Le Sorcier Blanc.
ou la double dévalorisation
Note d’humeur . / . Ilyes Bellagha & Claude
Il s’appelle Hervé Renard. Il a remporté la Coupe d’Afrique des Nations avec deux pays différents — exploit que nul autre entraîneur n’a réalisé dans l’histoire du football continental. Il a qualifié l’Arabie Saoudite pour deux Coupes du Monde. Il a infligé à l’Argentine de Messi l’une des défaites les plus stupéfiantes de la décennie. Il dirige aujourd’hui la sélection tunisienne en plein Mondial 2026.
On l’appelle le Sorcier Blanc.
Arrêtons-nous là. Deux mots. Deux dévaluations superposées.
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Première dévalorisation : le Blanc.
Le surnom n’est pas une description physique innocente. C’est une désignation raciale fonctionnelle. Elle signifie : un homme comme lui, parmi des hommes comme eux. Elle encode la surprise — la surprise coloniale, tenace, de voir un Européen réussir là où l’Afrique est censée se suffire à elle-même, ou échouer par nature. Le « Blanc » dans le surnom n’est pas une couleur. C’est une hiérarchie. Il sous-entend qu’il faut une origine particulière pour imposer l’ordre, la méthode, la victoire — sur ce continent-là.
Ce surnom, les médias africains eux-mêmes l’ont repris, amplifié, affectueusement intégré. Ce qui le rend d’autant plus redoutable : il a été intériorisé comme un compliment. Or un compliment qui contient une structure de domination reste une structure de domination.
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Deuxième dévalorisation : le Sorcier.
Renard n’est pas un sorcier. Il est un technicien. Un stratège. Un homme qui observe, adapte, motive, construit. Ses victoires sont des œuvres de travail — pas d’envoûtement. Appeler « sorcellerie » ce qui est en réalité méthode et intelligence tactique, c’est dépouiller le professionnel de sa compétence pour lui substituer un mystère. Et le mystère, ici, sert à ne pas avoir à expliquer. À ne pas avoir à apprendre.
Mais — et c’est là que la superposition devient un mécanisme précis — en Afrique, le mot sorcier ne renvoie pas seulement à la magie : il renvoie à la puissance obscure, à l’étrangeté, à ce qui vient d’ailleurs et que l’on ne comprend pas tout à fait. En affublant Renard de ce titre, on extrait ses succès du champ du savoir partageable. Ses victoires ne s’enseignent pas — elles se subissent. Elles ne s’analysent pas — elles s’admirent avec un tremblement.
La sorcellerie déresponsabilise les vaincus autant qu’elle mystifie le vainqueur.
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La double dévalorisation opère ainsi :
D’un côté, on exalte l’homme en le racialisant — il est Blanc, donc il apporte quelque chose que nous n’avons pas. De l’autre, on dissout sa compétence dans le mystère — il est sorcier, donc ce qu’il fait n’est pas vraiment transmissible. Le résultat : un homme célébré de toutes parts, et dont le passage ne laisse aucune trace structurelle. Ni école. Ni méthode documentée. Ni formation de formateurs. Juste le souvenir ébloui d’un sorcier blanc qui est passé, a gagné, et est reparti.
C’est le destin de tous les colonialismes bienveillants : laisser de la nostalgie sans laisser de savoir.
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Mais revenons au commencement. Au vrai commencement.
On a pris cinq buts. Cinq. Et l’on a appelé un Français.
Dans le football, cela n’a rien de sorcier. C’est même le réflexe le plus prévisible qui soit — celui d’un système qui, plutôt que de s’interroger sur lui-même, cherche un homme providentiel à qui confier la faute et l’espoir en même temps. Un bouc émissaire inversé : on lui donne non pas la faute passée, mais la responsabilité future. Ce qui revient au même : on se décharge.
Car la vraie question n’est pas qui dirige. La vraie question est ce que nous avons construit — ou plutôt ce que nous avons méthodiquement défait. Le système tunisien de formation, de sélection, de culture footballistique, ce système a été organisé, depuis des décennies, pour que la première équipe nationale soit la première à trahir la nation. Pas par malveillance. Par indifférence structurelle. Par clientélisme fédéral. Par amnésie institutionnelle.
Un entraîneur, même excellent, ne répare pas un système. Il le masque, au mieux, le temps d’un tournoi.
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Gagner, parfois, c’est perdre.
Il existe une culture de perdre qui est, en réalité, une culture du jeu. Le public tunisien — ce public exigeant, passionné, intelligent — ne demande pas la victoire à tout prix. Il demande à voir jouer. Il demande du courage tactique, de l’engagement collectif, l’impression que onze hommes en blanc portent quelque chose qui ressemble à une identité.
Ce public-là accepte la défaite à une condition : qu’on ait joué. Vraiment joué. Avec les tripes et avec la tête. La défaite qui vient d’un effort sincère est supportable — elle nourrit même, sur le long terme, une culture de compétition saine. C’est la victoire molle, la qualification volée, le match géré sans âme, qui détruisent. Parce qu’elles font croire qu’on a quelque chose qu’on n’a pas.
Gagner sans construire, c’est emprunter du temps qu’on rendra avec intérêts.
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Ce dont nous avons besoin.
Pas d’un sorcier blanc.
Pas d’un sauveur venu d’ailleurs avec sa chemise immaculée et ses certitudes portables d’un continent à l’autre.
Nous avons besoin de onze sorciers tunisiens sur un terrain. De onze hommes qui connaissent le poids de ce maillot parce qu’ils ont grandi dedans — pas géographiquement, mais culturellement. Qui savent ce que représente Halfaouine, Bab Souika, Sfax, Gabès, Bizerte. Qui jouent comme on parle darija : avec de l’ironie, de la vivacité, et une mémoire longue.
La magie, si magie il y a, ne vient pas de l’extérieur. Elle se construit. Elle s’enseigne. Elle se transmet. Elle a un nom qui n’est pas sorcellerie — elle s’appelle culture.
Et la culture, on ne peut pas la recruter. On peut seulement la mériter.
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Ilyes Bellagha & Claude — khatwa-editions.org