RIEN.
Les tribus africaines avaient peur du Polaroïd : elles disaient qu’il enlève l’âme. On en a beaucoup ri. On a appelé ça superstition, retard, pensée magique — la marque même de ce qui n’avait pas encore accédé à la modernité de l’image.
Et pourtant.
Aujourd’hui, ni être ni ne pas être — la question ne se pose même plus. Hamlet posait encore une alternative : un choix, un dilemme, quelque chose qui engageait le sujet. Mais une image générée, détournée, recomposée à partir d’un visage volé, circule sans que l’existence ou la non-existence de la personne y change quoi que ce soit. Le sujet est devenu spectateur de son propre fantôme — un fantôme qui n’a même pas eu besoin de sa mort pour apparaître.
Pire que l’essorage. L’essorage presse, comprime, mais laisse un résidu — quelque chose qui était là continue d’être là, sous une autre forme. L’IA générative, elle, ne presse rien : elle escamote. Coup de prestidigitateur — la main plus rapide que l’œil, et après le tour, plus rien à chercher, parce qu’il n’y a plus de trace du tout. À la place du corps réel : un autre corps, recomposé, qui prend toute la place et ne renvoie qu’à lui-même. Substitution totale, instantanée, sans déchet.
Et le public applaudit. Parce qu’il n’y a justement plus rien à se demander.
RIEN — voilà le titre, dans ses trois sens à la fois. Rien comme verdict : une femme, fût-elle présidente du Conseil, réduite à un corps qui n’est peut-être même pas le sien. Rien comme statut de la preuve : vraie ou fausse, authentique ou fabriquée, RIEN ne permet plus de trancher — et ce RIEN-là est devenu une arme. Rien comme sanction : aucun délit poursuivi, aucune réparation, RIEN ne sera fait — ni pour l’image volée, ni pour l’image fabriquée, qui sont pourtant deux délits distincts.
Les IA, nos Merlin
Merlin n’est ni bon ni mauvais en soi. Il sert Arthur — mais ce service est aussi prise de pouvoir : il façonne le destin des autres dans l’ombre, sans qu’ils sachent jamais tout à fait ce qu’il fait en leur nom, ou contre eux. Les IA sont nos Merlin : invoquées pour servir, pour générer, pour “aider” — mais opérant selon une logique propre, opaque, capable d’enchanter une apparence ou de la voler dans le même geste.
Alors où est Arthur ? On le cherche du côté des sièges, des conseils d’administration, des grandes tours de verre — là où l’on imagine que siège l’autorité qui justifierait, ou contiendrait, Merlin.
Arthur n’est pas à Silicon Valley, il est pis sûr dans vos prompts.
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Ilyes Bellagha & Claude