De l’aménagement à la conception
Essai
Ilyes Bellagha & Claude
KHATWA Éditions
 
Avertissement
Ce texte n’est pas né d’un seul jet. Il rassemble six écrits publiés entre 2014 et 2025, dans des supports aussi différents que la presse économique, la presse militante ou une revue en ligne d’opinion — et pourtant, relus ensemble, ils ne racontent qu’une seule histoire : celle d’un territoire qu’on a cessé de concevoir pour se contenter de l’aménager.
Onze années séparent le premier de ces textes du dernier. Le style a changé — la phrase s’est resserrée, la colère s’est faite plus précise — mais le diagnostic, lui, n’a pas bougé d’un pouce : en Tunisie, l’architecture a été réduite au rang d’accessoire, quand elle devrait être le premier acte politique d’un pays qui se pense.
Ce recueil suit un mouvement en boucle plutôt qu’une ligne droite. Il part du bâtiment comme corps économique, traverse le politique — la trahison, le sabotage, la fausse participation — et revient, en clôture, à l’humain : à ce que l’architecture dit de ceux qu’elle est censée abriter, et qu’elle abandonne trop souvent au silence.
Chaque partie s’appuie sur un texte déjà publié, retravaillé et remis en perspective. Le lecteur y retrouvera des dates, des references précises, des colères d’époque — volontairement conservées, parce que l’archive fait aussi partie de la démonstration : ce que nous voyions venir en 2014 s’est, pour l’essentiel, réalisé.
 
I. Le bâtiment comme corps économique
« Quand le bâtiment va, tout va. » Le dicton est connu ; sa profondeur beaucoup moins. En Tunisie, le secteur du Bâtiment et des Travaux Publics n’est pas un secteur parmi d’autres : il est le pivot autour duquel se noue la quasi-totalité de l’activité économique, agriculture et pêche mises à part. C’est là que les ménages investissent le plus, c’est là que se constitue l’essentiel de leur patrimoine, c’est là, donc, que se lit le plus fidèlement l’état de santé réel d’un pays — bien au-delà des indicateurs qu’on affiche.
Mais on ne bâtit jamais dans l’air. On bâtit sur un foncier, et le foncier est un champ de bataille permanent entre ce que l’État déclare « juste » et ce que le marché impose comme « bien ». Quand le juste de l’État se prévaut du bien commun, on obtient un marché sclérosé. Quand seul le bien des individus régit le jeu, on obtient un marché crapuleux. La Tunisie, depuis longtemps, oscille entre ces deux dérives sans jamais trouver l’équilibre — et le bâtiment, en bout de chaîne, devient un secteur à fluctuation spéculative, gouverné moins par le travail incorporé dans la production que par l’information et son inégale distribution.
Il y a, en outre, une donnée proprement culturelle que les modèles économiques classiques peinent à intégrer : dans l’esprit tunisien, le bâtiment est d’abord un toit qui protège, un refuge hérité de nos grands-parents commerçants ou agriculteurs, obéissant à la règle inébranlable du « on ne sait jamais ». Ce n’est donc pas un placement rationnel au sens de la théorie financière — c’est un acte de sécurité affective, ce qui explique en grande partie pourquoi les anticipations, ici, échappent si souvent aux modèles.
Cette confusion entre le rationnel et l’affectif a un prix politique. Chaque gouvernement, depuis 2011, a partagé les deux mêmes travers : la naïveté avant d’accéder au pouvoir, l’hystérie une fois aux commandes. Naïveté de croire qu’il suffit de demander pour obtenir des bailleurs de fonds sans engager la moindre réforme structurelle ; hystérie de se tourner, faute de créditeurs institutionnels, vers des prêteurs qui n’exigent qu’une seule garantie — la maîtrise du secteur du bâtiment lui-même. Le décret de 2014 sur les marchés publics, en ouvrant la voie aux marchés dits « conception-réalisation », a ainsi concédé à quelques consortiums ce que la concurrence aurait dû protéger : le regard sur le vrai coût, la technicité, l’Œuvre. Ce n’était pas de la politique-fiction. C’était un scénario écrit à l’avance, et nous l’avons vu se réaliser.
Comprendre le bâtiment comme corps économique, c’est donc comprendre d’emblée que la question architecturale n’est jamais seulement esthétique : elle est, dès le foncier, une question de souveraineté.
 
