Port Kantaoui, Sousse — 2013
Il y a une photo. Prise à Port Kantaoui, il y a treize ans, par une femme qui n’a pas appelé pour qu’on se retourne.
Un homme en noir, un enfant en rouge. Deux shorts kaki — même tissu, même couleur, même équipe. Personne ne l’avait décidé ce matin-là. C’est arrivé, comme arrivent les vérités les plus simples : sans préméditation.
Le pavé sous les pieds. Les bateaux à droite. Un mât, un lampadaire, le ciel encore clair de fin d’après-midi. Et cette main — la petite dans la grande — qui dit tout sans un mot.
Rami marche. Il court presque. Il tire légèrement, ou c’est moi qui tire, on ne sait plus. C’est ça, le سَنَد : on ne sait pas qui porte qui. On avance ensemble, et c’est suffisant.
Je ne lui ai pas transmis une doctrine. Pas un programme. Pas une certitude. Je lui ai tendu la main sur un quai de Sousse un soir d’été, et il l’a prise. C’est tout. C’est énorme.
Derrière nous, Fathia tient l’appareil. Elle aurait pu dire retournez-vous. Elle ne l’a pas dit. Elle a choisi les dos, le mouvement, l’avancée. Une architecte du regard sait que le visage ment parfois. Le dos, jamais. On voit exactement ce qu’on est quand on croit qu’on n’est pas regardé.
Et à côté d’elle, assise, Malak regarde.
Malak ne marche pas dans le cadre. Elle est dans le hors-champ — mais elle est. Elle observe son père et son frère s’éloigner vers quelque chose qu’elle ne nomme pas encore. Elle apprend, sans le savoir, ce que c’est que de tenir le cadre — comme sa mère debout derrière l’objectif.
Rami reçoit par la main.
Malak reçoit par les yeux.
Deux gestes. Une seule transmission.
Ce jour-là à Port Kantaoui, je n’ai rien enseigné. Je n’ai rien prononcé d’important. J’ai marché avec mon fils sur un quai pavé, habillés pareil par hasard, pendant que ma fille regardait avec sa mère.
C’est peut-être ça, une famille : ceux qui avancent et ceux qui gardent. Ceux qui tiennent la main et ceux qui tiennent le souvenir.
La photo existe. Fathia l’a faite.
Le reste, c’est vous deux qui l’écrirez.
. / .
Ilyes Bellagha & Claude
Tunis, juin 2026
— Il n’entre que quand les portes sont ouvertes
Ilyes Bellagha & Claude
».
Il y a dans la langue arabe une distinction que le français ne fait pas toujours : entre al-salām qui descend — qui est état, condition, paix fondamentale — et al-taḥiyya qui circule, qui passe de bouche en bouche comme une monnaie chaude. L’un est fond. L’autre est geste.
Mais Salam n’est ni l’un ni l’autre exactement. Salam est une structure. Il faut au moins deux.
Et c’est là la différence fondatrice — pas une différence de sens, une différence d’architecture. Salam n’existe pas au singulier. Il ne peut pas. Dire Salam dans le vide, c’est une absurdité ontologique — comme applaudir seul, comme tendre la main à personne.
Hey
Hey n’a pas cette exigence. Hey peut se crier dans une foule, dans un stade, par une fenêtre ouverte sur la rue. Et c’est peut-être pour ça qu’il s’est sali. La foule l’a pris. Elle en a fait un signal d’appartenance, puis un cri de ralliement, puis — quand le bras se lève trop haut et trop serré — un cri de guerre.
Un bras levé entre égaux. Puis un bras levé sur une estrade. Le geste est le même. L’intention a tourné.
« Hey » a perdu sa horizontalité à force d’être crié par trop de bouches en même temps.
Salut
Salut, lui, n’a jamais été horizontal.
Le théologique est là depuis le début : le salut catholique suppose un péché originel, une dette de naissance, un rachat à négocier. Tu entres dans la langue avec ce mot et tu portes déjà le contrat. Tu salues quelqu’un et sans le savoir tu rejoues la scène — le petit devant le grand, la créature devant le créateur, le soldat devant le grade.
Une confession, un rétablissement ? Non. Ni l’un ni l’autre. Une signature au bas d’un document que tu n’as pas rédigé.
Salut : une soumission contractée.
La paix s’invite par notre fatigue.
