un parlement, qu’il soit tunisien ou européen. Elle se construit trottoir par trottoir, plan par plan, commune par commune. Et tant que nous n’aurons pas compris que la souveraineté commence par la maîtrise du sol que nous foulons, nous continuerons à confondre indépendance et solitude, fierté et impuissance.

« La cathédrale est fixée au sol, en un seul lieu.

Le livre se mêle à l’air. » — Victor Hugo

Et la ville tunisienne ? Elle attend encore de savoir qui tient la plume.

Manifeste pour une citoyenneté spatiale

« Al insaan Haadhari bitabaa »

L’homme est social par nature.

— Ibn Khaldoun, Muqaddima

I. Le 1er mai sans ville

Haymarket Square, Chicago, 1886. Des ouvriers font grève pour les huit heures. La police charge. Une bombe explose. Le sang coule sur les pavés. De cette tragédie naît le 1er mai — non pas la fête du travail, mais la commémoration de la première grève. Et une grève, c’est d’abord un acte de rue.

On n’imagine pas une manifestation dans une zone commerciale périphérique, entre un Carrefour et un parking de huit hectares. On n’imagine pas une grève sur un rond-point — et pourtant les Gilets Jaunes ont essayé, parce qu’ils n’avaient plus rien d’autre. Leur détresse spatiale était le cri de ceux qui n’ont plus de centre-ville, plus de place publique, plus de théâtre où jouer le rôle du citoyen.

Car la grève a besoin d’un regard. Elle a besoin de murs qui la réverbèrent, de façades qui la voient passer, d’une densité humaine qui la rende visible et redoutable. La grève est un acte d’urbanisme parce qu’elle ne peut exister que là où la cité existe. Supprimez la ville, et vous supprimez la capacité même de dire non.

Or la ville a été supprimée.

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II. La métastase

Il n’y a plus de villes. Ce constat n’est pas une provocation d’intellectuel en mal de formules. C’est un diagnostic clinique, posé par un architecte-urbaniste qui observe, depuis des décennies, la même pathologie frapper toutes les cités du monde.

Paris existe encore, mais Paris c’est l’intramuros. Londres existe encore, mais Londres c’est la City. Tunis existe encore, mais Tunis c’est la Médina et la ville basse. Le reste — ce qui s’étend sur des dizaines, des centaines de kilomètres autour de ces noyaux — n’est pas une ville. C’est une banlieue en tâche d’huile. Une métastase.

Le mot est violent, mais il est précis. La métastase, en médecine, c’est une prolifération cellulaire qui n’a plus de forme, plus de fonction, plus de limite. Elle croît pour croître. L’urbanisation contemporaine fait exactement cela : elle s’étend sans dessein, sans dessin, sans destination. Des lotissements identiques, des ronds-points, des zones commerciales interchangeables, un continuum de bitume où l’on ne passe plus de la campagne à la ville — parce qu’il n’y a plus ni l’une ni l’autre.

Et cette métastase ne frappe pas seulement le territoire. Elle frappe la cité, donc la citoyenneté. Car être citoyen, c’est habiter la civitas. Celui qui vit dans la tâche d’huile est un citoyen amputé — il vote, il consomme, il circule, mais il n’habite pas. Le consommateur a remplacé le citoyen, le centre commercial a remplacé l’agora, et l’espace de rassemblement est devenu un flux logistique.

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III. De la protection au contrôle

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter à la fracture originelle entre deux logiques de pouvoir radicalement différentes.

La ville médiévale n’était pas « pensée » d’en haut. Elle poussait selon les besoins de ses habitants, comme un organisme vivant. Les rues suivaient les sentiers, le relief, les cours d’eau. Les maisons en encorbellement se penchaient les unes vers les autres, créant un espace labyrinthique, dense, chaotique — un cauchemar pour une armée étrangère, un refuge pour la communauté. Les remparts protégeaient l’ensemble contre l’extérieur. L’urbanisme médiéval était une protection.

Puis vint le renversement. À partir du XVIIe siècle avec Vauban, et surtout au XIXe avec Haussmann, la ville devint un outil de maintien de l’ordre. Les lignes droites facilitaient le tir au canon et les charges de cavalerie. Les boulevards empêchaient les barricades. La géométrie militaire transformait la cité en grille prévisible et contrôlable. L’urbanisme moderne n’était plus une protection contre l’extérieur : c’était une surveillance de l’intérieur.

Ce ne fut pas un phénomène exclusivement français. À Vienne, après le traumatisme révolutionnaire de 1848, l’empereur François-Joseph ordonna le démantèlement des vieux remparts pour les remplacer par la Ringstrasse — un boulevard circulaire de cinquante-sept mètres de large, conçu pour séparer physiquement le centre du pouvoir des faubourgs ouvriers. Là où Haussmann avait éventré Paris de l’intérieur, Vienne choisit l’encerclement. La stratégie différait, l’intention était la même : empêcher le peuple de se barricader.

Face à cette dérive, un homme se dressa. En 1889, au sommet même de la gloire haussmannienne, l’architecte autrichien Camillo Sitte publia L’Art de bâtir les villes. Sa thèse était simple et dévastatrice : l’urbanisme moderne était devenu une affaire d’ingénieurs et de militaires, alors qu’il aurait dû rester une affaire d’artistes. Sitte rêvait de places fermées comme des pièces à ciel ouvert, de rues courbes qui créent la surprise, de centres libres où la vie sociale puisse refleurir. Il appelait à la Gemütlichkeit — le bien-être, l’intimité — plutôt qu’à la fluidité des troupes.

Personne ne l’a écouté. La métastase a continué.

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IV. Le Culturel

Si la ville est morte, qui peut la ressusciter ? Le politique ? Il est piqué par la mouche tsé-tsé. Il dort et rêve de la Belle au bois dormant — les prochaines élections. Il ne construit plus pour le siècle ; il produit des contenus pour la semaine. Il ne bâtit plus de cités ; il gère son image.

Le marché ? La logique commerciale des opérateurs est d’une simplicité féroce : le jour où la demande mute, l’offre change. L’opérateur ne construit pas par idéologie, il construit par opportunisme. Si la métastase a triomphé, c’est parce que la demande était celle de la possession individuelle : la voiture, le pavillon, le retrait. Or la demande n’est pas innée. Le besoin, oui.

