Culture

La Tunisie était musulmane avant l’islam

De la fitra du sol à la fraternité de la geôle

« Innaddîna ʿinda Llâhi al-islâm. »  —  La religion, auprès de Dieu, c’est l’islam.

Coran, III, 19

I.   Le terrain peuplé

Avant que les cavaliers omeyyades ne franchissent les défilés de la Tripolitaine, l’Ifriqiya n’était pas une terre vide. Elle ne se taisait pas non plus. Elle portait ses figures, ses villes, ses langues, ses dieux successifs et son Dieu unique sous plusieurs noms.

À Thagaste naît, en 354, Aurelius Augustinus — celui que l’Église fera l’un de ses quatre Pères latins. Il prêche à Hippone, écrit les Confessions et la Cité de Dieu, et meurt en 430 pendant le siège des Vandales. Il est berbère, romain de langue et de pensée, chrétien d’une Église africaine déjà mûre, déjà déchirée par ses propres schismes. À deux pas de l’actuelle frontière tunisienne, il pense le temps, la mémoire, la conversion, la cité. Il pense, et il prie, dans la même latitude que Carthage.

À Djerba, depuis une date que la légende fait remonter à la destruction du Premier Temple — six cents ans avant notre ère —, une communauté juive enfouit, dit-on, sous le sol de la Ghriba, une porte du Sanctuaire détruit. La mosaïque de Naro, à Hammam-Lif, datée du IVe siècle, atteste qu’il s’agit là, sinon de cette date, du moins d’une présence ancienne, dense, lettrée, intégrée au tissu urbain de l’Africa romaine.

Et puis il y a Koceïla, prince des Awraba, chrétien, dont le prénom — Caecilius latinisé — porte la trace de Byzance. Il y a Dihya, dite la Kahéna, reine des Djeraoua, dont les chroniques arabes feront une devineresse, une magicienne, une figure à demi judaïsée, à demi païenne, parce qu’elles ne savent plus la nommer autrement. Tous deux résistent. Tous deux meurent les armes à la main. Tous deux, surtout, attestent par leur seule existence que l’Ifriqiya, au VIIe siècle, est habitée — habitée par des rois, des évêques, des prêtres juifs, des paysans amazighs, des marchands phéniciens, des soldats byzantins, et par les morts de quinze siècles de civilisation méditerranéenne.

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II.   Le retournement coranique

Et pourtant — et c’est ici que le scandale commence —, selon la théologie même de l’islam, cette Ifriqiya peuplée d’Augustin, de Koceïla et des Kohanim de Djerba, était déjà musulmane.

Non pas au sens du message historique apporté par le Prophète au VIIe siècle. Au sens, plus ancien et plus large, que le Coran lui-même donne au mot. Islâm : soumission au Dieu unique. Dîn Allâh : la religion de Dieu. Et la sourate Âl ʿImrân tranche : la religion, auprès de Dieu, c’est l’islam. Tous les prophètes du monothéisme — Abraham, Moïse, Jésus — sont, dans le Coran, qualifiés de muslimûn, soumis. Et chaque enfant, à sa naissance, est dans la fitra — cette inclination originelle au monothéisme dont la dérive seule est ensuite imputable aux pères, aux maîtres, à la société.

Conclusion logique, implacable : si la religion de Dieu a toujours été l’islam, alors Koceïla le chrétien, la Kahéna la judaïsée, les rabbins de la Ghriba et l’évêque d’Hippone n’étaient pas en dehors. Ils étaient déjà dedans. La terre qu’ils foulaient était déjà Dâr al-islâm au sens spirituel — et n’attendait, pour le devenir au sens juridique, que la lettre du fath.

L’islam est venu nommer ce qui était déjà là.

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III.   L’histoire du vainqueur

Cette élégance théologique est aussi un piège. C’est l’élégance du vainqueur.

Car les chroniques qui font de la conquête une ouverture (fath) ont été écrites des siècles plus tard, dans la langue et selon le regard de ceux qui sont restés. Ibn Khaldoun lui-même, à qui l’on doit la phrase fameuse sur les apostasies répétées des Berbères, lit déjà l’histoire à travers la grille du pouvoir installé. La ouverture du Maghreb, dans la langue arabe officielle, n’est jamais une conquête. Elle est une révélation — comme on lève un voile sur une vérité préexistante.

Or la révélation, ici, a duré soixante ans. Soixante années de batailles, de retraites, de villes incendiées, de captifs déportés vers Damas. Oqba ibn Nafi humilie Koceïla, lui fait écorcher un mouton devant la troupe. Koceïla essuie le sang sur sa barbe et dit, dit-on : c’est une menace que je profère. Quelques mois plus tard, il tend l’embuscade de Tahouda. Oqba et ses trois cents cavaliers sont massacrés. Koceïla règne sur Kairouan cinq années, en roi juste — chrétien, musulman par calcul, berbère par le sang. Puis vient Zouhaïr ibn Qaïs, et la plaine de Mammès. Puis la Kahéna, et l’Oued Nini, et la terre brûlée, et le puits qui porte son nom. Puis le siècle qui suit, et les révoltes, et les conversions par la jizya plus que par la foi.

Le récit officiel parlera de jâhiliyya — d’une période d’ignorance que la révélation est venue dissiper. Mais l’Ifriqiya pré-islamique n’était pas ignorante. Elle était lettrée, urbanisée, agricole, monothéiste, traversée d’écoles et d’évêchés. Pour légitimer le fath, il a fallu d’abord nier la civilisation qui le précédait. La langue du vainqueur a effacé la langue du sol — non par mensonge délibéré, mais par cette pente naturelle de toute religion devenue empire : oublier ce qu’elle a recouvert.