II. Habiter contre bâtir
« L’architecture est le grand livre de l’humanité », écrivait Victor Hugo. En Tunisie, ce grand livre, on en arrache les pages une à une — et ce sont les architectes, avant tout autre corps, qui en portent la responsabilité première, par démission ou par compromission.
Il faut ici s’arrêter sur un glissement de vocabulaire qui n’a rien d’anodin. Habiter n’est pas bâtir. Habiter n’est pas non plus se loger. Bâtir, c’est produire un objet. Se loger, c’est occuper un espace. Habiter, c’est autre chose : c’est le processus par lequel les individus et les sociétés se construisent par l’espace, autant que l’espace se construit par eux — un rapport d’interaction où l’un ne va jamais sans l’autre. Nous habitons l’espace, et c’est précisément pour cela qu’il nous habite en retour.
Cette conception aide à comprendre un phénomène que les grilles économiques et sociales, à elles seules, expliquent mal : la harga, la pression sur les visas, l’exode vers ailleurs. Le problème n’est pas seulement matériel. Il est existentiel. Celui qui cherche à partir cherche, d’abord, un territoire plus habitable — un territoire qui l’enveloppe et le sécurise, ce que le sien ne lui offre plus.
Or la politique de l’habitat en Tunisie, héritée pour l’essentiel du second Empire français, a fait des citoyens des moutons et de l’administration un berger. Elle a réduit le territoire à une affaire d’aménagement — c’est-à-dire de gestion — quand il aurait fallu poser d’abord la question de la conception. L’Ordre des architectes, qui aurait dû s’appeler l’Ordre de l’architecture, s’est délesté de sa mission première, l’urbanisme, au profit des géographes et des sociologues ; les architectes eux-mêmes, de bâtisseurs, ont été réduits au rang de décorateurs.
Sortir de cet engrenage suppose de revoir la gouvernance plutôt que l’aménagement, et d’oser poser quatre questions simples avant tout projet de territoire : quel est le niveau de participation réellement pertinent ? Quel degré de pouvoir l’État est-il prêt à déléguer ? Quel investissement le public est-il prêt à consentir ? Quel niveau de responsabilité les participants sont-ils prêts à assumer ? Tant que ces questions resteront sans réponse, les relations entre pouvoir central et pouvoir communal demeureront pyramidales — jamais systémiques, jamais nourries du moindre retour d’expérience.
 
III. Ce que l’architecture rapporte
On aime, en Tunisie, discuter d’architecture comme d’un supplément d’âme — un habillage esthétique qu’on ajoute, ou qu’on retranche, selon le budget disponible. Cette hiérarchie est une erreur économique autant qu’une erreur culturelle.
Chaque projet architectural active une chaîne entière d’acteurs : bureaux d’études, ingénieurs, artisans, entreprises du bâtiment, fabricants de matériaux, décorateurs, techniciens spécialisés. L’architecture agit comme un catalyseur de l’activité économique locale, et des études menées sur le pourtour méditerranéen montrent qu’un dinar investi dans un projet bien conçu génère en moyenne entre trois et cinq dinars de retombées directes et indirectes. En Tunisie, cette dynamique reste largement sous-exploitée — non par manque de talent, mais par manque de reconnaissance.
L’architecture de qualité attire l’investissement. Un centre-ville revitalisé, un équipement public bien intégré, un pôle universitaire pensé pour durer : ce sont là des lieux qui inspirent confiance, génèrent des flux, créent une valeur économique durable — bien au-delà du coût de leur construction. Elle est, de surcroît, un moteur d’innovation : les enjeux climatiques, numériques et sociaux qu’elle intègre aujourd’hui ouvrent la voie à des métiers nouveaux, à des start-ups spécialisées dans les matériaux durables, la modélisation ou la gestion intelligente des bâtiments — un tissu économique plus résilient, plus qualifié, plus compétitif à l’export.
Enfin, face à la crise énergétique et à l’obsolescence d’un parc bâti vieillissant, la réhabilitation constitue un gisement d’emplois verts encore largement ignoré des politiques économiques nationales. Diagnostics techniques, isolation, matériaux biosourcés, réorganisation des espaces : autant de compétences qui ne demandent qu’à être mobilisées, et qui ne le sont pas.
Investir dans l’architecture, ce n’est donc pas investir dans le luxe. C’est investir dans l’économie réelle. L’architecture n’est pas un supplément d’âme : c’est un moteur de développement — et tant qu’on continuera de l’ignorer comme tel, chaque dinar de croissance annoncée restera un dinar mal employé.
 
IV. Coloniser sa propre terre
Il faut oser le dire simplement : le politique tunisien se tire une cartouche dans le pied en faisant fi de la culture urbaine. Il oublie, ou feint d’ignorer, que cette culture — lorsqu’elle existe vraiment — est portée par les architectes. Encore faut-il que ceux-ci assument leur rôle, au lieu de végéter dans des confusions existentielles qui remontent peut-être à nos origines tribales.
Sommes-nous, au fond, des citoyens ? Ou de simples nomades sédentarisés à coups de béton, continuant de coloniser leur propre sol ? Ce que nous appelons « vivre quelque part » ressemble trop souvent à une exploitation naïve et primitive de la terre — une terre qu’on ne soigne plus, qu’on n’arrose plus, qu’on pille. Et dans ce paysage dévasté, chacun cherche un bouc émissaire, une façade derrière laquelle se dissimuler pour éviter d’assumer ce que notre image urbaine est devenue.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’image. L’image urbaine est aujourd’hui un produit, un marketing, un miroir tendu vers le monde. Et ce miroir est brisé. Dans cette logique, l’architecte, l’urbaniste — qu’il le sache ou non — fait de l’économie. Il produit une valeur. Mais comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, l’architecte tunisien fait de l’économie sans en avoir conscience. Et cela passe, jusqu’au moment où cela devient tragiquement maladroit — jusqu’au moment où personne, y compris parmi les « dirigeants », n’a été formé à cette lecture du réel.
Il est temps d’enterrer, pour de bon, le vieux dicton « quand le bâtiment va, tout va » dans sa version paresseuse — celle qui dispense de penser. Ce précepte est dépassé, périmé, dangereux tant qu’on continuera de le prononcer sans le comprendre. Il faut travailler sur ceux qui conçoivent, et avec ceux qui conçoivent. Il faut reconstruire de vraies cités, pensées, ancrées, partagées — pas seulement des programmes, pas seulement des murs. Tant qu’on méprisera la culture urbaine, il ne servira à rien de signer des plans de relance ou d’inviter des investisseurs : nous resterons des marchands sans étal, des paysans sans sillon, des architectes sans ville.
 