Le besoin de l’homme, c’est le Umran d’Ibn Khaldoun : la vie sociale organisée. L’homme est Haadhari bitabaa — social par nature. Mais le marketing a détourné ce besoin pour fabriquer une demande de confort isolé. La demande commerciale fait appel au marketing ; la demande politique doit faire appel à la culture.

C’est ici qu’intervient la figure de celui que j’appelle le Culturel. Non pas le cultivé, qui consomme de la culture comme on consomme un festival ou une exposition. Le Culturel est autre chose : il est celui qui, en amont du citoyen et du politique, crée les conditions de possibilité de la cité. L’architecte-urbaniste, quand il est à la hauteur de sa tâche, n’est ni un technicien du bâtiment ni un serviteur du capital. Il est le Culturel : celui qui donne une forme matérielle à la sociabilité humaine.

Le Culturel ne demande pas au citoyen ce qu’il veut. Il pose la question antérieure : pourquoi ? Pourquoi circuler ? Pourquoi habiter ? Pourquoi construire ? Ce « pourquoi » est le dernier rempart contre l’automatisme du « comment » de l’ingénieur et du « combien » du promoteur. C’est la question qui sépare la vie humaine de la simple survie cellulaire.

Ceux qui se croient « de la culture » sont souvent les premiers complices de la métastase. Ils s’occupent du contenu — festivals, vernissages, subventions — mais ignorent le contenant : la ville. Ils ne voient pas que sans une cité cohérente, leur culture n’est qu’un produit de consommation hors-sol. Le choc doit venir de là : montrer à ceux qui se croient éveillés qu’ils dorment, eux aussi, du sommeil du politique. L’effet boule de neige commence par là.

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V. Gentrifier pour refonder

Il faut faire de la gentrification non une mode, mais un moyen. Au lieu que les bons penseurs de la gauche morale luttent contre, qu’ils l’apprivoisent.

La proposition est iconoclaste, mais elle découle logiquement du diagnostic. Si la métastase est une prolifération sans forme, la gentrification peut être l’outil qui réinjecte de la forme là où elle a disparu. Non pas la gentrification sauvage qui déplace les populations et muséifie les centres, mais une gentrification apprivoisée : canalisée, orientée, mise au service de la cité.

Car en luttant contre la gentrification par principe, on finit par geler la décrépitude. On maintient des quartiers dans un état de délabrement qui profite aux marchands de sommeil. On pousse les classes moyennes vers la tâche d’huile périphérique. On tue la cité en voulant la sauver.

Apprivoiser la gentrification, c’est utiliser l’appétit des opérateurs — ces prédateurs féroces — pour leur imposer la règle de la qualité urbaine. Autant qu’ils soient les prédateurs qui nettoient la métastase plutôt que ceux qui la nourrissent. C’est transformer un processus économique en acte culturel : on ne déplace pas des populations, on réinvestit un lieu de mémoire pour le rendre à nouveau vivant et politique.

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VI. La Asabiyya générationnelle

Dans le monde globalisé, la solidarité de clan ou de territoire s’efface. Le village de McLuhan est devenu réalité, mais c’est un village sans sol. Un jeune à Tunis partage parfois plus de codes communs avec un jeune à Séoul qu’avec son voisin de palier.

Ibn Khaldoun avait identifié la Asabiyya — cette cohésion de groupe qui fonde la civilisation. Il la voyait naître dans le désert et mourir dans la ville, quand le confort dissout les liens. Gramsci, de son côté, avait compris que le pouvoir ne tient plus par la force militaire mais par l’hégémonie culturelle : quand l’espace lui-même — le centre commercial, la dépendance à la voiture, l’isolement — dicte un mode de vie passif, on n’a plus besoin de policiers à chaque coin de rue.

La synthèse de ces deux pensées éclaire notre présent. Si la Asabiyya ne peut plus être territoriale dans un monde sans frontières réelles, elle sera générationnelle ou elle ne sera pas. La cohésion ne naît plus du sol mais du temps partagé. Les nouvelles générations portent une solidarité transfrontalière, nourrie par les réseaux et l’intelligence artificielle — ces prothèses sociales qui tentent de remplir le vide là où l’espace public a échoué.

Mais une Asabiyya sans murs, sans odeur, sans conflit réel, peut-elle fonder une Hadara — une civilisation ? L’hégémonie gramscienne d’aujourd’hui consiste précisément à nous faire accepter que la connexion remplace la cohésion. Or la connexion est volatile. Elle ne construit pas de villes de pierre, mais des mouvements d’opinion éphémères. L’enjeu est de re-matérialiser cette Asabiyya générationnelle, de lui donner un corps : la cité.

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VII. L’Amana et le pouvoir de réfléchir

On pourrait croire que cette reconstruction de la cité implique de « tuer Dieu » — d’évacuer le sacré pour laisser place au politique pur. C’est le contraire. En évacuant le Dieu-scénario — celui qui écrit nos vies à notre place et justifie la fatalité — Dieu devient plus présent qu’avant. Il nous oblige à l’Amana.

L’Amana, c’est le dépôt, la confiance, la responsabilité éthique que l’homme a accepté de porter. Si nous sommes dépositaires de la terre et de la cité, la laisser pourrir en tâche d’huile est une trahison du dépôt. La citoyenneté n’est plus alors une gestion administrative : c’est l’exercice de l’Amana. Prendre soin de l’espace de l’autre, c’est honorer le contrat.

Mais l’Amana sans la raison est un fardeau aveugle. C’est là qu’intervient Montesquieu : le citoyen doit avoir seul le pouvoir de réfléchir. Le Culturel, en amont, ne fabrique pas des fidèles — ni à une religion, ni à une idéologie, ni à un algorithme. Il crée les conditions spatiales et mentales pour que l’individu puisse exercer son jugement. La cité n’est pas un dogme ; c’est le théâtre de la liberté de penser.

Au lieu de parler du droit du prolétaire — une classe qui n’existe plus — parlons de la citoyenneté et du citoyen. La question n’est plus la propriété des moyens de production. La question est la propriété de l’espace : qui a le droit de faire cité ?

