Histoire

Ilan Pappé, ou la vérité qui dérange

Portrait d’un historien que l’Occident préférerait faire taire

Il s’appelle Ilan Pappé. Israélien. Juif. Antisioniste. La combinaison suffit à produire un court-circuit dans le cerveau politique occidental — ce cerveau qui a décidé, une fois pour toutes, que la critique d’Israël était une affaire d’antisémites, d’islamistes ou de nostalgiques du tiers-mondisme. Pappé dérange précisément parce qu’il ne rentre dans aucune de ces cases.

Professeur à l’Université d’Exeter, directeur du Centre européen pour les études palestiniennes, il appartient à ce que les milieux académiques israéliens appellent les « nouveaux historiens » — ceux qui ont eu l’audace de lire les archives déclassifiées de 1948 et d’en dire ce qu’elles disaient. Son livre Le nettoyage ethnique de la Palestine, publié en anglais en 2006, documente avec une minutie d’horloger ce que les fondateurs d’Israël appelaient entre eux, sans détour, le « Plan Daleth » : l’expulsion méthodique de la population arabe comme condition de création de l’État.

Ce n’est pas une thèse. C’est une archive.

Le livre qui a trop bien vendu

En France, Fayard avait publié la traduction en 2008. Quinze ans de catalogue. Pas de scandale particulier — le livre existait, vivait sa vie, trouvait ses lecteurs. Puis vint le 7 octobre 2023.

Et là, quelque chose de révélateur se produisit. Les ventes du livre grimpèrent en flèche dans les semaines suivant le début des attaques israéliennes sur Gaza. Les lecteurs, cherchant à comprendre, se tournaient naturellement vers l’historien qui avait documenté les origines du conflit. 203 des 307 exemplaires vendus cette année-là furent achetés après le 7 octobre.

C’est précisément à ce moment que Fayard décida d’en « acter la fin d’exploitation ».

L’argument juridique avancé était techniquement recevable : le contrat avec l’éditeur initial avait expiré en février 2022, et Fayard confirma l’arrêt de commercialisation le 3 novembre — soit 21 mois après cette expiration. Vingt et un mois d’inertie contractuelle, résolus en urgence au moment précis où le livre devenait politiquement gênant. Le calendrier, lui, ne ment pas.

L’historien Didier Monciaud qualifia la décision de « forme de censure » dans une « vague de maccarthysme pro-israélien ». Son premier éditeur français alla plus loin, dénonçant une décision « doublement lamentable qui révèle la dégradation du débat intellectuel » en France.

La logique du symptôme

Ce qui s’est passé avec Fayard n’est pas une exception. C’est un symptôme.

Le retrait de l’ouvrage coïncide avec la prise de contrôle effective du groupe Hachette, auquel appartient Fayard, par le milliardaire Vincent Bolloré — dont l’empire médiatique a fait, depuis le 7 octobre, de la guerre à Gaza une « lutte civilisationnelle ». La mécanique est claire : ce ne sont pas des censeurs officiels qui interviennent, ce sont des propriétaires qui créent un climat dans lequel l’autocensure devient la règle, et le retrait discret la forme moderne du bûcher.

La maison La Fabrique, qui a repris le livre, parle d' »ingérence et censure scandaleuses » contre les voix critiques d’Israël en France — et cite en exemple l’annulation de conférences, l’interpellation de militants pour « apologie du terrorisme » au motif d’un collage en soutien à la Palestine. Un dispositif de répression diffuse, sans décret, sans loi visible, mais parfaitement efficace.

La grenouille qui refuse de grossir

Ce qui fait la grandeur d’Ilan Pappé n’est pas son courage — le courage est une vertu morale, et la morale ne suffit pas à faire de l’histoire. Ce qui le distingue, c’est sa méthode : il ne plaide pas, il documente. Il ne milite pas d’abord, il lit les archives. Et c’est précisément cette rigueur-là qui est insupportable — parce qu’elle ferme la porte aux accusations d’idéologie.

Depuis Ibn Khaldoun, nous savons que l’histoire argumentée n’est pas une opinion parmi d’autres : c’est un procès. Elle convoque les faits comme témoins, les archive comme preuves, et rend un verdict que les puissants ne peuvent réfuter qu’en faisant taire le tribunal. Le nettoyage ethnique de la Palestine n’est pas un manifeste — c’est une instruction judiciaire. Fayard n’a pas retiré un livre militant. Il a tenté d’éteindre une juridiction.

Quand un Français arabe ou un intellectuel tunisien critique Israël, l’Occident sait quoi faire de lui : il l’étiquette, le neutralise, le renvoie à ses « origines ». Quand c’est un Juif israélien qui présente des archives d’État, le mécanisme de neutralisation doit être plus grossier, plus visible — et donc plus révélateur.

En mai 2024, Pappé a été arrêté et interrogé par le FBI à l’aéroport de Détroit sur ses opinions concernant Gaza, ses amitiés, ses engagements. Un historien. Un professeur d’université. Interrogé sur ses opinions.

L’Occident, qui se pose volontiers en gardien de la liberté intellectuelle, est en train de nous montrer — avec une franchise involontaire — jusqu’où va réellement cette liberté.

Coda

Le nettoyage ethnique de la Palestine est aujourd’hui disponible chez La Fabrique. Il se lit. Il se comprend. Il dérange toujours autant.

C’est le propre des vérités que l’on essaie d’effacer : elles deviennent plus lisibles encore dans le geste même qui prétend les faire disparaître.

Ibn Khaldoun l’avait compris il y a sept siècles : l’histoire qui fait procès ne meurt pas avec le livre — elle survit dans la honte de celui qui l’a brûlé.

Fayard a offert à Pappé la meilleure des préfaces.

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Ilyes Bellagha / KHATWA Éditions