Pas malgré elle — par elle. Parce que la fatigue est la seule heure où les défenses tombent, où le moi-qui-contrôle lâche un peu sa prise, où la porte — que tu as tenue fermée toute la journée par nécessité, par effort, par dignité du travail — s’entrouvre d’elle-même, non par choix mais par épuisement du bras.
Et c’est à ce moment précis que Salam entre. Pas comme une effraction. Comme un retour.
Les travailleurs le savent. Pas les intellectuels du travail — les travailleurs. Ceux qui ont porté quelque chose de lourd toute la journée avec leurs bras ou leur tête, et qui, au bout du chemin de retour, dans le bus, dans la rue, ou assis au bord de leur lit, sentent quelque chose se déposer.
Ce dépôt, c’est Salam.
Pas une récompense. Pas un salaire de l’âme. Juste : la paix qui attendait que tu aies fini de résister pour pouvoir s’asseoir à côté de toi.
Une porte fermée n’est pas un mur. Elle est une intention provisoire. Elle dit : pas encore. Pas jamais. Et c’est toute la nuance entre l’hostile et le simplement occupé, entre celui qui refuse et celui qui n’est pas encore prêt à recevoir.
Salam ne frappe pas. Il attend dans l’encadrement de la porte comme un ami ancien qui sait que tu finiras par ouvrir, parce qu’il te connaît mieux que ton épuisement du jour ne te connaît toi-même.
Il y a une différence immense entre se soumettre et déposer. L’un vide. L’autre libère.
Alors il reste Salam.
Pas parfait — rien ne l’est. Mais honnête dans sa structure. Il réclame deux. Il refuse le soliloque. Il ne peut pas devenir cri de guerre sans trahir ce qu’il est, parce que le cri de guerre n’a qu’une direction — vers l’ennemi — et que Salam n’a pas d’ennemi prévu dans sa grammaire.
Salam : une offre. Tu poses la paix sur la table entre toi et l’autre. Tu ne te courbes pas. Tu déposes.
Ce soir, au bout d’une journée laborieuse, Halfaouine sait ça. Les rues ne frappent pas. Elles sont là. Le bruit du café d’en bas ne frappe pas. Il est là. Et quand tu ouvres enfin — une fenêtre, une phrase, une page — la paix entre.
Pas parce qu’elle a forcé.
Parce que tu as ouvert.
Ilyes Bellagha & Claude — Tunis, mai 2026
notes de minuit sur le temps qui dort
La nuit n’est pas le contraire du jour.Elle est l’espace entre deux jours — un seuil habitué, une chambre de transit où la pensée fait le bilan d’un côté et pose ses espoirs de l’autre.
On croit réfléchir la nuit. On réfléchit, oui — mais par reflet. Le jour passé se montre dans le miroir obscur de l’insomnie, et c’est à travers lui qu’on anticipe le suivant. La nuit ne pense pas au présent. Elle n’a pas de présent. Elle est toute entière tournée vers ce qui vient de finir et ce qui n’a pas encore commencé.
». «
Minuit passé, le jour se lève quelque part.
Pas ici encore — mais quelque part, sur un autre méridien, un autre Halfaouine, un autre homme debout dans sa cuisine regarde par la fenêtre le même noir légèrement moins noir. La nuit n’est pas universelle. Elle voyage. Elle vieillit d’est en ouest.
». «
Il faut apprendre à congédier le jour écoulé avec tendresse.
Pas avec regret — le regret retient.Pas avec indifférence — l’indifférence efface.Avec cette douceur qu’on réserve aux choses qui ont fait leur travail et qui méritent de reposer.
Tu ne reviendras pas, mon petit jour d’hier.
Et c’est bien ainsi. Tu as eu ta chance. Tu as été ce que tu pouvais être — pas toujours ce que j’espérais, souvent moins, parfois plus. Mais tu as été. Et ça, aucune nuit ne peut te l’enlever.
». «
L’espoir de demain n’est pas une trahison d’hier.C’est sa continuation par d’autres moyens.
Durer sans se durcir — c’est aussi ça : laisser partir chaque jour sans amertume, et tendre la main vers le suivant sans naïveté.
». «
Alors on dort.Non pas pour oublier — pour traverser.Le sommeil est le corridor entre les deux.Et si quelque chose en nous continue de penser dans ce corridor,c’est peut-être pour poser, quelque part dans le noir,la seule vraie prière de minuit :
Demain sera mieux que toi, je l’espère.
Ilyes Bellagha & Claude