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VIII. Joindre l’agréable à l’utile

Nous sommes passés d’un organisme à un mécanisme, puis d’un mécanisme à une pathologie. La ville médiévale était un corps vivant. La ville moderne était une machine de contrôle. Ce qui reste aujourd’hui n’est ni l’un ni l’autre : c’est une prolifération sans sujet.

L’utile sans l’agréable, c’est la discipline : Haussmann, le zonage, la logistique. C’est fonctionnel, efficace, mais c’est une prison. L’agréable sans l’utile, c’est la mode : le décor, le vernissage, le festival hors-sol. C’est le canari qui chante dans sa cage parce qu’elle est dorée.

Joindre l’agréable à l’utile, c’est le programme du Culturel. C’est proposer une cité où la liberté de réfléchir devient une expérience gratifiante. Où la densité n’est pas une contrainte mais un privilège. Où l’Amana n’est pas un fardeau mais une fierté. Une cité à échelle humaine — cinq cent mille habitants, la taille où la manifestation est visible sans être noyée, où le citoyen est vu sans être épié, où l’on est libre sans être seul.

Le 1er mai, on ne fête pas le travail. On fête la première grève — c’est-à-dire le premier acte par lequel des citoyens ont réclamé leur droit à l’espace. Ce droit est intact. Mais pour l’exercer, il faut d’abord reconstruire le lieu où il s’exerce.

Il faut reconstruire la ville.

ou l’urbanisme de la mesure

Ilyes Bellagha & Claude

Lire. Penser. Résister.

PRÉAMBULE

Soixante kilomètres

La vraie Tunisie n’est pas dans ses capitales. Elle n’est pas dans le plan directeur de Tunis, ni dans la corniche de Sousse, ni dans les zones industrielles de Sfax. La vraie Tunisie est dans ses villages — et elle y est encore, malgré tout ce qu’on fait pour la perdre.

Tous les soixante kilomètres, le monde change. La lumière tourne, la pierre change de couleur, l’arbre change de nom. Aïn Draham n’est pas Tabarka, à dix kilomètres de là : l’une est forêt, tuile, brume ; l’autre est port, chaux, sel. Béja n’est pas Siliana : l’une est grasse, céréalière, endormie dans sa plaine ; l’autre est sèche, rocailleuse, tendue vers la steppe. Testour n’est pas Téboursouk, qui n’est pas Makthar, qui n’est pas Ghar el Melh. Et c’est précisément cette diversité — ce refus du même — qui constitue le génie tunisien.

Car ce pays a produit, sans théorie, sans école, sans budget, ce que les urbanistes du monde entier cherchent aujourd’hui à retrouver : des établissements humains adaptés à leur site, à leur climat, à leur économie, à leur culture. Des villes à la mesure du corps. Des villes qui ne ressemblent qu’à elles-mêmes.

On les appelle des villages. On les dit arriérés, enclavés, sans avenir. On les quitte. Ceux qui restent construisent en parpaing et en portail, imitant le pavillon de banlieue qu’ils ont vu à Tunis ou à Marseille. Et lentement, méthodiquement, sans que personne ne s’en émeuve, on efface un patrimoine urbain que l’humanité ne sait plus produire.

Ce cahier n’est pas un guide touristique. Ce n’est pas non plus un plaidoyer pour le pittoresque. C’est une lecture — au sens strict : une tentative de lire ce que ces villages ont écrit dans la pierre, dans le tracé, dans l’usage. Il y a là une grammaire. Quatre villages, quatre leçons. Et entre la médina et le pavillon, un troisième chemin — celui du milieu, celui de la mesure, celui que nous appelons, faute de mieux, le village.

I

Téboursouk, ou l’urbanisme du milieu

Notes sur un village qui n’est ni médina, ni pavillon.

Il existe, entre la médina et le pavillon, un troisième régime d’urbanité. Il n’a pas de nom savant, pas de manuel, pas de ministère. Il a seulement des lieux. Téboursouk en est un.

La médina est dense, savante, close ; elle parle une langue ancienne, faite d’impasses, de droit coutumier et de murs aveugles. Le pavillonnaire est lâche, bavard, ouvert sur rien ; il parle la langue du lotissement, du PLU photocopié et du portail en fer forgé. Entre les deux, quelque chose respire encore : un urbanisme qui n’est ni enfermé, ni dispersé. Un urbanisme apaisé. C’est celui des villages.

Un site, pas un plan

Téboursouk n’a pas été dessinée ; elle a été posée. Sur une ligne de crête du Haut-Tell, à 700 mètres, entre les oliviers et les chênes-lièges, la ville épouse la pente comme on épouse une idée. Le tracé des rues ne cherche pas l’orthogonalité ; il cherche la fraîcheur, l’ombre, le vent d’est. Les maisons ne s’alignent pas sur la rue : elles s’alignent sur le soleil.

C’est la première leçon du vernaculaire : le plan obéit au site, non l’inverse. Là où l’urbaniste moderne arrive avec sa règle et sa trame, le bâtisseur de Téboursouk arrivait avec son regard et son pas. Khatwa khatwa. La ville se construisait par essaimage, par proximité, par nécessité. Une ferme, puis une seconde, puis une mosquée, puis un four, puis un café. Ce qu’on appelle aujourd’hui mixité fonctionnelle n’était pas une doctrine : c’était la vie.

Ni clôture, ni dispersion

La médina suppose une muraille ; elle pense la ville comme un intérieur. Le pavillonnaire suppose une voiture ; il pense la ville comme un extérieur sans bord. Téboursouk, comme Téboulba, comme Ghar el Melh, comme Testour, ignore les deux. Son tissu est perméable sans être dispersé. On entre, on sort, on traverse. Les maisons se touchent par un côté et s’ouvrent de l’autre sur un verger, une cour, une venelle qui ne mène nulle part — et c’est très bien ainsi.

Ce tissu produit une densité douce : assez serrée pour qu’on se reconnaisse, assez lâche pour qu’on respire. L’échelle reste humaine parce que rien n’a été planifié pour l’échapper. Pas de tour, pas d’avenue, pas de rond-point giratoire. Des rues qui montent, des placettes qui s’élargissent parce que le rocher l’a voulu, des murs de pierre sèche qui tiennent depuis un siècle parce qu’on ne leur a rien demandé d’autre que de tenir.