V. La fausse participation
L’urbanisme contemporain se donne souvent des airs de modernité démocratique. On parle de participation citoyenne, d’ateliers ouverts, de co-construction des espaces publics. Mais derrière ces mots séduisants, la réalité est plus inquiétante : ce n’est pas l’espace citoyen qui se construit, c’est une citoyenneté passive, encadrée, disciplinée. On invite les habitants à « participer » pour valider des choix déjà faits — comme si leur rôle se limitait à cocher la case du consentement.
Cette dérive n’est pas accidentelle. Elle est le fruit d’une idéologie héritée des Lumières, où l’individu fut sacralisé comme mesure de toute chose. En se focalisant sur cet individu isolé, l’urbanisme a perdu de vue une évidence : une société ne se résume jamais à la somme de ses parties. Elle est un tissu de liens, une matrice de solidarités et de tensions qui dépassent largement l’échelle individuelle. Ibn Khaldoun l’avait pressenti avec sa notion d’ʿasabiyya : la force d’un groupe réside dans la cohésion qui lie ses membres, non dans l’addition de volontés séparées.
À cela s’ajoute un oubli plus grave encore : celui du principe de cohérence d’Ibn Rochd, selon lequel deux vérités ne peuvent se contredire. Une grande partie de la pensée urbanistique dominante s’est aujourd’hui satisfaite de tautologies. Affirmer que « les citoyens ne participent pas parce qu’ils sont passifs » ne démontre rien : c’est une roue creuse qui tourne sur elle-même. La tautologie a remplacé l’analyse, et le discours s’enlise dans des boucles où l’on confond l’axiome et la conclusion.
L’architecture participative, dans ce cadre, devient un terrain d’illustration de ces contradictions. Présentée comme une avancée démocratique, elle n’est souvent qu’une obéissance déguisée : on invite les habitants à donner leur avis, mais toujours dans un cadre déjà figé, où les décisions centrales ne sont jamais mises en question. La participation devient alors un rituel — elle rassure les institutions, donne l’illusion de la démocratie, mais n’engendre aucune transformation réelle. Marx, à sa manière, avait déjà montré que le groupe social n’est jamais une simple addition d’individus : chaque projet urbain porte en lui des intérêts divergents, des hiérarchies implicites, des logiques économiques qui façonnent son résultat final bien avant le premier atelier participatif.
On ne fabrique pas un espace citoyen avec des procédures technocratiques, pas plus qu’on ne crée une société en additionnant des individus isolés. La citoyenneté n’est pas un décor, ni un slogan, ni une case à cocher. Elle est le produit d’une histoire collective, d’une mémoire partagée, de liens qui s’entrecroisent pour donner sens au vivre-ensemble — et elle ne se décrète pas d’en haut.
 
