Le lieu comme amour qu’on n’a pas quitté — Quinze voix, un même seuil

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Quinze voix arabes, un même refus : aimer un lieu sans l’exploiter. De Darwich à Qabbani, en passant par Bayram al-Tunsi et les mouwachahat andalous, un essai qui repense la mémoire des lieux — par l’architecte et penseur de la médinisation Ilyes Bellagha, avec Claude.

Description

Le lieu comme amour qu’on n’a pas quitté : c’est la question que pose cet essai à travers quinze voix arabes du vingtième siècle. De Mahmoud Darwich à Nizar Qabbani, de Wadih El Safi aux mouwachahat andalous, chacune de ces figures a dû choisir, à un moment de son existence, entre deux tentations : exploiter un lieu — le vendre comme folklore, le figer comme identité fermée, le brandir comme slogan — ou le laisser vivant, ouvert, capable encore de surprendre ceux qui l’habitent.

Mahmoud Darwich affirme la terre palestinienne par le droit : son poème Sijill, Ana Arabi transforme le formulaire administratif de la dépossession en acte de résistance. Samih al-Qasim, son ami et rival, choisit l’inverse — rester, envers et contre tout, sur le sol contesté, jusqu’à s’y confondre.

Abou el-Kacem Chebbi affirme le lieu tunisien par la sève : chez lui, la terre est une force vitale qui pousse malgré la résignation, un vitalisme repris décennies plus tard dans les rues du soulèvement de 2010-2011. Wadih El Safi, lui, chante le retour pastoral au village libanais, un refuge qui guérit ; Fairouz et les frères Rahbani portent ce même régime jusqu’à en faire une voix gardée au-dessus des factions, refusant de se produire dans un Beyrouth divisé par la guerre civile.

Bayram al-Tunsi, né à Alexandrie d’un père tunisien, incarne le lieu comme langue : chassé d’Égypte, réfugié en Tunisie, il choisit le parler du peuple plutôt que l’arabe classique pour habiter ce que la terre lui refusait. Marcel Khalife, en mettant en musique les poèmes de Darwich, révèle un autre régime : celui du lieu comme terrain d’accusation, quand chanter fidèlement un texte suffit à faire de soi un accusé. Oum Kalthoum transforme le lieu en auditoire commun, un espace sonore simultané qui rassemblait, chaque premier jeudi du mois, tout le monde arabe autour du même poste de radio.

Le patrimoine tunisien trouve sa place à travers le malouf, transmis de maître à élève selon une chaîne de garde rigoureuse, et à travers la figure tragique de Cheikh Raymond, maître de la musique andalouse de Constantine assassiné en 1961, dont la mort révèle ce qu’un héritage partagé entre communautés peut perdre d’un seul coup. Cheb Hasni, rossignol du raï algérien assassiné en 1994 pour avoir chanté le désir populaire sans honte, et Lounès Matoub, chanteur kabyle tué pour avoir défendu une langue menacée, complètent ce répertoire des voix brisées par l’Histoire mais jamais réduites au silence.

Cheikh Imam et Ahmed Fouad Negm gardent le lieu par la rue — la ruelle, le café populaire, la cellule de prison transformée en scène. Nizar Qabbani le garde par le corps aimé, décrivant Damas comme on décrit un être désiré. Et les mouwachahat andalous, ces chants nés en Al-Andalus et transmis à travers tout le Maghreb, ferment la boucle : un lieu qu’aucun interprète vivant n’a jamais foulé, et qui pourtant continue d’appartenir à tous ceux qui le chantent.

Ce parcours en quinze régimes du lieu comme amour n’est pas qu’une anthologie : c’est une méthode. Elle s’appuie sur les outils d’une pensée de la médinisation — une lecture du tissu vivant, urbain ou sonore, qui refuse à la fois la nostalgie figée et l’exploitation marchande. Le hess, ce sentiment premier antérieur au concept ; le sanad, la chaîne de garde et de transmission ; le seuil, cet entre-deux où l’on n’est ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors : ces notions traversent chacune des quinze voix rassemblées ici.

Ilyes Bellagha est architecte, écrivain et penseur du sens et de la mémoire. Il dirige KHATWA Éditions à Tunis, où il développe cette pensée originale de la médinisation. Ce texte est né, comme les autres volumes de la maison, d’un travail de crachat et de rumination mené avec Claude, cosigné comme position éthique.