Ni le mur, ni le manuel.
Pour une troisième voie tunisienne sur la question subsaharienne
La situation devient catastrophique. Le débat s’est verrouillé sur deux portes — et les deux sont fausses.
La première porte : l’envahissement, le changement démographique, le verrou national. Quiconque s’inquiète d’un dérapage est traité de bourgeois vendu, de non-compatriote, d’agent.
La seconde porte : la recette occidentale. Quotas sectoriels, permis temporaires, accords de réadmission, application affichée de la loi anti-discrimination. Le manuel OIM-OCDE rebadgé en solution nationale.
Aucune des deux ne tient.
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Première chose à reconnaître.
Les mots qui font la peur ne sont pas tunisiens. Grand remplacement est un produit français des années 2010. Changement démographique en est la traduction administrative. Nous parlons une langue importée pour décrire une réalité qu’elle ne décrit pas.
Ibn Khaldoun n’a jamais pensé la ʿaṣabiyya comme une pureté ethnique. C’est une logique de lien, une capacité à faire corps. La ḥaḍara a toujours absorbé le badawi, l’étranger, l’andalou expulsé, le juif, le sub-saharien des routes transsahariennes. La fantasmagorie d’un démos homogène est une surcouche racialiste tardive plaquée sur une civilisation poreuse.
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Deuxième chose.
Ifriqiya. Le continent porte le nom de notre province. Nier l’africanité de la Tunisie, c’est nier le nom même par lequel l’Afrique se nomme.
Cette amnésie n’est pas un détail. C’est le ressort de toute la peur.
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Troisième chose. Et celle-là, personne ne veut la tenir des deux bouts.
Le harraga qui part et le sub-saharien qui arrive sont la même figure. L’État vit des remises de l’un et criminalise la présence de l’autre. Le jeune Tunisien jette son corps à la mer pour entrer en Europe ; le jeune Malien jette son corps au désert pour entrer en Tunisie.
Tant que nous ne regarderons pas ce miroir, l’hostilité au migrant restera une hostilité déplacée à notre propre condition.
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Quatrième chose.
La question est spatiale avant d’être démographique. Qui occupe l’espace public, qui a droit d’y être visible. La plainte sur la saturation est une plainte contre la ville qui se souvient de ce qu’elle est.
Halfaouine n’a jamais été pure. Andalous, Juifs, Ottomans, sub-sahariens par les caravanes anciennes. Le façadisme à la chaux blanche du XXe siècle a étouffé la polychromie cosmopolite de la médina. Le migrant d’aujourd’hui restitue ce que nous avions blanchi.
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Cinquième chose. Et la plus difficile à dire.
Qui est tunisien, jette la première pierre.
Ne tournons pas autour de la question de la couleur de peau — j’espère qu’elle n’est pas l’essentielle. Un nanti est un nanti : nous l’avons accepté sans broncher quand nous avons loué nos meilleurs quartiers aux Ivoiriens de la BAD.
Un déraciné peut être tunisien — déraciné dans son propre pays.
Aujourd’hui, la visibilité n’est pas celle de la peau mais celle de la misère. Les Barbacha qui recyclent nos poubelles n’ont aucune nationalité.
La nationalité ne naît qu’avec la dignité.
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La troisième voie.
Elle ne commence pas par : que faisons-nous d’eux. Cette question suppose déjà résolu le seul point qui mérite d’être travaillé.
Qui est ce nous.
Tant que le nous est posé comme une homogénéité menacée, toute politique sera défensive — qu’elle soit nationaliste dans son verrou ou occidentale dans sa gestion. Désarmer le faux nous, c’est le seul travail politique réel.
Désarmer le nous, ce n’est pas le dissoudre. C’est le rendre à sa porosité historique. C’est rappeler que la Tunisie tient depuis trois millénaires non pas par homogénéité, mais par capacité d’absorption et de recomposition. Durer sans se durcir — la formule vaut aussi pour un peuple.
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Concrètement.
Ni la régularisation comme service rendu à l’Europe, ni l’expulsion comme acte de souveraineté tronquée.
