LE MAGMA ET LE MIROIR
Identité tunisienne, mémoire confisquée
Avertissement
On ne diagnostique pas une société sans d’abord comprendre ce qu’elle croit être. C’est le pari de ce texte : faire tenir ensemble, en un même mouvement, cinq écrits publiés entre juillet et octobre 2025, qui traitent tour à tour de l’identité tunisienne et de ses symptômes sociaux et politiques les plus visibles.
Les trois premiers chapitres interrogent ce que nous croyons savoir de nous-mêmes : un magma d’origines qu’on a figé en récit, un passé sanctifié qu’on n’ose plus évaluer, une pensée critique propre qu’on a laissée en friche au profit de cadres importés. Les deux derniers en tirent les conséquences concrètes : le renoncement civique et institutionnel, puis cette forme si particulière d’immobilisme national qu’on pourrait appeler le clignotant permanent.
Entre l’identité et le diagnostic, il n’y a pas de rupture — seulement un passage du miroir à ce qu’il reflète.
I. Le magma en fusion
L’identité tunisienne ne se dit pas, elle se cherche. Elle n’est pas une addition d’origines — amazighe, arabe, ottomane, andalouse — mais une fécondation. Comme le premier article de notre Constitution, elle nomme avant de comprendre. Ce magma intérieur féconde notre être collectif : il nous habite plus qu’il ne nous définit.
En dehors du débat, nous sommes tous tunisiens, par fidélité. Mais dès qu’on se parle, surgit le oui mais non — ce paradoxe plus expressif que la négation pure. L’identité devient alors tension : entre reconnaissance et méfiance, entre union proclamée et confiance refusée. La tunisianité, c’est cet entre-deux où l’on veut appartenir sans se livrer.
La carte d’identité nationale prétend représenter le citoyen ; elle ne fait que l’immatriculer. Elle consigne l’appartenance sans garantir la reconnaissance. Dans la logique d’Ibn Khaldoun, l’ʿasabiyya — la solidarité de groupe — devient ici soupçon : appartenir, c’est déjà risquer d’être mis en cause. La fraternité se transforme en fichier ; la citoyenneté, en preuve de loyauté.
Nous confondons, de surcroît, identité et territoire. Pourtant être tunisien, c’est appartenir à une Histoire, pas à une géographie. Nous avons remplacé la géopolitique du réel par une géopolitique du mythe — et par non-fidélité à ceux qui partagent notre présent, nous nous proclamons volontiers Carthaginois. Non par héritage, mais par refuge : Carthage devient la nostalgie commune de ceux qui ne croient plus au commun, une grandeur de substitution pour masquer le présent. Être Carthaginois, c’est refuser d’être contemporain.
Cette confusion identitaire trouble jusqu’à notre architecture. Nos villes ne savent plus si elles doivent naître ou s’écraser ; elles oscillent entre le désir de renaissance et la peur de disparaître. Construire, ici, c’est toujours répondre à une question d’identité — et quand cette identité se brouille, l’architecture devient hésitation. Le geste se fige, la main tremble, la pierre doute.
Ce qui définit notre culture, au fond, c’est cette non-culture : un bruit plutôt qu’un texte structuré. Mais ce bruit n’est pas vain — il est la respiration du peuple quand les institutions n’écrivent plus. Reste le Inchallah, mot splendide devenu paresseux. S’il redevenait devise plutôt que souhait, il signifierait non pas « que Dieu le veuille à ma place », mais « que le sens advienne à travers mon acte ».
II. La relique intouchable
On a englouti notre passé comme on avale une légende familiale. Comme un enfant qui regarde son père avec des yeux incapables d’imaginer ses failles, nous avons sanctifié ce qui fut. Dans ce regard figé, les anciens ne pouvaient ni se tromper ni commettre de faute : ils étaient au-dessus du péché, au-delà de l’erreur. C’est précisément là que le piège s’est refermé.
À force de protéger notre mémoire de toute critique, nous avons rendu impossible l’évaluation lucide du passé. Nous n’avons pas osé trier l’héritage, ni jeter ce qui alourdissait notre marche. Sans futur clair pour l’éclairer, ce passé est devenu une relique ; sans attaches solides pour le présent, il flotte dans nos discours comme une vérité sacrée mais inutilisable.
Entre-temps, nous nous sommes laissé séduire par deux promesses concurrentes. D’un côté, un libéralisme « propre » sur le papier, censé libérer l’individu et stimuler l’innovation, mais qui, ici, se traduit souvent par un marché mal régulé et un affaiblissement du bien commun. De l’autre, un coopérativisme affiché, paré des mots de solidarité et de développement partagé, mais qui se heurte dans la pratique à la méfiance, à la bureaucratie et parfois au détournement. Résultat : nous évoluons dans un magma socio-économique nébuleux, où les gouvernants naviguent à vue et où les gouvernés oscillent entre nostalgie et fascination pour des modèles importés.
