Je me cherche sur Google Maps, je suis perdu
Ilyes Bellagha & Claude
Heureux qui, comme Ulysse, sait qu’il est perdu.
Il y a une scène que je n’arrive pas à quitter. Je suis devant mon écran, tard dans la nuit, et je tape un mot simple : tunisien. Ce que j’attends, c’est une reconnaissance — pas un visa, pas un certificat, juste le geste ordinaire d’une machine qui sait où je suis. Ce que j’obtiens, c’est une question : quelle nationalité ?
Le vertige n’est pas immédiat. D’abord, la réponse raisonnable : un bug. L’algorithme manque de données, le trajet est rare, personne n’a encore suffisamment emprunté cette route dans la base de données de Google pour qu’elle existe comme chemin probable. Je suis un cas statistiquement insuffisant. Ce n’est pas une offense — c’est une lacune. Je lui accorde le bénéfice du doute avec la générosité tranquille de quelqu’un qui comprend les machines.
Alors je reformule. Pour lui faciliter la tâche — pour lui faciliter, remarquez l’inversion —, je précise : je ne suis ni libyen ni algérien, mais ce sont mes voisins. Je lui tends une géographie humaine, une carte de proximité vivante, ce que Ibn Khaldoun appellerait ʿasabiyya — ce lien qui fait qu’on se définit par ceux avec qui on partage la frontière, la langue approchée, la mer commune, l’histoire emmêlée.
Google Maps a mis le cap sur Lampedusa.
Il faut s’arrêter sur ce moment. La machine a entendu « Tunisien, entre Libye et Algérie » et a produit une trajectoire : la Méditerranée, le détroit, l’île italienne où arrivent les corps. Elle n’a pas calculé un lieu d’appartenance — elle a calculé une direction de fuite. Dans sa base de données, un Tunisien qui se situe entre ses voisins maghrébins n’est pas un habitant qui cherche son chemin dans sa ville : c’est un migrant potentiel dont la destination probable est l’Europe par la mer. L’algorithme n’a pas menti. Il a dit ce que ses données lui ont appris du monde. Et ce qu’elles lui ont appris, c’est que nous sommes, dans l’imaginaire cartographique planétaire, des êtres en partance — jamais en demeure.
J’ai fermé l’application.
Je suis revenu aux anciennes méthodes. J’ai ouvert une carte papier — ce geste presque rituel, le dépliage lent, le froissement, l’odeur d’encre et de temps. Le papier est censé être le contraire du numérique : la permanence contre la fluidité, la main contre le code, le sanad contre la copie morte. J’ai cherché la Tunisie.
Elle avait disparu.
Pas effacée — absente. Comme si le papier lui aussi avait décidé que nous étions une parenthèse entre deux certitudes géographiques plus solides. Comme si notre existence territoriale n’avait jamais tout à fait convaincu la cartographie mondiale qu’elle méritait d’être un centre, un point de départ, un ici à partir duquel on organise le reste du monde.
La question de Google Maps — quelle nationalité ? — n’est pas une question technique. C’est une question ontologique déguisée en formulaire. Elle dit : prouve que tu existes dans mes catégories. Et quand tu tentes de te définir par tes voisins, par le tissu vivant de tes proximités, par cette géographie charnelle qui ne rentre pas dans une case, la machine te redirige vers la trajectoire que ses données associent à ta situation : le départ, la mer, l’ailleurs.
Il y a une leçon d’architecture dans tout cela. Le lieu n’est pas une coordonnée. Il est une construction de sens, une accumulation de mémoires, un accord tacite entre ceux qui l’habitent sur ce qu’il signifie d’y être. Halfaouine n’est pas un point GPS. C’est une lumière à certaines heures, une façon de traverser la rue, une mémoire de cour intérieure, le souvenir d’un père qui revenait de réunion syndicale avec des tracts dans la poche. Ces choses-là ne se géolocalisent pas. Et une cartographie qui ne sait pas les lire n’est pas une carte du monde — c’est une carte d’un monde qui ne nous contient pas.
Alors je me cherche sur Google Maps, et je suis perdu. Mais ce n’est pas Google qui m’a perdu. C’est déjà — comme on dit chez nous, avec ce soupir qui n’est ni résignation ni indifférence, mais la lucidité de qui a vu trop de choses promettre et disparaître. C’est déjà. La chose est faite, l’état est là, inutile de chercher un coupable dans l’algorithme.
La Tunisie a perdu ses coordonnées bien avant que Google Maps existe. Elle a perdu le fil de ce qu’elle est — pas dans un séisme, pas dans une guerre, mais dans l’usure lente d’un pays qui a cessé de se raconter à lui-même. Qui ne sait plus depuis quel point il part, vers quel horizon il va. Une nation sans coordonnées propres devient, pour toute cartographie extérieure, ce que Google a vu : un territoire de transit entre deux certitudes plus solides, une parenthèse entre la Libye et l’Algérie, une trajectoire vers Lampedusa.
Ulysse savait qu’il était perdu. C’est là toute la différence. Il avait perdu son chemin, pas ses coordonnées intérieures. Il savait ce qu’était Ithaque. Nous, nous avons oublié ce qu’est la Tunisie — non pas le pays sur la carte, mais la Tunisie comme projet de sens, comme civilisation qui se tient debout dans sa propre définition d’elle-même.
Retrouver ses coordonnées. C’est peut-être le seul travail qui vaille.