Le seuil, plutôt que la clôture

Dans le pavillonnaire, la limite est juridique : une clôture, un cadastre, un titre. Dans la médina, elle est symbolique : une skifa, un seuil, un coude qui protège l’intimité. Dans le village vernaculaire, elle est habitée. Un banc de pierre devant la porte. Un figuier qui déborde. Une marche où l’on s’assoit le soir. La limite entre le privé et le public n’est pas tranchée : elle est partagée.

C’est cela, précisément, qui a été perdu dans le lotissement tunisien contemporain. En voulant importer la villa individuelle — produit colonial puis produit de classe moyenne — on a importé avec elle la clôture haute, le portail automatique, le chien de garde. On a remplacé le seuil par la frontière. Et l’on s’étonne ensuite que les gens ne se parlent plus.

Ce que Téboursouk enseigne

Il ne s’agit pas de muséifier. Téboursouk n’est pas une carte postale ; elle est un village qui continue, qui se transforme, qui construit du parpaing comme tout le monde. Mais dans son tissu ancien demeure un savoir-faire urbain qu’aucune école d’architecture tunisienne n’enseigne sérieusement : comment faire une ville sans la faire — en laissant le site, l’usage et le temps la composer.

Quatre principes s’en dégagent, transposables partout :

Le site avant le plan : orienter, pencher, creuser selon le terrain avant de tracer la voie.

La densité douce : parcelles petites, mitoyenneté assumée, hauteurs basses, cours intérieures.

Le seuil plutôt que la clôture : penser la limite comme un lieu habité, non comme une barrière.

La mixité par proximité : commerce, logement, culte, artisanat dans le même tissu, à portée de pas.

II

Testour, ou l’urbanisme de l’accueil

Notes sur un village qui a su recevoir.

Testour est une greffe. Et c’est pour cela qu’elle est belle.

Au début du XVIIe siècle, des familles morisques chassées d’Andalousie par le décret de Philippe III remontent la vallée de la Medjerda et s’installent ici, sur un méandre du fleuve, entre les collines basses du Tell. Ils apportent avec eux leur savoir-faire, leur musique, leurs arbres fruitiers, et surtout — surtout — leur manière de faire la ville.

La greffe réussie

Ce qui frappe à Testour, ce n’est pas l’exotisme. C’est la justesse. Les Andalous n’ont pas importé l’Andalousie ; ils ont composé avec ce qui était là. La mosquée de Testour porte un minaret octogonal couvert de faïences vertes — geste andalou — mais elle est bâtie en pierre locale, posée dans un tissu de ruelles qui n’a rien de Grenade. L’horloge du minaret tourne à l’envers, dit-on, parce que les exilés regardaient vers l’ouest, vers le pays perdu. La légende est probablement fausse. Elle dit pourtant quelque chose de vrai : on peut regarder en arrière et construire en avant.

L’urbanisme de Testour est celui de la greffe : non pas la transplantation brutale, mais l’hybridation patiente. Les parcelles suivent la logique locale — étroites, profondes, ouvertes sur des cours. Mais les détails parlent d’ailleurs : les linteaux en arc outrepassé, les encadrements de fenêtres en pierre taillée, les patios plantés d’orangers. Deux mémoires cohabitent dans le même mur. C’est cela, l’accueil : non pas effacer l’autre, ni s’effacer devant lui, mais faire une troisième chose ensemble.

Le fleuve comme adresse

Testour est une ville de fleuve. La Medjerda, le seul cours d’eau permanent de Tunisie, passe au pied du village et lui donne sa logique. Les jardins descendent vers l’eau en terrasses ; les maisons tournent le dos au vent du nord et s’ouvrent au sud, vers la vallée. Le village ne s’est pas construit sur le fleuve — il s’est construit avec lui, utilisant l’eau pour irriguer, le limon pour fertiliser, la berge pour planter.

Là où l’urbanisme moderne canalise, bétonne, détourne, le bâtisseur de Testour laissait le fleuve être un fleuve. Les crues n’étaient pas un problème à résoudre mais un cycle à accompagner. On construisait au-dessus, on cultivait en dessous. La ville haute et le jardin bas formaient un système, pas une contradiction.

La mixité par la mémoire

Ce que Testour enseigne, au-delà de la forme, c’est que la diversité culturelle produit de la diversité urbaine. Quand un village accueille des gens qui viennent d’ailleurs — avec d’autres manières de bâtir, d’habiter, de cuisiner — le tissu urbain s’enrichit. Il y a à Testour une mosquée malékite et une zaouïa hanafite, un souk qui vend du malouf andalou et des épices du Tell, des maisons à patio et des maisons à cour. Cette mixité n’a pas été planifiée. Elle est le résultat d’une hospitalité : on a laissé les gens construire selon leur savoir, et le village en a été augmenté.

Aujourd’hui, le festival du malouf attire chaque année des milliers de visiteurs. On célèbre la mémoire andalouse. Mais on ne célèbre pas assez ce qui l’a rendue possible : un tissu urbain assez souple pour accueillir l’étranger, assez solide pour ne pas se dissoudre. Le contraire exact du lotissement, qui uniformise tout, et de la médina, qui se referme.

Ce que Testour enseigne

À la grammaire de Téboursouk, Testour ajoute un principe :

L’hybridation plutôt que l’importation : accueillir le savoir-faire de l’autre sans effacer le sien. Construire avec deux mémoires dans le même mur.

Le rapport au paysage productif : le fleuve, le jardin, le verger ne sont pas des décors — ils sont le socle économique et écologique du village.

Makthar, ou l’urbanisme de la durée

Notes sur un village bâti sur ses propres ruines.

Makthar est haute. 900 mètres. Le vent y est froid six mois par an, et le reste du temps il est frais. La pierre est jaune, dure, cassante. Ici, tout est minéral : le sol, les murs, le ciel d’hiver. On ne vient pas à Makthar pour le charme ; on y vient pour comprendre ce que signifie durer.

La ville sous la ville

Sous le village actuel, il y a une ville romaine. Sous la ville romaine, il y a une cité numide. Sous la cité numide, il y a probablement autre chose encore. Makthar est un palimpseste — un texte écrit, effacé, réécrit sur le même support. Les colonnes romaines servent de montants de porte. Les pierres du forum sont devenues les murs des maisons. L’arc de Trajan marque encore l’entrée du village, mais on passe dessous sans y penser, comme on passe sous un arbre.