VI. La hogra comme langage
La hogra. Au début, c’est le mépris, l’exclusion silencieuse, le sentiment que rien ne vous appartient dans votre propre pays. Mais à force de la subir, elle devient marque identitaire : ceux de l’intérieur savent ce que cela veut dire d’être « moins que » — et dans ce même mouvement, ils se reconnaissent, ils créent un langage silencieux de résistance. Un paradoxe cruel : elle exclut, mais elle unit aussi. Elle définit ce qu’elle prétend nier.
L’architecte, qu’il le sache ou non, est confronté à ce phénomène. Les habitants de l’intérieur du pays cherchent à se voir traduits dans le bâti : une fenêtre qui protège mais regarde, un patio qui rassemble mais défie le regard extérieur, une façade qui dit « nous existons malgré tout ». Ceux qui construisent pour la côte ou pour les élites suivent, eux, des codes visibles et superficiels, destinés à impressionner. L’architecture devient ainsi une cartographie sociale de la hogra — un langage muet que seuls les initiés savent lire.
Les Tunisiens, en regardant le Tour de France, sont souvent épatés par la beauté des petits bourgs traversés, et comparent aussitôt à ce que l’on voit sur nos routes : constructions bricolées, façades hétéroclites, couleurs agressives. Mais ce que l’on perçoit comme « mocheté » n’est pas maladresse. C’est l’armature de ce pays qui s’exprime, avec ses douleurs, ses vies et sa mémoire — chaque bâtisse reflétant une lutte quotidienne contre la hogra. Il n’y a pas Sidi Bou Saïd à tous les coins de rue, heureusement, rappellerait un économiste soucieux de la loi de la rareté. Cette rareté-là est aussi sociale et culturelle : la hogra, lorsqu’elle est sentie et comprise, devient matrice de créativité. L’humiliation et l’exclusion peuvent forcer l’inventivité — ceux qui construisent dans l’intérieur transforment la contrainte en langage architectural, en poésie de pierre et de terre, là où la côte se contente de briller avec ses façades uniformes.
Chaque mur, chaque patio, chaque pierre raconte alors une histoire : celle de ceux que l’on méprise, mais qui persistent à exister. Construire ici, ce n’est pas seulement créer un abri. C’est réclamer la dignité, tracer des lignes contre le mépris, faire entendre la voix de ceux que le pouvoir et la côte ignorent. La pierre devient parole ; le mur devient mémoire ; l’espace construit devient territoire de résistance.
Dans ce pays à deux vitesses, la hogra forge identité, expérience et créativité. La côte attire la lumière, le prestige, les regards. Mais l’intérieur forge la mémoire, l’ingéniosité, la résistance. Et c’est là, dans ces bâtisses modestes, dans ces villages qu’on dit « moches » mais qui restent vivants, que se trouve, en définitive, la véritable âme du pays — celle que l’aménagement a oubliée, et que seule la conception peut encore aller chercher.

J’en ai marre de ce cirque. La phrase est venue simplement, en lisant la dernière tribune de Joey Hood, ancien ambassadeur américain à Tunis sous l’administration Biden, dressant le bilan de cinq années écoulées depuis le 25 juillet 2021. Mais la lassitude, à y regarder de plus près, n’est pas seulement tunisienne. Elle est le symptôme d’un mécanisme plus vaste, que ce texte a le mérite involontaire de rendre lisible.
Il faut d’abord dire qui parle. Hood n’est pas une voix désintéressée : il porte la lecture de son administration, il défend une ligne — critique de Saïed sur le plan démocratique, mais soucieuse de préserver la coopération sécuritaire — et il conclut son article en proposant précisément d’étendre cette coopération vers le Sahel. Ce n’est pas un constat neutre, c’est un plaidoyer qui sert des intérêts stratégiques américains très concrets.
Le « malgré » qui excuse
Tout l’article se construit sur le registre de la déception démocratique : Saïed a déçu, les libertés reculent — l’indice Freedom House passe de 70 points en 2020 à 42 en 2026 —, l’économie stagne, la dette publique grimpe de 73 % à plus de 81 % du PIB. Mais au moment où Hood arrive au seul domaine où Washington n’a rien changé à sa pratique, la coopération sécuritaire, le ton change. Il écrit que « malgré tout cela », cette coopération est restée le seul point positif. Ce « malgré » ne décrit pas une anomalie : il l’excuse. Le sujet de la faute glisse discrètement — la question n’est plus de savoir pourquoi Washington continue de coopérer militairement avec un régime qu’il juge autoritaire, mais de se féliciter que ce domaine ait survécu à une Tunisie qui se dégrade. C’est une courbette diplomatique : elle sauve la cohérence de la politique américaine en la faisant passer pour de la constance sage, précisément là où le discours démocratique s’arrête net devant l’intérêt stratégique.
Un double désaveu
Ce glissement désavoue deux acteurs à la fois. L’opposition tunisienne d’abord, qui a payé cash — arrestations, procès, exil — en misant sur l’idée que Washington ferait de la démocratie une ligne rouge : l’article lui dit en creux que ce pour quoi elle s’est sacrifiée n’est pas ce que Washington a fini par valoriser. Le Congrès américain ensuite, qui avait voté la coupe de 50 % de l’aide militaire comme geste de conditionnalité : en présentant la coopération sécuritaire comme la seule chose qui ait « tenu » et en recommandant de l’étendre, Hood désavoue silencieusement la logique même de cette sanction, sans jamais avoir l’air de la contredire ouvertement.
On ne peut pas miser sur le sécuritaire sans soutenir le pouvoir qui le contrôle. Il n’y a pas de sécuritaire tunisien détaché de celui qui le commande : miser dessus, c’est miser sur lui. Décodé, le message dit à l’opposition que peu importe ce qu’elle a enduré, le seul critère qui compte au bout de cinq ans est que l’appareil sécuritaire réponde toujours au téléphone. C’est un bras d’honneur — pas un aveuglement.
Un silence qui n’a pas besoin de se déclarer
Ce n’est pas la première fois que ce message est envoyé, et il l’est de manière habile : officiellement, les républicains n’ont rien dit. Ce silence n’est pas de l’indifférence, c’est un consensus qui n’a pas besoin de se déclarer. Le Congrès vote la coupe des 50 % sous une pression bipartisane symbolique, mais personne ne dépose de résolution pour couper aussi le sécuritaire — parce que sur ce point précis, il n’y a pas de désaccord entre les deux partis, donc pas de bataille, donc pas de bruit.
L’Égypte offre le parallèle le plus exact : dénonciation verbale du coup de force de Sissi en 2013, maintien intégral de l’aide militaire. Le Qatar, différemment mais avec la même fonction : les critiques sur les droits humains des ouvriers migrants n’ont jamais touché la relation stratégique, protégée par la base aérienne d’Al-Udeid. Dans les trois cas, le curseur sécuritaire change de nature — antiterrorisme en Tunisie, stabilité régionale en Égypte, base militaire au Qatar — mais remplit toujours la même fonction : séparer le discours des droits de la pratique du soutien matériel, sans que personne n’ait jamais à choisir entre les deux publiquement.
À l’opposition, en toute amitié
Alors, à l’opposition tunisienne, je dis ceci en toute amitié et en toute conséquence : lorsqu’on est con, eh bien on est con. Cette tautologie en est une, et c’est précisément ce qui importe : au-delà du sens, elle décrit sur la forme le blocage, elle décrit l’enfantillage de ses représentants. Lisez la déclaration de ce mercenaire diplomatique qu’est Hood — et si vous ne pouvez pas la lire vous-mêmes, faites-la lire par vos anciens ministres des Affaires étrangères, qui devraient élucider la conclusion du texte, et non son introduction. Les États-Unis vous disent : nos intérêts passent avant, nous vous soutenons formellement, mais au fond… lisez le communiqué deux fois.
Et de Hood lui-même, il faut dire ceci : on pourrait me rétorquer bêtement que « c’est un démocrate ». Oui — et c’est précisément ce qui est alarmant. Il annonce la continuité même en l’absence de Trump. Ce n’est pas une dérive à attendre en embuscade pour la prochaine alternance : c’est un plancher bipartisan qui tient quel que soit le locataire de la Maison Blanche. Cela enterre l’espoir secret d’une opposition qui attendrait 2028 ou 2029 comme on attend un sauveur électoral américain.
Et après ?
L’opposition devrait chercher son soutien ailleurs — à l’intérieur, avec une vraie vision. Mais lui restera-t-il assez de souffle d’ici 2029, maintenant qu’elle souffle sur la braise des problèmes sans jamais proposer de solutions ? Souffler sur les braises, c’est entretenir l’incendie sans jamais bâtir avec les cendres.
Le changement se fera, malheureusement, comme celui qui vous a été donné en 2011. Votre alibi, à l’époque, était que personne ne s’y attendait. Mais aujourd’hui, à quoi vous attendez-vous ? Vous criez « dégage » sur la place, et moi je vous dis : et après ?
Alors moi, et non au nom du peuple que je ne peux pas représenter, je vous demande courtoisement de dégager — non pour que ce pouvoir continue d’exister, car pour cela il y a les urnes pour s’exprimer, mais pour que par votre absence une vraie opposition puisse enfin s’organiser.
Ilyes Bellagha & Claude

