Architecture

Le bougainvillier complexé

De la carte postale comme symptôme

Ilyes Bellagha & Claude

Ce matin, deux photographies de Sidi Bou Said. Pas celles qu’on attend. Pas la ruelle blanche et bleue calibrée pour l’objectif, le bougainvillier disposé comme un argument. Mais l’autre village — celui qui n’a jamais cessé de vivre derrière le décor : un crépi qui a pris le sel et la poussière, des climatiseurs accrochés comme des excroissances nécessaires, une bâche tendue de travers sur une terrasse, du linge qui sèche au vent, une petite voiture garée devant une porte bleue. Et ces oliviers en pot, plantés dans des bacs de récupération repeints à la hâte — quelqu’un a voulu un peu de vert dans une cour minérale, avec ce qu’il avait sous la main.

Rien de tout cela ne cherchait à être vu. Et c’est précisément pour cela que c’est beau.

L’enfant trop parfumé

Il y a une image qui dit mieux que toute analyse ce qui se joue ici. Un enfant amoureux s’habille pour voir la fille qui lui plaît. Il met ses plus beaux habits, sans qu’ils soient nécessairement assortis. Il verse la moitié d’un flacon de parfum bon marché acheté chez l’épicier du coin. Le résultat est maladroit — et c’est cette maladresse même qui constitue la preuve. Un enfant habillé par un styliste ne dirait rien de lui. Celui qui s’est habillé seul, avec ce qu’il avait, pour quelqu’un qu’il aime, dit tout.

Le bâti populaire fait le même geste. Il ne cherche pas la cohérence esthétique, il cherche à être prêt à recevoir. Le bleu qui ne s’accorde pas avec le blanc d’à côté, la bâche tendue un peu de travers : non pas des défauts, mais les traces d’une intention généreuse. La maladresse n’est pas l’échec du beau — elle en est, ici, la signature.

Le hammam, ou la vérité qui joue

On pourrait croire alors qu’il s’agit d’opposer le vrai au faux, le brut au fardé — une femme qui sort du hammam, sans maquillage, le visage encore rouge de la vapeur, les cheveux mouillés collés au front. La version qu’on est, contre la version qu’on présente.

Mais ce serait aller trop vite vers une pureté qui n’existe pas. Car cette femme ne ment pas pour tromper — mais elle ne se montre pas non plus à l’état brut, comme une pierre indifférente au regard. Il y a un geste, dans le choix de ce hammam, de cette heure, de la manière de nouer la serviette. Ce n’est pas l’absence de jeu. C’est un jeu assumé, qui sait qu’on le voit, et qui en joue quand même — non pour cacher, mais pour offrir une version de soi à la fois vraie et généreuse.

C’est exactement le geste du bleu repeint sur les bacs de récupération. Personne n’est dupe : on voit bien que ce n’est pas un travail de professionnel. Mais ce bleu-là est un choix, un petit théâtre assumé qui dit : je sais que tu sais, et je joue quand même, parce que je veux que ce soit joli.

Ce n’est pas le maquillage qui dissimule la peau abîmée. C’est le clin d’œil de qui n’a rien à cacher et qui choisit, malgré tout, d’offrir une forme.

Le complexe du bougainvillier

Reste alors à nommer ce qui distingue ce jeu-là de son inverse — la carte postale, le bougainvillier disposé pour l’objectif, le village qui s’est mis en scène pour le regard de l’étranger.

L’un est. L’autre cherche à être.

Et c’est dans cet écart que loge le complexe. La carte postale ne se montre pas — elle se compare. Elle a besoin du regard de l’autre pour exister, et ce regard ne la lâche jamais : d’où la terreur sourde d’être surprise sans son maquillage, et la rancœur, parfois, envers ceux qui n’ont pas ce souci et qui sont heureux quand même. Le bougainvillier de carte postale vit dans la peur permanente de n’avoir plus rien à montrer si on lui retire son décor.

Le linge qui sèche, lui, ne demande rien. L’olivier planté dans un bac de récupération ne demande rien. Ils sont, et cela suffit — parce qu’ils n’ont jamais eu besoin d’un regard extérieur pour se justifier. C’est l’image de qui n’a jamais eu besoin qu’on l’aime pour s’aimer.

On ne maudit que ce qu’on ne peut pas être.

Ce que cela dit de la médinisation

Cette scène minuscule — deux photographies prises un matin à Sidi Bou Said — contient en réduction tout ce que l’estampillisation fait aux lieux et aux gens : elle remplace le geste habité par l’image consommée, l’usage par la pose, le hess par la marque. Elle fige ce qui devrait durer, parce que durer suppose des traces, des bricolages, des couleurs qui jurent — tout ce que la carte postale efface au nom d’une cohérence qui n’appartient à personne.

La médinisation, à l’inverse, ne nettoie pas. Elle laisse le bleu mal assorti, la bâche de travers, le visage rouge du hammam. Elle habite l’intervalle entre ce qu’on est et ce qu’on montre, sans jamais sacrifier l’un à l’autre.

Être sans être sans. Durer sans se durcir. Habiter l’intervalle — y compris, et peut-être surtout, dans la façon dont une façade choisit, ou non, d’avoir besoin qu’on la regarde.