Ce recyclage n’est pas du vandalisme. C’est de l’intelligence. Le bâtisseur de Makthar n’a jamais considéré la ruine comme un monument intouchable. Il l’a considérée comme un stock de matériau — et il avait raison. Car la pierre qui a tenu deux mille ans tiendra bien deux mille de plus. Ce que l’archéologue déplore, l’urbaniste devrait l’admirer : une ville qui se reconstruit avec ses propres matériaux est une ville qui ne gaspille rien.

L’architecture de la contrainte

À 900 mètres, dans un climat semi-aride, avec un vent qui coupe, on ne construit pas pour faire joli. On construit pour tenir. Les murs de Makthar sont épais — soixante centimètres, parfois davantage. Les ouvertures sont petites, orientées à l’est ou au sud, jamais au nord. Les toitures sont basses, lourdes, couvertes de terre et de chaux. L’hiver, la masse thermique des murs garde la chaleur du jour ; l’été, la même masse garde la fraîcheur de la nuit.

On appelle cela aujourd’hui architecture bioclimatique. À Makthar, cela s’appelle le bon sens. Personne n’a eu besoin d’une simulation thermique pour savoir qu’un mur épais protège du froid. Personne n’a eu besoin d’un label HQE pour savoir qu’une fenêtre au nord est une erreur. Le corps savait. Le vent enseignait. Et l’on construisait en conséquence.

Le village et la steppe

Makthar est un village de bord. Derrière, vers le nord, les collines boisées du Tell. Devant, vers le sud, la steppe commence — les hautes plaines de Siliana, de Kairouan, le début du sec. Le village est posé sur cette frontière comme une vigie. Il regarde les deux mondes.

Cette position de seuil géographique se lit dans le tissu urbain. Le village est compact — plus compact que Téboursouk, plus compact que Testour. On se serre ici parce que le climat l’exige, parce que la terre cultivable est rare et qu’on ne la gaspille pas en lotissements. Les maisons se protègent mutuellement du vent. Les rues sont étroites non par coquetterie, mais par nécessité thermique. La densité n’est pas un choix esthétique ; c’est une stratégie de survie.

Ce que Makthar enseigne

Makthar ajoute à la grammaire deux principes rudes, nécessaires :

La durée plutôt que la nouveauté : construire avec ce qui est déjà là — matériaux, tracés, murs — plutôt que de raser pour recommencer. Le réemploi comme doctrine.

La contrainte comme maître : le climat, le vent, la rareté du sol ne sont pas des obstacles à contourner mais des professeurs à écouter. L’architecture la plus juste naît de la contrainte la plus forte.

Makthar, ou l’urbanisme de la durée

Notes sur un village bâti sur ses propres ruines.

Makthar est haute. 900 mètres. Le vent y est froid six mois par an, et le reste du temps il est frais. La pierre est jaune, dure, cassante. Ici, tout est minéral : le sol, les murs, le ciel d’hiver. On ne vient pas à Makthar pour le charme ; on y vient pour comprendre ce que signifie durer.

La ville sous la ville

Sous le village actuel, il y a une ville romaine. Sous la ville romaine, il y a une cité numide. Sous la cité numide, il y a probablement autre chose encore. Makthar est un palimpseste — un texte écrit, effacé, réécrit sur le même support. Les colonnes romaines servent de montants de porte. Les pierres du forum sont devenues les murs des maisons. L’arc de Trajan marque encore l’entrée du village, mais on passe dessous sans y penser, comme on passe sous un arbre.

Ce recyclage n’est pas du vandalisme. C’est de l’intelligence. Le bâtisseur de Makthar n’a jamais considéré la ruine comme un monument intouchable. Il l’a considérée comme un stock de matériau — et il avait raison. Car la pierre qui a tenu deux mille ans tiendra bien deux mille de plus. Ce que l’archéologue déplore, l’urbaniste devrait l’admirer : une ville qui se reconstruit avec ses propres matériaux est une ville qui ne gaspille rien.

L’architecture de la contrainte

À 900 mètres, dans un climat semi-aride, avec un vent qui coupe, on ne construit pas pour faire joli. On construit pour tenir. Les murs de Makthar sont épais — soixante centimètres, parfois davantage. Les ouvertures sont petites, orientées à l’est ou au sud, jamais au nord. Les toitures sont basses, lourdes, couvertes de terre et de chaux. L’hiver, la masse thermique des murs garde la chaleur du jour ; l’été, la même masse garde la fraîcheur de la nuit.

On appelle cela aujourd’hui architecture bioclimatique. À Makthar, cela s’appelle le bon sens. Personne n’a eu besoin d’une simulation thermique pour savoir qu’un mur épais protège du froid. Personne n’a eu besoin d’un label HQE pour savoir qu’une fenêtre au nord est une erreur. Le corps savait. Le vent enseignait. Et l’on construisait en conséquence.

Le village et la steppe

Makthar est un village de bord. Derrière, vers le nord, les collines boisées du Tell. Devant, vers le sud, la steppe commence — les hautes plaines de Siliana, de Kairouan, le début du sec. Le village est posé sur cette frontière comme une vigie. Il regarde les deux mondes.

Cette position de seuil géographique se lit dans le tissu urbain. Le village est compact — plus compact que Téboursouk, plus compact que Testour. On se serre ici parce que le climat l’exige, parce que la terre cultivable est rare et qu’on ne la gaspille pas en lotissements. Les maisons se protègent mutuellement du vent. Les rues sont étroites non par coquetterie, mais par nécessité thermique. La densité n’est pas un choix esthétique ; c’est une stratégie de survie.

Ce que Makthar enseigne

Makthar ajoute à la grammaire deux principes rudes, nécessaires :

La durée plutôt que la nouveauté : construire avec ce qui est déjà là — matériaux, tracés, murs — plutôt que de raser pour recommencer. Le réemploi comme doctrine.

La contrainte comme maître : le climat, le vent, la rareté du sol ne sont pas des obstacles à contourner mais des professeurs à écouter. L’architecture la plus juste naît de la contrainte la plus forte.