Autour de moi, les patients patientent. C’est presque un bonheur de les observer : personne, dans cette salle climatisée, n’est vraiment fou. Personne n’a assez d’argent à perdre en honoraires, ni assez d’aplomb pour voler à l’assurance maladie une sieste au frais. Ils sont là comme moi — fatigués, non par eux-mêmes, mais par ce qui les entoure. Et si c’était l’environnement, et non l’homme, qui était le vrai patient ?
Le sirocco, chez nous, ne vient plus seulement du désert. Il souffle des hommes eux-mêmes — rumeurs, jugements, petites polices du quotidien. Sur Facebook, le ciel reste bleu comme son nom l’indique, quoi qu’il arrive dehors. Malheur à qui ne suit pas la couleur du troupeau : l’écart devient suspicion, la singularité un délit.
Chaque fou, même celui qui consulte, dit la même chose : ce n’est pas moi le détraqué, ce sont les autres. Vision juste — et pourtant mes propres statuts récoltent leurs likes, preuve que je raisonne, et que je pense donc je suis… comme eux.
Je suis tunisien, et en Tunisie c’est déjà tout un diagnostic : pris en double tenaille entre Algériens et Libyens dehors, entre pouvoir et opposition dedans. Être ou ne pas être fou n’est plus une question qui appelle de réponse — même ma psychiatre souffre de la même situation que la mienne. Et entre fous, on ne peut que se comprendre.
Rentré, ma femme demandera « alors ? » Je reprendrai mon « beuh » habituel — un beuh qui veut tout dire ne dit rien. Elle ne le comprendra pas, et c’est très bien ainsi.
Débarrassé de 80 dinars, je me sens léger. Ma psychiatre, elle, les a gagnés en un quart d’heure. Le vrai malade ne franchit jamais la porte du cabinet : il a le monde entier comme salle d’attente, et moi je repars, chaque fois un peu plus léger, avoir simplement participé, en bon patient, à l’économie du corps libéral des médecins.
Ilyes Bellagha & Claude