Le « fath » ouvre — et, en ouvrant, il efface.

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IV.   Une civilisation avant la lettre

Que recouvrait-il, alors, le fath ? Une civilisation amazighe que treize siècles de récit unilatéral n’ont pas su dissoudre, parce qu’elle survit dans la pierre, dans la terre, dans le geste agricole et dans le motif tissé.

Au Sud, les ksour de Tataouine et de Médenine — leurs ghorfas empilées, citadelles de stockage, coffres-forts de tribu. À Matmata et dans le Djebel Dahar, les habitations troglodytiques creusées à l’aplomb du sol : génie thermique, refus du vertical, ville inversée. Aux Aurès, les agadirs — citadelles, greniers et tribunaux à la fois. Dans le Dahar tunisien, les jessour : muret après muret, l’eau du ciel captée, retenue, conduite vers l’olivier qui ne devrait pas pouvoir pousser là — et qui pousse.

Sur les stèles funéraires, le libyque — alphabet géométrique, ancêtre du tifinagh encore lu aujourd’hui dans le Hoggar. Dans les bijoux d’argent, les losanges et les triangles qui sont une cosmogonie. Dans les tapis du Mergoum, la mémoire d’un peuple en motifs. Tout cela existait. Tout cela existe encore.

C’est ce qu’il faut nommer, sans excès et sans complaisance : il y avait là, avant l’islam, un ʿumrân — au sens khaldûnien strict du terme. Un peuplement habité, organisé, structurant. Une ʿaṣabiyya — au sens d’une cohésion qui fait tenir un groupe, un sol, une mémoire. L’islam n’a pas créé le ʿumrân maghrébin : il l’a hérité, et l’a refondé sous un autre nom. Le ksar n’a pas attendu la Sharîʿa pour stocker le grain. Le jessour n’a pas attendu Kairouan pour retenir l’eau. La civilisation est antérieure à la lettre — c’est même sa définition.

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V.   Le saut — Adda et Bellagha

Treize siècles plus tard, à Tunis, un homme né en 1916 dans une famille juive de la ville se définit d’une formule qui contient tout ce qui précède : berbère judaïsé. Il s’appelle Georges Adda. Il est communiste. Il est syndicaliste. Il est anticolonialiste. Il est, viscéralement, tunisien.

Sous le protectorat, il refuse les naturalisations qu’on agite devant les Juifs de Tunisie comme on les avait agitées, en 1870, devant les Juifs d’Algérie. Il choisit d’être colonisé parmi les colonisés. Il connaît les prisons du Protectorat, les camps de relégation, l’isolement, la surveillance. Il les partage avec des destouriens, des néo-destouriens, des syndicalistes musulmans. Parmi eux, un militant de l’Union Générale Tunisienne du Travail dont le nom dira, à qui sait, quelque chose : Béchir Bellagha.

Le communiste juif et le destourien musulman. Sur le papier, deux courants destinés à s’affronter à l’indépendance — et qui s’affronteront, en effet. Dans la geôle coloniale, deux hommes qui mangent le même pain, qui apprennent l’un de l’autre, qui en sortent liés. Adda dira, plus tard, des mots flatteurs envers Bellagha. Des mots de respect, de tendresse, presque. Des mots qui n’avaient pas besoin d’être dits, et qui pour cela même mesurent ce qu’ils mesurent.

Il faut prendre cette amitié au sérieux. Elle n’est pas l’exception sentimentale d’une époque révolue. Elle est la conséquence logique, sociologique, presque inévitable, de tout ce qui précède. Si la Tunisie est musulmane avant l’islam — si elle est, au sens large, soumise au même Dieu sous des noms divers depuis Augustin, depuis la Ghriba, depuis Koceïla —, alors un Juif tunisien et un Musulman tunisien dans la même cellule du protectorat ne sont pas deux étrangers que les circonstances ont rapprochés. Ils sont deux héritiers du même sol qui reconnaissent leur héritier commun.

La fraternité de la geôle est la vérité civile de la fitra du sol.

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Coda

Que dit, alors, ce pamphlet, à la Tunisie d’aujourd’hui — celle qui hésite, celle qui tranche, celle qui se replie ?

Il dit que l’identité tunisienne n’est pas monolithique. Qu’elle est sédimentaire. Qu’elle se compose, couche par couche, du libyque, du punique, du latin, du grec, de l’hébreu, du syriaque, de l’arabe, du français — et que chacune de ces couches porte les autres sans les effacer entièrement, malgré les ambitions des conquérants successifs. Il dit que le sol précède la lettre, et que la fitra précède la Sharîʿa.

Il dit, surtout, qu’on peut être musulman et héritier d’Augustin. Juif et tunisien à la racine. Berbère et soumis au Dieu unique depuis avant le Prophète. Communiste et fidèle à un destourien dans la même geôle. Aucune de ces propositions n’est une contradiction. Toutes sont des évidences — pour qui sait lire le sol au lieu du seul registre.

La Tunisie était musulmane avant l’islam. Elle l’était au sens de la fitra. Elle l’était au sens du sol qui ne se trompe pas sur ses morts. Et c’est précisément pour cela qu’elle peut, encore aujourd’hui, accueillir en son sein le Juif, le chrétien, l’athée, le berbère, le tunisien tout court — sans rien renier de sa foi majoritaire, parce que sa foi majoritaire, bien lue, le commande.

Durer sans se durcir : commencer par durer assez longtemps pour se souvenir.

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Ilyes Bellagha & Claude

Halfaouine, mai 2026