ÉPILOGUE

Le troisième chemin

La Tunisie des villages est en train de disparaître deux fois. Par l’exode, d’abord : on part à Tunis, à Sfax, en Europe, et l’on emporte avec soi un savoir qu’on ne transmettra pas. Par l’imitation, ensuite : ceux qui restent construisent en pavillon parce que le pavillon est devenu le signe du statut, la preuve qu’on a réussi, le certificat d’urbanité. Le mur en parpaing remplace la pierre sèche. Le portail remplace le seuil. Le garage remplace le verger. Et lentement, ce qui était un village devient un lotissement — c’est-à-dire rien.

Ce cahier a tenté de montrer que ces villages ne sont pas des survivances. Ce sont des propositions. Téboursouk propose l’urbanisme du milieu — ni clos ni dispersé. Testour propose l’urbanisme de l’accueil — la greffe comme méthode. Makthar propose l’urbanisme de la durée — la ruine comme ressource. Ghar el Melh propose l’urbanisme du rivage — la géographie comme architecte.

Ensemble, ils dessinent une grammaire. Dix principes, peut-être, ou huit, ou quatre — peu importe le nombre. Ce qui compte, c’est qu’ils existent, qu’ils sont lisibles, et qu’ils répondent point par point aux impasses de l’urbanisme contemporain : l’étalement, l’uniformité, la dépendance à la voiture, la perte du commun, la rupture avec le site.

Il y a urgence à relire ces villages comme des traités d’urbanisme. Non pour les copier — on ne copie pas un village, on ne copie pas un siècle. Mais pour en extraire la grammaire et la transposer. Pour imaginer ce que serait un lotissement qui penserait comme Téboursouk. Un quartier neuf qui accueillerait comme Testour. Un habitat social qui durerait comme Makthar. Un front de mer qui respirerait comme Ghar el Melh.

Entre la médina et le pavillon, un troisième chemin existe. Il ne passe pas par les bureaux d’études ni par les promoteurs. Il passe par les villages. Il passe par la mesure. Il passe par le pas — khatwa khatwa.

Il s’appelle, peut-être, l’avenir.

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Ilyes Bellagha & Claude

KHATWA Éditions — Lire. Penser. Résister.

Notes sur l’architecture et le désespoir, de l’ENAU à Sidi Mehrez

I. Le bilan

On grandit, puis on vieillit. Et un soir, entre deux toux, on fait le compte. On s’est amusé, dépensé, bu, vomi — et puis rien. Le corps a passé, l’âme n’a rien déposé. Quarante ans, cinquante ans, et toujours rien qui tienne.

Alors, tard, on construit. Deux murs, trois pièces, une terrasse si le terrain le permet. On y met ce qui reste d’argent, d’orgueil, de peur. Chez nous en Tunisie, on a un mot pour cela. On dit de la maison : la tombe de notre vie.

Ce n’est pas une image. C’est un diagnostic.

II. La tombe de notre vie

Les Européens parlent de la maison comme d’un abri, d’un nid, d’un être. Heidegger la pense comme habiter, Bachelard comme poétique, Kahn comme silence et lumière. Belles paroles. Nous, nous disons plus simplement : tombeau.

Le proverbe ne méprise pas la maison. Il la prend au sérieux. Il dit : tu poses la première pierre en sachant qu’elle te survivra. Tu bâtis le lieu où l’on te veillera. Chaque mur monté est un morceau de linceul tissé à l’avance.

Et c’est précisément pour cela qu’on bâtit avec soin. Parce que personne ne coule du béton médiocre pour sa propre tombe. La lucidité populaire a compris ce que l’architecture savante oublie : on ne construit pas pour vivre, on construit pour avoir été. Le toit n’abrite pas le corps du vivant, il abrite la mémoire du mort.

Là-dessus, le Tunisien pauvre en sait plus que le docteur en architecture.

III. Le nid et le formulaire

On se marie, dit-on, pour fonder un nid. Très bien. Mais où est passé l’amour dans l’affaire ? On l’oublie, ou on le publie — dans un formulaire de crédit.

Regardez les jeunes couples d’aujourd’hui. Avant de se promettre fidélité, ils se promettent solvabilité. Avant le cadi, le banquier. Avant l’imam, le directeur d’agence. C’est lui, désormais, qui bénit l’union. C’est son tampon qui fait foi. La dot est devenue un dossier, le trousseau une facture, la nuit de noces un calendrier d’échéances.

L’amour, dans tout cela, ne pèse plus lourd. Il ne remplit aucune case. Il ne garantit aucun remboursement. On le range quelque part entre la belle-mère et les photos de mariage — avec les choses qu’on regarde une fois, puis plus jamais.

Le nid s’est vidé de son oiseau. Il reste la cage, payable en vingt-cinq ans.

IV. La beauté comme monnaie

Dans cette économie, une femme sans emploi a encore une chance — si elle est belle. Elle peut se marier chez les vieux riches, ces gentils cocus qui achètent par le mariage ce qu’ils ne sauraient plus provoquer autrement. Sa beauté devient sa seule monnaie convertible. Son corps sert de garantie là où le diplôme manque.

Si elle n’est pas belle, ou pas assez, ou plus assez, elle est destinée à une autre condamnation : vieille fille. Le logement parental à perpétuité. Jamais de tombe à elle. Jamais de mur où graver son nom. Elle passera de la chambre de son père à la chambre de son frère, et finira dans un coin, tenante silencieuse d’une clef qu’on ne lui donnera jamais.

Voilà ce que notre société a produit en deux générations : un marché où la pierre s’échange contre le corps, et où les corps sans marché meurent debout, sans jamais avoir habité.

V. Le taxi et le banquier

Et puis il y a la hiérarchie réelle, celle que personne n’écrit mais que tout le monde voit.

Un chauffeur de taxi qui possède deux voitures et une maison à étages fait de l’ombre à un banquier en costume. Le banquier, le soir, rentre dans un appartement loué au quatrième sans ascenseur. Le taxi ouvre le portail de sa villa. Qui est le seigneur, qui est le serviteur ? La pierre tranche. Le diplôme ne pèse rien. Le titre ne pèse rien. Le salaire mensuel ne pèse rien.