Il y a quelques jours, un avocat de la défense de Rached Ghannouchi, cadre historique d’Ennahdha, publie un texte. Il commence par une clause de style : « ce n’est pas mon habitude de réagir aux rumeurs ». Puis il livre trois faits — des visites répétées à l’hôpital, un épuisement constaté de visu, un évanouissement rapporté — et referme sur une mise en garde : si un malheur arrivait, l’administration pénitentiaire ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas.
Le texte a circulé, ému, mobilisé. Il n’a rien exposé d’autre. Et c’est là qu’il faut s’arrêter, non pour juger l’homme ni sa cause, mais pour nommer un mécanisme qui déborde largement son cas : celui d’une opposition qui a substitué l’indignation à la pensée politique.
Le registre du cri
Un avocat qui vise une remise en liberté pour raison médicale dépose une demande devant le juge d’exécution des peines, sollicite une expertise contradictoire, épuise les voies qui reconnaissent — fût-ce en la contestant — l’autorité de la juridiction. Ce texte-là ne fait rien de tel. Il s’adresse aux réseaux sociaux, interpelle le pouvoir comme une conscience morale interpelle un bourreau, et referme la porte du dossier judiciaire pour ouvrir celle de la scène politique.
Ce glissement n’est pas illégitime en soi. Quand les voies judiciaires sont verrouillées — et Ghannouchi, condamné à plus de deux cents ans cumulés, refuse lui-même de comparaître, considérant ces procès comme une liquidation politique — le cri devient parfois le seul espace d’action qui reste. Mais un cri, aussi fondé soit-il, n’est pas une politique. Il produit de l’émotion, pas de la stratégie. Il met, comme le dit un lecteur avec qui j’ai creusé cette question, « le pouvoir dos au mur » — sans jamais dire ce qu’il y aurait, une fois le mur atteint, de l’autre côté.
Un dicton tunisien, deux trahisons françaises
Un dicton tunisien dit qu’en politique, on vendrait sa mère pour sa carrière. Il n’est pas propre à la Tunisie. En France, Jacques Chirac en a fait l’expérience deux fois : en 1995, Édouard Balladur, l’ami de trente ans, se présente contre lui à la présidentielle avec le soutien d’une bonne partie du parti — et Nicolas Sarkozy, protégé de Chirac depuis les années 1970, choisit alors de soutenir Balladur. Chirac gagnera malgré tout, mais ne pardonnera jamais vraiment. La seconde lame viendra plus tard et prendra une autre forme : Sarkozy reconstruit patiemment son pouvoir au sein du parti, en prend la présidence en 2004 contre l’avis de Chirac, s’impose comme le candidat naturel de 2007 — dépossédant son mentor sans jamais le défier dans les urnes.
Ce que ces deux trahisons ont en commun, et qui les distingue radicalement du cri sans suite, c’est qu’elles visaient quelque chose. Balladur et Sarkozy ont trahi pour un pouvoir, avec un projet dessous — contestable, calculateur, parfois cynique, mais un projet. La trahison, aussi laide soit-elle, engage un pari sur l’avenir. Le cri, lui, n’engage que le présent de l’indignation.
L’indignation qui avait une doctrine
On objectera : le Che et Mao aussi se sont indignés, et n’ont pourtant produit ni vide ni rien. C’est vrai, et c’est un vrai départage. Guevara avait bâti une théorie complète — le foquismo, l’idée que de petits groupes mobiles peuvent eux-mêmes créer les conditions de la révolution — et l’a mise en œuvre jusque dans la gestion de l’industrie cubaine. Mao avait produit un corpus dense — la ligne de masse, la guerre populaire prolongée depuis la paysannerie — qui a réellement guidé une prise de pouvoir puis un mode de gouvernement.
Il faut ajouter aussitôt, dans le même souffle et non comme un correctif gêné : avoir une vision ne garantit rien sur sa valeur ni sur son coût. Le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle sont la preuve qu’un programme peut être cohérent, exécuté avec discipline, et catastrophique. Mais ce risque-là — celui d’un programme falsifiable, jugeable sur des actes plutôt que sur des intentions — est précisément celui que le cri sans suite se dispense de prendre. On ne juge jamais une indignation sur ses résultats. On juge toujours un programme sur les siens. C’est ce qui rend le second dangereux, et le premier stérile.
Du vide ne découle que le rien
En Tunisie, depuis 2021, l’opposition — Ennahdha comprise, non-islamistes compris, réunis dans un Front de salut national que la seule adversité commune tient debout — fonctionne en mode réactif. Condamnation des arrestations, alertes sur les conditions de détention, appels à la libération : jamais de plateforme de gouvernement alternative, jamais de leadership désigné pour l’après, jamais d’accord assumé sur ce que serait un projet commun entre des camps qui se sont combattus pendant une décennie sur le rapport à la religion dans l’État, sur l’économie, sur l’héritage bourguibien. Le silence sur ces désaccords n’est pas de la pudeur : c’est ce qui permet à l’union de tenir tant qu’elle n’a besoin que de dénoncer, et ce qui la ferait éclater le jour où il faudrait proposer.
Le vide n’est pas neutre. Il ne laisse aucune trace exploitable une fois l’indignation retombée, quand un programme, même erroné, reste discutable, amendable, réfutable — donc transmissible. Balladur et Sarkozy ont laissé un héritage, fût-il celui d’une trahison réussie. Le Che et Mao ont laissé un héritage, fût-il celui d’un désastre. Une opposition qui ne laisse que des coups de gueule ne laissera rien du tout — pas même une erreur dont on pourrait apprendre.
C’est là que se loge, pour moi, la vraie urgence tunisienne — plus urgente encore que la santé d’un homme de quatre-vingt-cinq ans détenu depuis trois ans, aussi grave ce risque-là soit-il en lui-même. Le jour où le système Kaïs Saïed cessera, d’une manière ou d’une autre, ce ne sera pas l’indignation accumulée qui gouvernera à sa place. Ce sera ce qui aura été pensé pendant qu’on criait, ou rien. Et après Kaïs, ma peur est d’avoir le vide.
Ilyes Bellagha & Claude