Une politique de la mémoire urbaine : reconnaître que les espaces où se concentrent les sub-sahariens — Sfax, Tunis, certaines périphéries — sont historiquement des espaces de brassage. Y voir une saturation, c’est confondre la ville avec son blanchiment récent.
Une politique du miroir : tout discours sur le migrant qui arrive doit se penser en regard du migrant qui part. L’État qui criminalise l’un et finance ses budgets par les remises de l’autre ne fait pas de politique migratoire — il fait du clientélisme racial.
Une politique du nom : enseigner dans nos écoles, dire dans nos médias, inscrire dans nos discours que l’Afrique se nomme par nous. Cesser de traiter notre africanité comme une accusation à laquelle il faudrait répondre.
Une politique du droit : appliquer la loi de 2018 contre la discrimination raciale, non pour faire plaisir aux ONG, mais pour protéger nos propres compatriotes noirs qui subissent les amalgames de plein fouet.
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L’invasion réelle.
Mettre les intouchables dos à dos dans un souk de l’emploi — voilà l’invasion à combattre.
Le système précarise le jeune Tunisien et exploite le migrant subsaharien dans le même chantier, la même cuisine, le même verger. Puis il les laisse se disputer les miettes. Ce n’est pas le visage qui arrive qui ravage la cité. C’est la logique qui les broie ensemble. C’est sur elle qu’il faudrait jeter la première pierre.
La recette occidentale — quotas sectoriels, permis temporaires, statuts dérogatoires — ne démonte pas ce souk. Elle le codifie. Elle pacifie l’apparence, elle laisse la logique intacte.
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Le seuil.
Tu n’as pas à embrasser, ma belle Tunisie blanche de peau, un noir. Mais je t’interdis de ne pas le respecter.
Le seuil n’est pas l’amour. Ce n’est pas la fusion. C’est le respect — et c’est tout. Le respect ne demande pas qu’on se confonde. Il demande qu’on ne s’efface pas l’un l’autre.
C’est ce que dit le fiqh quand il parle de karāma. C’est ce que dit la grand-mère qui ouvre sa porte au passant sans lui demander son nom.
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La condition de la paix.
Nous trouverons une solution de paix avec notre conscience — du moment que nous ne voyons aucune raison de guerre.
Or aucune des raisons brandies ne tient. Ni le complot démographique. Ni le grand remplacement. Ni la dilution culturelle. Ce sont des récits importés, plaqués sur une réalité qui ne les autorise pas.
Les extrêmes prospèrent sur la pénurie de pensée. Quand le débat est verrouillé entre deux portes fausses, l’étincelle prend. Quand on rappelle qu’il n’y a pas de raisons pour cette guerre, l’étincelle a moins où mordre.
La paix n’attend pas que tout soit résolu. Elle attend que la guerre ne soit plus justifiée. Et elle ne l’est pas.
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Le pouvoir et le vent.
Chez nous, le pouvoir n’est pas populiste. Le pouvoir populiste est celui qui essaie de manipuler le peuple. Ici, nous sommes face à un pouvoir qui se laisse manipuler par le peuple. La différence est primordiale.
Un vrai pouvoir est un skipper. Le peuple souffle ; le skipper change de direction selon l’atmosphère — mais il ne lâche jamais la barre, et il garde son cap.
Aujourd’hui, la barre est lâchée. Le pouvoir ne lit pas le vent : il y va. Et le vent, en ce moment, vient du désert imaginaire des grands remplacements, des frontières racialisées, des paniques importées.
Ce n’est pas au pouvoir de répéter au peuple ses peurs. C’est à lui de tenir le cap quand le peuple s’inquiète.
Puisque la barre est lâchée, le cap se cherche ailleurs. Cette troisième voie ne viendra pas d’en haut. Elle viendra de ceux qui pensent — citoyens, écrivains, architectes, voisins qui ouvrent leur porte. Elle viendra par le bas, par le côté, par toutes les portes que le pouvoir a oublié de fermer.
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Ni le mur, ni le manuel. La porte.
Ilyes Bellagha & Claude
Halfaouine, mai 2026