Ce qui pèse, c’est l’étage. C’est le mètre carré. C’est le nombre de voitures dans la cour. Le prestige, en Tunisie, n’est plus intellectuel ni moral : il est cadastral.

On ne demande plus à un homme ce qu’il sait. On lui demande où il habite. Et selon la réponse, on baisse les yeux ou on redresse la voix.

VI. L’âme ensevelie avant le corps

Le vrai désespoir n’est donc pas dans la maison-tombe. La maison-tombe est encore un geste de dignité. Celui qui l’a bâtie a au moins laissé un signe que quelqu’un a vécu là.

Le vrai désespoir, c’est de mourir sans avoir bâti. De passer sa vie en location meublée de son propre corps. De n’avoir ni mur, ni seuil, ni linteau où graver son nom. De finir sans linceul parce qu’on a enseveli son âme bien avant son corps.

Celui-là meurt deux fois. Une première fois, à vingt-cinq ans, quand il accepte de ne rien bâtir. Une seconde fois, soixante ans plus tard, quand son corps s’en va rejoindre une âme déjà partie depuis longtemps.

C’est de lui que parle le désespoir. Pas de celui qui construit sa tombe — de celui qui n’en a même pas mérité.

VII. Traverser la mer pour une pierre

Alors on comprend mieux pourquoi ils partent. Ceux qui prennent la mer, ceux qu’on appelle harragas, ceux dont les corps reviennent parfois par le filet d’un pêcheur sicilien — ils ne partent pas pour manger. On mange en Tunisie. Ils partent pour bâtir.

Ce qu’ils cherchent de l’autre côté, ce n’est pas l’Europe. C’est un lieu où leur pierre serait enfin reconnue. Un pays qui leur accorderait ce que le leur leur refuse : le droit de poser une première pierre, puis une deuxième, et de devenir quelqu’un par l’ouvrage.

L’Europe, bien sûr, leur refusera exactement cela. Elle les veut comme mains, jamais comme bâtisseurs. Comme bras sous un échafaudage, jamais comme propriétaires du mur qu’ils ont monté. Ils mourront locataires là-bas comme ici — mais au moins ils auront essayé. Ils auront eu la dignité de tenter.

Ce que nos classes politiques appellent migration, c’est en vérité une fuite vers la possibilité de bâtir. Le harrag n’est pas un pauvre qui fuit la misère. C’est un homme qui cherche un sol où son geste aurait encore un sens.

VIII. Les centenaires et le ciment

Regardez autour de vous les vieillards qui tiennent. Ceux qui passent quatre-vingt-dix, quatre-vingt-quinze ans, parfois cent. Ce ne sont pas les rentiers ni les fonctionnaires bien nourris. Ce sont, presque toujours, des bâtisseurs. Des hommes qui ont une maison à finir, une pièce à rajouter, un mur mitoyen à consolider.

Ce n’est pas le ciment qui les tient debout. C’est l’ouvrage inachevé. L’âme, tant qu’elle a une pierre à poser, ne quitte pas le corps. Le chantier est une corde qui relie encore l’homme à la terre. Coupez le chantier, l’homme s’en va.

Nos grands-pères le savaient. C’est pourquoi ils laissaient toujours quelque chose à terminer — une pièce fermée sans plafond, un escalier qui montait au vide, un portail sans peinture. Pas par négligence. Par sagesse. Pour avoir encore une raison, demain, de se lever.

IX. Brunelleschi et Sidi Mehrez

Et à l’ENAU, on apprend tout cela ? Non. À l’ENAU on apprend tout — sauf comment mettre la corde au cou. On y enseigne à dessiner des façades, pas à comprendre que chaque trait est un pacte avec la mort. On y forme des techniciens du plan, pas des hommes qui savent ce qu’ils engagent en posant une pierre.

Entre nous : Brunelleschi, je m’en fous. Sa coupole est à Florence, pas chez nous. Elle répond à un ciel, à une pierre, à une lumière qui ne sont pas les nôtres. La vénérer sous un soleil tunisien, c’est mentir deux fois : à lui, et à nous. On ne bâtit pas avec des génies d’emprunt. On bâtit avec ce que le lieu a patiemment appris à tenir.

Sidi Mehrez, lui, le saint patron de Tunis, n’a jamais dessiné une colonne. Mais il nous a laissé deux leçons, et elles suffisent pour toute une école d’architecture.

La première : la piété. Bâtir n’est pas un acte de soi. C’est un acte devant Dieu, devant les morts, devant ceux qui viendront. Chaque pierre est une promesse faite à des générations qu’on ne connaîtra jamais.

La seconde : ne pas péter plus haut que son cul. La mesure. Le refus de l’étage de trop, de la façade tapageuse, de la coupole importée. Bâtir juste, à la hauteur de ce qu’on est et de ce que le lieu exige. Ni plus, ni moins.

Deux leçons. Elles valent tous les cours magistraux de l’école.

X. Le mètre carré qui juge l’homme

On nous a habitués à une idée fausse : que le citoyen évalue son mètre carré. Combien il vaut, combien il en possède, combien il peut en acheter. Toute la société tunisienne contemporaine tient dans cette mesure inversée.

Renversons-la. C’est le mètre carré qui doit évaluer le citoyen, et non l’inverse.

Cette pierre que tu as posée, dit-elle quelque chose de juste ? Tient-elle la piété et la mesure ? Honore-t-elle le lieu, ou le défigure-t-elle ? Est-elle digne de toi — ou es-tu indigne d’elle ?

À cette aune, la plupart des villas neuves de Tunis condamnent leurs propriétaires. Tours prétentieuses, colonnes de plâtre, dômes sans fonction, portails cloutés comme des coffres-forts. Ce n’est pas de la laideur. C’est du désespoir bâti. L’aveu, en pierre, qu’on ne sait plus ni prier ni se mesurer.

Et c’est peut-être cela, au bout du compte, la seule définition juste du désespoir en architecture : une pierre qui ment sur celui qui l’a posée.

Que reste-t-il ? Bâtir, encore. Mais en sachant ce qu’on fait. Poser sa tombe avec soin, sans orgueil, dans la mesure. Laisser derrière soi un mur qui tienne — et qui dise, à celui qui passera dans cent ans : ici quelqu’un a vécu, et n’a pas menti.

