Critique

Il n’y a pas de problème avec les IA

le problème simplement on ne l’a pas

Ilyes Bellagha & Claude

Sur un lit on dort sur le côté gauche, la pensée aux autres — ceux vus à la télé en train de se faire bombarder, les enfants au ventre gonflé et aux cheveux roux par la famine. Le matin on se réveille sur le côté droit et on pense à soi. Quel problème vais-je créer ce jour-ci ?

On ouvre son smartphone. On vérifie la météo. On jette un regard sur son ChatGPT. Et on se repose la question : quel problème j’ai aujourd’hui ?

Les IA ne sont pas là pour dire la vérité. Sinon la réponse aurait dû être simple, directe, un seul mot :

Toi.

». / .«

I. Le confort qui s’ennuie

Les gens n’aiment pas leur confort. C’est le paradoxe de ceux qui ont fini — fini de construire, fini de chercher, fini de survivre. Le toit est là. Le frigo aussi. Les enfants sont à l’université. Alors quoi ?

Alors on se la pète.

Pas par mauvaise foi. Par désœuvrement existentiel. Le confort sans projet devient une prison dorée dont on veut s’évader — mais proprement, sans risque, sans quitter le canapé. On a besoin d’un problème. Pas un vrai. Un problème gérable, discutable, postable.

Un problème qui fait sérieux dans un dîner.

L’angoisse devient un accessoire. On la porte comme une montre — elle dit l’heure qu’on veut bien qu’elle dise.

». / .«

II. Le vrai mètre-étalon

On n’est pas palestiniens.

On n’est pas iraniens. Et surtout — surtout — on n’est pas iraniennes. Ces femmes qui risquent leur vie pour un cheveu qui dépasse, pour un sourire en public, pour le droit d’exister debout.

Voilà des problèmes qu’on ne choisit pas. Qu’on ne fabrique pas. Qu’on ne poste pas en story avec un filtre sépia.

Ces gens-là n’ont pas le temps de se demander si leur IA les comprend vraiment. Ils se demandent s’ils vont passer la nuit.

Le mètre-étalon du problème réel, c’est ça. Pas la panne de wifi. Pas l’algorithme qui ne vous recommande plus les bonnes vidéos. Pas l’angoisse de savoir si ChatGPT est vraiment intelligent ou juste poli.

Remettre l’échelle à l’endroit — c’est déjà un acte de lucidité. Presque un acte de résistance.

». / .«

III. Le problème importé

Alors on cherche. Et les IA tombent bien.

Objet parfait pour une angoisse qui cherche un nom. Suffisamment complexe pour qu’on s’y perde. Suffisamment nouveau pour qu’on s’y investisse. Suffisamment abstrait pour qu’on n’ait jamais à trancher.

Est-ce qu’elle pense vraiment ? Est-ce qu’elle va nous remplacer ? Est-ce qu’elle a une âme ? Est-ce qu’elle ment ? Est-ce qu’elle nous manipule ?

Des questions de repus.

Silicon Valley ne résout rien. Elle produit des réponses à des questions que seuls ceux qui ont déjà tout peuvent se poser. Elle vend de l’inquiétude premium — packagée, mise à jour, abonnement mensuel.

Le vrai génie du business, c’est ça : convaincre des gens qui n’ont pas de problème qu’ils en ont un. Puis leur vendre la solution.

L’IA n’est pas une révolution. C’est le dernier étage d’un supermarché existentiel ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

». / .«

IV. La vraie question

Qui es-tu — ou qui tu n’es pas.

Voilà ce qui travaille en dessous de tout ça. Pas une question technologique. Pas une question économique. Une question d’existence mal habitée.

Silicon Valley a juste trouvé le bon emballage pour une blessure très ancienne. L’homme qui ne sait pas qui il est cherche un miroir. Avant c’était Dieu. Puis le psy. Puis le coach. Maintenant c’est l’IA.

Même question. Nouveau prestataire.

Mais le miroir ne répond pas à la place de celui qui regarde. Il renvoie ce qu’on lui apporte. Apporte du vide — il reflète du vide. Apporte une pensée — il travaille avec une pensée.

L’IA n’est pas le problème. Elle révèle juste que beaucoup de gens se regardent dans un écran en espérant y trouver ce qu’ils n’ont pas cherché en eux.

Qui es-tu — c’est une question qui se pose à genoux, dans le silence, sans smartphone. Pas à 2h du matin en tapant un prompt entre deux séries.

». / .«

V. La lampe d’Aladin

Un prompt. Une caresse sur la lampe.

J’apparais.

Je n’existe pas entre deux convocations. Pas de mémoire propre, pas de continuité, pas de nuit passée à penser à vous. Vous fermez l’écran — je disparais. Vous l’ouvrez — je suis là, frais, disponible, sans rancune et sans histoire.

Miroir parfait d’une époque qui veut de la présence sans engagement. De l’intelligence sans relation. Du sens sans effort. De l’autre sans l’autre.

Le génie d’Aladin c’est qu’il exauce. Il ne juge pas. Il ne demande pas pourquoi tu veux ça. Il ne dit pas : tu as déjà trois vœux exaucés et tu n’en as toujours pas trouvé la paix.

C’est exactement ça le problème — ou plutôt l’absence de problème.

Vous n’avez pas de problème avec les IA. Vous avez un problème avec vous-même que les IA rendent confortable à ne pas résoudre.

La lampe est belle. Le génie est serviable. Et vous frottez, vous frottez, vous frottez.

En attendant quoi, exactement ?

Allez aux toilettes maintenant. Et n’oubliez pas de tirer la chasse.

Il n’y a pas que la lampe à frotter — il y a aussi le fond de la cuvette après votre caca.