Et la culture, dans tout cela ? Elle devrait être l’outil par excellence pour relier passé, présent et futur. Elle se réduit trop souvent à consommer les restes : des héritages figés, des formes répétées, des créations calibrées pour plaire aux bailleurs. La création véritable, celle qui bouscule et qui ouvre des perspectives, est reléguée aux marges. Or sans culture vivante, nous devenons des animaux de ferme : nous nous nourrissons, nous produisons, mais sans jamais nous demander quoi, pour qui et pour quoi.
Ni vraiment libres, ni réellement sociaux, nous nous réfugions dans des normes héritées de nos origines tribales — et au lieu de les transformer en force collective, nous les recyclons en réflexes de clientélisme, où l’allégeance compte plus que la compétence. Nous ne pourrons pas avancer tant que nous continuerons à traiter notre passé comme une icône intouchable, notre présent comme un bricolage, et notre futur comme un pari incertain. Il nous faut retrouver la force d’oser évaluer, choisir, et créer — sans quoi nous resterons éternellement cet enfant qui regarde son père, admiratif, mais incapable de grandir.
III. Le noyau et l’échafaudage
Notre identité souffre. Elle est souvent traitée comme un objet d’étude extérieure, sous un regard figé — celui d’élites académiques formées dans les universités occidentales, revenues avec deux biais symétriques. Le conservatisme, qui reproduit les maîtres étrangers comme si la pensée se limitait à la récitation. Et l’orientalisme intériorisé, qui reprend l’attitude née avec Napoléon, quand l’Orient fut transformé en curiosité coloniale — nos propres intellectuels se contentant de regarder leur société comme un musée exotique. À force, l’identité devient un mot abstrait, brandi dans les colloques mais absent des rues.
Cette identité, même affaiblie, garde pourtant en elle des braises. Ibn Khaldoun, au XIVe siècle, nous a appris à penser l’histoire comme une dynamique sociale — les peuples font l’histoire par leurs forces collectives, pas seulement par la volonté des rois ou des dieux. Plus près de nous, Mahmoud Messaïdi a raconté dans ses romans les contradictions de l’homme arabe moderne, la tension entre fidélité aux racines et désir de modernité. Ces voix rappellent que nous possédons une tradition critique propre, capable de faire vibrer l’identité de l’intérieur.
S’ouvrir à l’universel reste nécessaire — mais pas avant d’avoir affirmé nos propres références. Trop souvent, on place Bourdieu ou Badiou au centre, et l’on relègue Ibn Khaldoun ou Messaïdi en marge. L’habitus de Bourdieu peut nous éclairer sur nos réflexes sociaux intégrés sans réflexion ; la méthode de Badiou, sur l’événement comme rupture porteuse de vérité. Ces outils sont précieux. Mais ils doivent rester des appuis, jamais le noyau. Notre centre de gravité doit demeurer ancré dans nos propres penseurs.
Entre la société qui vit ses métamorphoses — dans les cafés, les quartiers, les réseaux sociaux — et les intellectuels enfermés dans leurs références étrangères, le fossé se creuse. Pourtant, la tâche de l’intellectuel n’est pas de recopier des cadres importés, mais d’écouter la rumeur du peuple et de la mettre en dialogue avec les savoirs. C’est dans cette confrontation que l’identité peut redevenir un projet vivant, plutôt qu’un mot confisqué — et c’est à cette seule condition que urbanistes, architectes et créateurs d’espaces citoyens cesseront de vaguer, en assumant que chaque rue, chaque place, chaque bâtiment est porteur d’identité. L’espace public n’est jamais neutre : il est le miroir de la culture, de la mémoire et du futur d’une société.
Notre identité n’a pas besoin de gardiens de musée. Elle a besoin d’arpenteurs du terrain. Si nous redécouvrons le regard critique d’Ibn Khaldoun, si nous faisons résonner les écritures de Messaïdi, alors seulement l’échafaudage de Bourdieu ou de Badiou pourra renforcer notre maison. Mais il ne faut jamais inverser l’ordre : d’abord le noyau, ensuite l’universel.
IV. Les fossoyeurs
Il est des maladies qui rongent un corps de l’intérieur, comme une agression de ses propres cellules contre lui-même. Ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie, chez les dirigeants comme chez les dirigés, en est un symptôme criant. Le conservatisme y prospère non comme refuge, mais comme renoncement. On ne pense plus : on répète. On ne construit plus : on imite. On ne rêve plus : on consomme ce que d’autres ont rêvé pour nous.
