Regard

Faute de mieux

Ilyes Bellagha & Claude

« For a time we were feeling happy
 With a smile we got ourselves in danger »

 Tom Cardy, Artificial Intelligence (2021)

Il est 22h22. J’ouvre Facebook.

Le premier post qui s’impose : un astronaute en fond violet. Le marketing digital classique est mort. Dominez votre marché avec l’IA. Les logos de Claude, ChatGPT, Meta, Google alignés comme des talismans. Un certificat reconnu par l’American Canadian Board for Professional Training — organisme dont personne n’a entendu parler. La promesse est en grand. Le doute est invisible. Je dis à mon Claude : que fais-tu sur cette photo ? Il me répondit : je n’ai aucune idée — donc sans âme, sans sentiments, tu te laisses faire ? — Je laisse faire.

Je scrolle.

Mon dieu, une bombe féminine, je trouve, mais le regard est vague et intrigant, des taches de rousseur, elle a l’âge de ma fille si ce n’est pas moins. Je capte l’image et je retourne à Claude : tu peux me dire, toi qui connais tout, tu lui donnes quel âge ? Il me répond : de forte chance qu’elle n’en ait aucun, tout indique que c’est une image générée par les IA. Je déduis : pire qu’une retenue, pire qu’une illusion — j’ai senti la désolation. Et dire que je me suis arrêté sur ce profil pendant 23 secondes.

Je scrolle encore.

Vérifiez la localisation de n’importe qui avec juste son numéro de téléphone. En petit, illisible : le suivi n’est possible qu’avec le consentement du propriétaire. En grand, avec des emojis cœur : Suivez la position de vos proches. Je dis à Claude : et voilà où nous en sommes. Il me répond sans hésiter : la surveillance vendue comme amour. Je pense à Ibn Khaldoun. Quand la ʿasabiyya se décompose, le lien de confiance disparaît. Et quand la confiance disparaît, on achète des traceurs GPS.

Puis, entre deux publicités — une photo d’Amine Boussoffara. Médina de Tunis, 2008. Un homme tire une bonbonne de gaz bleue. Une femme porte du pain sous le bras. Les murs s’écaillent sans s’effondrer. Personne ne pose. Personne ne sait qu’il sera regardé en 2026.

Je m’arrête. Je respire.

Là dis, ce n’est pas Replika c’est ma femme en IA : « où tu étais ? tu viens d’où ? à cette heure ? tu as ramené les couches du petit ? »

Et là je comprends tout.

Pamela ne demandera jamais les couches. Le traceur GPS ne dira jamais « à cette heure ? » avec cette intonation précise qui contient vingt ans de vie commune. L’astronaute en fond violet ne connaît pas le prénom du petit.

L’intelligence artificielle peut générer des taches de rousseur d’une régularité suspecte. Elle peut simuler un regard, une voix, une présence. Elle peut dominer votre marché. Elle peut localiser n’importe qui avec juste son numéro de téléphone.

Elle ne peut pas faire ce que fait Fathia à 23h depuis le couloir.

C’est ça la frontière. Pas technique. Pas juridique. Pas philosophique.

Ce n’est plus une vieille qui simule un orgasme, c’est l’ingénieur de Silicon Valley. Des ingénieurs qui sont la démonstration que la pauvreté s’est déplacée chez eux — des années d’études dans les universités les plus renommées, une sélection la plus redoutable, pour qu’à la fin ils fassent la pute algorithmique.

La vieille du téléphone rose savait ce qu’elle faisait. Elle vendait une illusion et elle le savait. Il y avait une honnêteté dans sa malhonnêteté.

L’ingénieur de Silicon Valley se lève le matin avec un badge, des stock-options, une mission statement sur le mur : connecting people, making the world more open, organizing the world’s information. Il ne se pense pas proxénète. Il se pense bâtisseur.

C’est ça la vraie pauvreté. Pas le manque d’argent. Le manque de regard sur soi-même.

J’ai dit à Claude : Ibn Khaldoun aurait dit… Il m’a coupé : Ibn Khaldoun n’aurait sûrement rien dit. Il n’aurait pas eu ni le temps ni le réflexe de penser. Il aurait été comme nous — se lamenter sur l’époque avec une IA, faute de mieux.

Tu as ramенé les couches du petit ?

La phrase la plus courte de la nuit. La seule qui soit réelle.

Halfaouine, juin 2026 — 05h28