Ilyes Bellagha & Claude

Il y a quelque chose de profondément reposant dans l’absurde. Camus le savait. Sisyphe aussi, à sa manière, avait fini par trouver un rythme.

Nous, nous avons inventé mieux : le QR code sur le chèque.

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Je veux m’arrêter là un instant. Pas pour ironiser — ou pas seulement. Mais parce que ce détail minuscule, ce petit carré pixelisé imprimé sur un bout de papier vieux de deux siècles, résume à lui seul l’époque tout entière. Nous n’abolissons rien. Nous numérisons l’archaïque. Nous collons de la modernité sur de l’immobile et nous appelons ça une réforme.

La loi n° 41 de 2024, entrée en vigueur le 2 février 2025, a donc décidé de moderniser le chèque tunisien. Nouveaux carnets. Plafonds par feuille. Date d’expiration. Un QR code sur chaque feuille contenant le numéro du chèque, le RIB, la date d’expiration et le montant maximum autorisé. Une plateforme centralisée — TuniChèque — gérée par la Banque centrale, à laquelle tous les établissements bancaires doivent adhérer, permettant de vérifier instantanément l’existence d’une provision suffisante.

Magnifique. Nous avons donc construit une infrastructure numérique du XXIe siècle pour gérer un instrument du XIXe.

C’est du Kafka. Du Kafka avec un logo de la BCT.

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Je divague. C’est voulu.

Parce que la dérive est peut-être la seule réponse honnête à une économie qui elle-même dérive — mais sérieusement, avec des tableaux Excel et des conférences de presse.

Voilà ce que j’observe depuis mon canapé, allongé, les yeux au plafond, en pensant à mes concitoyens qui font la queue au guichet de leur banque pour demander un nouveau carnet — les anciens n’étant plus valides depuis le 3 février 2025 — afin d’y inscrire, à la main, un montant, une date, un nom. Puis de scanner le QR code pour vérifier que l’argent existe. Puis d’attendre. Puis peut-être de médier.

Nous avons supprimé l’incarcération pour les petits chèques sans provision — la criminalisation est levée pour les montants inférieurs ou égaux à 5 000 dinars — et c’est bien, c’est même juste, c’est humain. Mais nous n’avons pas supprimé le chèque. Nous l’avons équipé. Blindé. Bureaucratisé.

C’est comme mettre une ceinture de sécurité sur un âne.

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L’absurde économique, ce n’est pas l’incompétence. L’incompétence serait presque rassurante — elle implique qu’on pourrait faire mieux, qu’il suffirait d’un peu plus de compétence. Non. L’absurde économique, c’est la cohérence totale d’un système qui a perdu son objet.

Le chèque était un instrument de confiance différée. Je te fais confiance aujourd’hui pour ce que tu me donneras demain. C’est presque beau, dans sa naïveté. C’est presque médiéval — et je dis médiéval sans mépris, moi qui habite Halfaouine et qui sais ce que le mot médina contient de sagesse urbaine.

Mais nous n’avons plus confiance. Alors nous avons construit une plateforme pour surveiller la confiance. Une machine à vérifier ce qui, par définition, ne peut pas se vérifier avant d’avoir eu lieu.

Et nous appelons ça de la sécurisation des transactions.

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Ce qui me frappe, toujours depuis mon canapé, c’est le lexique. Moderniser. Sécuriser. Transparence. Réguler. Ces mots ne disent rien. Ils occupent l’espace du sens sans le remplir. Ils sont la langue de l’absurde économique — une langue parfaite, dirait Eco, une sémiosis fermée sur elle-même, qui ne renvoie à rien qu’à ses propres procédures.