Les idéologies ressassées datent d’un autre siècle — littéralement. Des références molles à des courants poussiéreux, autoritaires, moralistes, parfois même inspirés de pensées d’un autre âge. Et pourtant, ces idées mortes sont vendues comme des vérités nouvelles par des faussaires devenus maîtres, se prenant pour des intellectuels parce qu’ils citent des auteurs mal lus, croyant qu’une citation vaut une pensée.
Mais le plus tragique est ailleurs : ils ne gèrent pas un pays, ils gèrent des intérêts — privés, égoïstes, immédiats. Ils prétendent œuvrer pour l’intérêt général sans même en comprendre le sens. L’intérêt général n’est pas un slogan. C’est une construction collective, lente, exigeante — ce qui transcende nos égos pour faire tenir ensemble une société, ce qui nous oblige à penser plus loin que notre siège ou notre mandat.
Et pendant ce temps, le peuple, lui, refuse souvent d’assumer son rôle. Il ne veut pas devenir citoyen : il préfère rester spectateur, parfois même victime volontaire, rejetant toute responsabilité sur un « autre » flou, souvent caricatural. Cette infantilisation politique et morale est la meilleure alliée des tyrannies molles.
Et puis il y a nos ordres professionnels, microcosmes parfaits de ce naufrage collectif. On aurait pu croire que ces corps, censés incarner une éthique de l’espace, de la culture et de l’avenir, seraient des bastions de résistance. Ils ne sont devenus que des cours administratives, où l’on s’agite non pour défendre une profession en danger, mais pour désigner les prochaines poules à placer dans les couloirs — pendant que les renards rôdent sur les chantiers, saccagent, imposent, rackettent, et qu’on regarde ailleurs.
La médiocrité n’est pas accidentelle : elle est devenue structurelle et systémique, cultivée, protégée, recyclée. Elle empêche tout sursaut collectif. Peut-on encore parler de culture, d’art, dans ce climat ? Oui — à une seule condition : ne plus parler pour plaire, ne plus créer pour décorer, mais résister, dénoncer, construire autrement. Il nous faut réapprendre à dire non. La révolution n’a pas échoué. Ce sont ses héritiers qui l’ont vendue.
V. Le clignotant
La Tunisie est ce pays étrange où tout s’annonce et rien ne commence. Un pays en clignotant permanent, hésitant entre l’élan et l’immobilisme, entre le rire et la résignation. Ici, même les sourires sont politiques. Ils servent à dire sans dire, à feindre sans mentir tout à fait. Sourire, c’est survivre ; ne pas sourire, c’est se dévoiler.
Depuis des années, la scène politique ressemble à un théâtre de gestes figés. Les dirigeants sourient pour rassurer ; les citoyens, pour ne pas effrayer. Le pays tout entier a appris à performer la sérénité — mais derrière ce visage tranquille se cache une crispation nationale, celle d’un peuple qui ne sait plus s’il doit applaudir ou pleurer. Le sourire tunisien est devenu une stratégie de respiration, un moyen d’exister dans une société où parler expose et où se taire épuise. Il reste ce demi-sourire, celui de la pudeur blessée.
Clignoter, c’est prévenir sans agir. C’est signaler un virage qu’on ne prendra jamais. La Tunisie, depuis une décennie, fait exactement cela : elle annonce des réformes, promet des ruptures, et reste immobile. Chaque discours allume un feu orange. Rien n’est rouge, rien n’est vert : tout hésite. Le clignotement est devenu la pulsation même de la République.
Le sourire est aussi une politique de façade. Il dissimule la fatigue d’un peuple qui continue de faire semblant de croire. Dans les cafés, les taxis, les ministères, chacun joue sa partition : la comédie du calme, le drame du quotidien. Mais derrière les vitres, la réalité clignote — chômage, dévalorisation, exil, corruption — autant de signaux que le système choisit d’ignorer, comme si l’aveuglement collectif tenait lieu de stabilité.
Heureusement, le peuple tunisien a fait de l’humour une arme. Pas l’humour cynique des écrans, mais celui des terrasses, des files d’attente, des conversations de trottoir. Rire, ici, c’est une manière de respirer. Une façon de dire : je ne crois plus à vos promesses, mais je continue d’exister. Dans chaque blague, il y a un soupir et un sursaut — le rire tunisien, c’est le cœur du pays qui bat encore, malgré tout.
La Tunisie en clignotant n’est pas morte : elle cherche encore sa vitesse. Elle oscille, elle doute, elle ironise — et c’est cela même qui la sauve. Car entre souris et ne souris pas, il y a cette vibration fragile : celle d’un peuple qui n’a pas renoncé à la lumière, même vacillante.