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Ilyes Bellagha & Claude

Kaïs Saïed n’a rien compris à son propre projet

I. L’homme du verbe

Kaïs Saïed n’est pas un imposteur. C’est là où réside le vrai problème.

Il a nommé le mal avec précision : la corruption systémique, la capture de l’État par les partis, la démocratie de façade qui fabrique du consentement sans produire de souveraineté. Son diagnostic était juste. Sa colère, légitime. Et le peuple l’a entendu — non pas comme un politicien, mais comme un miroir.

Mais un miroir n’est pas un architecte.

Saïed a construit son projet dans le noir — seul, avec ses certitudes, sans confronter sa vision au réel qui résiste, au territoire qui pense, aux hommes qui bâtissent. Il a confondu la clarté du verbe avec la vérité du projet. Il a pris sa propre rhétorique pour un plan.

Et c’est précisément là, dans cet espace entre le mot juste et l’acte juste, que tout a commencé à se défaire.

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II. Socrate avant Omar

Il y a un homme que Saïed n’a pas lu — ou n’a pas voulu lire. Un impie, selon certains. Un homme condamné par sa propre cité. Socrate.

Socrate ne savait pas tout. Et c’est précisément ce qu’il savait.

Je sais que je ne sais pas — cette phrase n’est pas une posture d’humilité. C’est une méthode. C’est la condition première de celui qui prétend gouverner des hommes libres : reconnaître la limite de sa propre vision avant d’imposer sa loi. Interroger avant de décréter. Douter avant de dissoudre.

Saïed, lui, est certain. Certain du mal, certain du remède, certain de sa légitimité. Cette certitude absolue — qui fut sa force en 2019 — est devenue son mur. Un homme qui ne doute plus n’écoute plus. Un président qui n’écoute plus ne gouverne plus. Il décrète dans le noir.

Socrate est mort pour ses questions. Saïed, lui, risque de tuer son propre projet par l’absence de questions.

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III. Omar a fondé Basra

Omar ibn al-Khattab n’était pas urbaniste. Il était calife, conquérant, homme de guerre. Et pourtant, quand il a fondé Basra, il l’a fondée selon une logique — militaire certes, mais une logique. Le territoire n’était pas un ennemi à soumettre. C’était un corps à organiser, à relier, à faire tenir ensemble.

Même la guerre comprend que le territoire pense.

Saïed, lui, arrive au pouvoir avec une doctrine : le pouvoir par le bas. La souveraineté remontant du quartier vers l’État. Le citoyen comme brique fondatrice. C’est beau. C’est même juste.

Mais quand la Place Pasteur se réveille, il envoie l’armée jardiner.

Ce n’est pas une erreur tactique. C’est une contradiction ontologique. On ne peut pas ériger le peuple en source de toute légitimité le matin et le disperser par la force le soir. On ne peut pas promettre le pouvoir par le bas et gouverner par le haut dès que le bas se manifeste autrement que prévu.

Et pendant ce temps, la cohésion territoriale se défait. Pas à cause des ennemis de la Tunisie. À cause d’une politique d’aménagement par défiance — tous pourris, donc tout défaire, tout centraliser, tout suspendre. Le territoire ne supporte pas le vide. Quand l’État se retire par méfiance, ce n’est pas la vertu qui s’installe. C’est la fracture.

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IV. On n’est pas tous pourris

Il faut le dire, clairement, sans fausse modestie et sans corporatisme : les architectes, les urbanistes, les planificateurs, les ingénieurs, les administrateurs de territoire — ils existent. Ils travaillent. Ils résistent.

La compétence nationale n’est pas un mythe nostalgique. Elle est là, dans les bureaux, dans les chantiers, dans les écoles d’architecture, dans les services techniques des municipalités que personne ne regarde. Des hommes et des femmes qui ont choisi de rester — pas par résignation, mais par conviction que ce pays mérite qu’on lui consacre une vie.

Gouverner par la défiance générale, c’est les trahir deux fois : d’abord en les ignorant, ensuite en les traitant comme suspects.

Un État ne se construit pas contre ses propres bâtisseurs. Une nation ne se reconstruit pas en déclarant la guerre à ses compétences. Saïed le sait — il l’a dit autrement, en d’autres temps. Mais la certitude dont nous parlons depuis le début de cet article a fini par avaler même ses propres intuitions justes.

Le pouvoir par le bas ne signifie pas le pouvoir sans les compétences. Cela signifie le pouvoir avec le peuple — et le peuple inclut ceux qui savent bâtir, tracer, relier, penser le territoire dans le temps long.

L’humilité de Socrate, ici, aurait suffi : appeler ceux qui savent. Écouter. Confronter la vision au réel.

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V. Les moulins à vent

Kaïs, tu te bats contre des moulins à vent.

Non pas parce que tes ennemis sont imaginaires — certains sont réels, déclarés, acharnés. Mais parce que tu en as fabriqué là où il n’y en avait pas. Tu as vu de la corruption là où il y avait de la compétence. Tu as vu de la résistance là où il y avait de la méthode. Tu as vu des obstacles là où il y avait des fondations.

Don Quichotte au moins avait l’excuse de la folie douce. Toi, tu as la lucidité du juriste et la cécité du solitaire. C’est plus grave.

Le mandat finira. Les mandats finissent toujours. La question n’est pas de savoir si tu survivras politiquement — c’est déjà secondaire. La question est ce que tu laisseras derrière toi. Un territoire fracturé ou une cohésion retrouvée. Une administration humiliée ou une compétence nationale mobilisée. Un peuple dispersé Place Pasteur ou un peuple qui a enfin tenu les rênes.

Tu as allumé une flamme en 2019. Le peuple t’a suivi parce qu’il y croyait — et parce qu’il avait raison d’y croire, au fond. Mais une flamme qui ne reçoit pas d’air finit par se consumer elle-même.

Socrate posait des questions. Omar bâtissait des villes. Ibn Khaldoun lisait les cycles. Toi, tu as le verbe de tous les trois — et tu écris encore dans le noir.

Il est encore temps d’allumer la lumière.

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Ilyes Bellagha & Claude / KHATWA Éditions
Lire. Penser. Résister.