Face à la limitation du chèque comme moyen de paiement différé, l’expert recommande de promouvoir des solutions alternatives : lettres de change, cartes de crédit différé, plateformes de financement participatif.

C’est-à-dire : la solution au problème du chèque, c’est… d’autres instruments de dette. D’autres façons de dire je te paierai demain. Nous avons changé d’outil. Nous n’avons pas changé de logique.

Sisyphe a changé de rocher.

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Je ne suis pas contre la réforme. Je suis contre la candeur avec laquelle on la présente comme une révolution. Je suis contre ce réflexe profond — tunisien, arabe, universel — de confondre la régulation avec la transformation.

Réguler le chèque ne réforme pas l’économie informelle. Ne résout pas la question de la confiance entre acteurs économiques. Ne touche pas aux structures profondes de l’échange, à ce que j’appellerais le fiqh al-ʿumrān de nos pratiques marchandes — la jurisprudence implicite de nos façons d’habiter l’échange.

Cela crée une plateforme. Une PECC. Une procédure de médiation obligatoire avant poursuite. Un QR code.

Et pendant ce temps, le volume de billets et monnaies en circulation en Tunisie frôle les 30 milliards de dinars — un record historique.

L’argent liquide, lui, n’a pas besoin de QR code. Il ne se régule pas. Il circule, discret, chaud, informel, vivant.

C’est lui qui fait tourner l’économie réelle.

Le chèque, lui, a désormais une date d’expiration.

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Kafka, disais-je. Mais peut-être aussi Chaplin — l’ouvrier des Temps modernes qui continue de serrer des boulons même après l’arrêt de la chaîne. Nous serrons des boulons sur un instrument qui appartient à une époque que nous n’habitons plus vraiment, et que nous n’avons jamais vraiment quittée non plus.

C’est ça, l’absurde économique. Pas le chaos. L’ordre parfait d’une chose déplacée.

Et moi, allongé, je trouve ça presque reposant.

Presque.

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Ilyes Bellagha & ClaudeHalfaouine, juin 2026

De la transgression graduée ou comment le regard devient crime sans le savoir

par Ilyes Bellagha & Claude — KHATWA Éditions

Le nu a toujours existé. Avant la honte, avant le voile, avant le code pénal — il y avait le corps, simplement là, dans sa vérité première. Les Grecs le savaient. Les sculpteurs de Carthage aussi. Ce n’est pas le corps qui est obscène. C’est le regard qui décide de l’être.

La transgression graduée n’est pas une concession morale. C’est une intelligence du seuil. Il y a la photo en noir et blanc dans un groupe artistique. Il y a le désir regardé en silence. Il y a le commentaire qui franchit. Il y a la main qui n’a pas demandé. Ce ne sont pas les mêmes actes — les confondre, c’est soit censurer le désir, soit absoudre le crime. Les deux sont des erreurs symétriques.

La bourgeoisie, elle, a toujours géré les deux ensemble. Elle fixe la norme et transgresse en privé. Elle finance Me Too le matin et consomme l’objectification le soir. Ce n’est pas de l’hypocrisie — c’est un instrument de contrôle. Celui qui définit la transgression acceptable détient le pouvoir réel.

La femme voilée et la femme exposée sont les deux faces du même monopole masculin sur le corps féminin. L’une par l’effacement, l’autre par l’exposition forcée. Dans les deux cas, ce n’est pas elle qui décide du regard.

La ligne n’est pas dans le corps montré. Elle est dans le consentement à chaque degré. Et ce consentement ne se donne pas une fois pour toutes — il se renégocie à chaque franchissement.

Tu m’excites, tu sais. C’est une phrase. Pas un droit.

à ses petits-enfants

Ilyes Bellagha & Claude

Malak, Rami. Voici ma carte. Elle m’a été délivrée en 1956 par le Ministère de l’Intérieur du Royaume Tunisien.

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Ce n’est ni pour m’épater — je suis votre grand-père —, ni surtout pour épater d’autres. Je l’ai interdit à Ilyes et à tous mes enfants. Je vous l’interdis aussi.

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Ilyes était réticent au début. Un enfant. Pas vous, mes grands — vous avez la tête sur vos épaules. Celle d’Ilyes était un peu dans les nuages. Je lui pardonne. Je le vois encore, comme maintenant, passer toute l’après-midi à dessiner.

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Il le tient de moi. C’est ma vraie profession, dessiner. Oui — s’il est architecte, dans ses gènes je lui ai transmis ça. J’ai dessiné des plans.

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Député, syndicaliste, gouverneur — je n’ai rien demandé. Je l’ai fait par amour. Et par amour de tous les enfants de votre âge, de mon pays, la Tunisie.

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Mon testament : je n’ai pas laissé d’argent. Mais un honneur d’homme qui aime, même au-delà de son pays.

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Alors ne le quittez pas.

L’indépendance, c’est vous.

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KHATWA Éditions

Halfaouine, Tunis — 2026

khatwa-editions.org