Un criminel paye.
Sur le verdict du 2 juin 2026 dans l’affaire de l’appareil secret d’Ennahdha
Ce soir, un tribunal a parlé. Treize ans après plusieurs coups de feu devant deux portes de maison, treize ans après les matins du 6 février et du 25 juillet 2013, la chambre criminelle spécialisée de Tunis a rendu son verdict dans l’affaire dite de « l’appareil secret » du mouvement Ennahdha. Des peines lourdes, allant jusqu’à la réclusion à perpétuité. Des noms, des chiffres, une décision inscrite dans les registres de la République.
Je ne suis pas juriste. Je n’ai pas à peser les preuves, à auditer la procédure, à commenter le quantum des peines. Ce n’est pas mon rôle et ce n’est pas mon propos. Mon propos est plus simple, et plus ancien.
Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ont été assassinés. Pas disparus. Pas décédés. Assassinés — avec une arme, une main, une décision. La Tunisie entière le savait. Pas avec des pièces à conviction ni des expertises balistiques. Avec quelque chose de plus immédiat et de plus profond : la lecture du contexte, la mémoire des menaces proférées, la logique élémentaire du crime politique. À qui profite le crime ? La réponse n’a jamais été véritablement un mystère pour ceux qui vivaient ce pays de l’intérieur.
Mais la mémoire collective, aussi juste soit-elle dans son intuition, ne suffit pas. Elle peut être niée, instrumentalisée, retournée. Elle vit dans les esprits et elle peut y mourir. C’est précisément pour cela que les sociétés humaines ont inventé la justice et les tribunaux : non pas pour trouver ce que tout le monde sait déjà, mais pour l’inscrire. Pour le soustraire à la rumeur, à la vengeance, à l’oubli organisé. Pour désarmer la tentation de faire soi-même ce que l’institution doit faire.
En Italie, quand les Brigades Rouges ont assassiné Aldo Moro en 1978, ils ont revendiqué. La vérité était proclamée dès le début, publiquement, sans ambiguïté. Et pourtant, l’Italie a eu besoin de ses procès, de ses années de plomb judiciaires, de ses audiences et de ses verdicts — précisément pour ne pas laisser cette vérité dans la rue. Pour que la réponse au crime ne constitue pas un autre crime.
Ce soir, la Tunisie a fait la même chose. Imparfaitement, certainement. Tardivement, indiscutablement. Mais elle l’a fait.
On dira que les peines sont excessives. On dira que le procès est politique. On dira que la justice tunisienne n’est pas indépendante. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans chacune de ces objections — il y en a toujours dans les procès qui touchent au pouvoir. Mais ces objections ne changent pas l’essentiel : une peine, même trop lourde, même imparfaite, n’est pas un symbole. Elle est une réalité. Elle dit, avec l’autorité de l’État, l’amplitude d’un crime reconnu. Perpétuité plus trente ans ne signifie pas qu’on espère un homme de quatre-vingt-deux ans vivre jusqu’à cent douze. Cela signifie que le tribunal a voulu que le chiffre lui-même parle — que la société lise dans ce nombre la gravité de ce qui a été commis.
Aucun de ces hommes ne purgera la totalité de sa peine. C’est ainsi. La miséricorde reste possible — et même souhaitable — une fois la vérité inscrite. Ce qui ne peut plus être effacé, c’est précisément cela : la vérité a une adresse institutionnelle, maintenant. Elle est dans les registres. Elle est dans les archives. Elle appartient à l’histoire de ce pays.
Pour les familles de Belaïd et de Brahmi, pour leurs enfants, pour ceux qui ont marché derrière leurs cercueils et qui ont attendu treize ans, cette inscription vaut ce qu’aucun discours ne peut valoir.
La justice n’est pas juste ou injuste ce soir. La justice a fonctionné. C’est une chose différente, et c’est une chose nécessaire. Une société qui ne punit pas ses crimes les invite à recommencer. Une société qui inscrit ses verdicts, même maladroitement, même dans la douleur, dit quelque chose d’essentiel sur sa volonté de durer.
Un criminel paye. C’est ce que la civilisation a inventé pour que les vivants puissent continuer à vivre ensemble.
Ilyes Bellagha
Architecte — Écrivain
KHATWA Éditions — Halfaouine, Tunis