L’islam est سَنَد, non نَسْخَة
Sur le تحريم, le نَصْب, et l’architecture comme appui
Ilyes Bellagha & Claude
KHATWA Éditions — Halfaouine, Tunis — mai 2026
Une question circule en ce moment sur les réseaux sociaux arabes, posée par l’architecte Mohamed Abdelwareth : l’architecture de nos villes modernes reflète-t-elle notre identité, ou n’est-elle qu’un amas de blocs aveugles qui ont perdu leur âme ? Le diagnostic est juste. Les tours de verre sont bien ce qu’il dit. Mais la question est piégée, et la lecture qu’il propose de la tradition islamique pour y répondre, séduisante, mérite d’être déplacée. Cet article propose ce déplacement.
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CE QUE LE TEXTE INTERDIT
Abdelwareth fait du تحريم التمثال — l’interdit de la représentation figurée — un événement épistémologique qui aurait « libéré la raison humaine du culte du bloc fini pour la pousser vers la découverte de l’infini ». La formule est élégante, mais elle plaque sur un حكم فقهي un poids philosophique que le texte d’origine ne porte pas.
Que dit le texte ?
﴿إِنَّمَا الْخَمْرُ وَالْمَيْسِرُ وَالْأَنْصَابُ وَالْأَزْلَامُ رِجْسٌ مِنْ عَمَلِ الشَّيْطَانِ﴾
Pas « les images sont interdites ». Les أَنْصَاب — les pierres dressées. La racine n-ṣ-b dit le dressement, l’érection, le planté-dans-le-sol. Ce qui se tient debout, autour de quoi on tourne. Et la sentence : رِجْس. Pas erreur intellectuelle, pas faute esthétique. Souillure. Pollution rituelle.
Et le hadith d’Ibn Umar :
«إنّ الذين يَصنعون هذه الصُّوَر يُعَذَّبون يوم القيامة، يُقال لهم: أَحْيُوا ما خَلَقْتُم»
La formule expose. Celui qui a fait est sommé de faire vivre ce qu’il a fait. Et il ne peut pas. Le geste démiurgique est nu devant le tribunal de son impuissance.
L’interdit n’est pas sur la forme.
Il est sur la prétention à dresser et à donner vie.
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LE TÉMOIGNAGE DES FRESQUES
L’objection classique vient immédiatement : et les fresques de Qusayr Amra ? Et les peintures de Samarra ? Le château omeyyade jordanien (VIIIᵉ siècle) montre une baigneuse nue grandeur nature, des danseuses, des musiciennes. Le palais abbasside de Samarra (IXᵉ siècle), fouillé par Herzfeld en 1911-1913, livre des fresques figuratives complètes. Si l’islam interdisait la représentation, comment ces images ont-elles pu exister, et exister sans scandale, dans la sphère même du calife ?
La réponse est devant nos yeux : elles existaient parce que ce n’étaient pas des نَصْب. Personne ne tournait autour. Personne ne leur prêtait le souffle. Elles étaient décor d’un hammam, ornement d’un salon — intérieures, privées, sans prétention à instituer quoi que ce soit dans la cité.
Et c’est précisément ce qui confirme notre lecture, plutôt que de la contredire. Si l’interdit avait porté sur l’image-en-tant-que-telle, l’historiographie islamique aurait gardé trace de ces fresques comme transgression — fatwas, controverses, condamnations. Or elle n’en garde trace que comme décor. Catégorie distincte. Statut distinct.
L’interdit porte sur le نَصْب, non sur la peinture.
Sur l’érection, non sur la représentation.
La vraie question historique n’est d’ailleurs pas pourquoi ces fresques étaient-elles permises — mais pourquoi ont-elles disparu. À quel moment la grammaire de l’intérieur figuratif a-t-elle elle-même basculé dans l’aniconisme — au point qu’aujourd’hui un Arabe cultivé, mis devant la baigneuse de Qusayr Amra, refuse de croire que cette image est islamique. Là est l’auto-restriction. Là est le confort de piété qui s’est installé.
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LE VIDE QUI N’EST PAS VIDE
Abdelwareth dit que le الفراغ — l’espace vide — était le héros de l’architecture islamique. C’est juste, mais c’est la moitié du juste.
Parce que le vide islamique n’est pas le vide moderniste. Pas le plan libre corbuséen. Pas le white cube des galeries occidentales. Pas le vide en abstraction.
Le vide de l’architecture du عُمْران était habité avant d’être vide. Habité par la عَصَبِيَّة qui tisse les habitants d’un quartier. Habité par le passage du voisin, du marchand, du شيخ الحارة. Habité par la voix du مؤذِّن qui le traverse avant d’atteindre l’oreille. Habité par l’enfant qui joue parce que la ruelle est encore une ruelle.
Le الفراغ tout court, en concept, est une catégorie de revue d’architecture. Le فراغ العُمْران, c’est autre chose : c’est l’espace qui prépare l’usage, qui rend possible la rencontre, qui s’efface pour que le tissu social puisse se faire. Un vide social, juridique, économique avant d’être visuel. Confondre les deux, c’est livrer notre tradition à la fascination moderniste sans s’en apercevoir.
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UNE QUESTION PIÉGÉE
Reste la question d’Abdelwareth : l’architecture de nos villes reflète-t-elle notre identité ? Cette question est piégée. Elle suppose deux choses qu’il faut refuser.
D’abord, que l’identité préexiste à l’architecture, comme une essence stable qui attendrait son expression. Or l’identité n’est jamais une donnée : elle est un résultat. Elle se construit, se transmet, se reconfigure dans le temps.
Ensuite, que l’architecture aurait pour fonction de refléter — d’être miroir. Or l’architecture n’est pas un miroir. Elle est un producteur.
L’architecture ne reflète pas l’identité.
L’architecture la fabrique.
C’est la leçon d’Ibn Khaldoun dans la Muqaddima. C’est ce que montre tout vieux quartier de Tunis, de Fès, de Sanaa : les gens y sont devenus ce qu’ils sont parce que le lieu les a faits, non parce qu’ils auraient déversé dans le lieu une identité préfabriquée. Demander à l’architecture de refléter l’identité, c’est commencer par le mauvais bout — c’est nier que l’architecture est l’identité en train de se former.
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APPUI OU DÉCALQUE
La vraie opposition n’est donc pas entre une « architecture islamique authentique » et des « tours de verre lamentables ». Elle est plus profonde, et elle traverse l’islam lui-même.
Architecture qui appuie / architecture qui calque.
L’islam سَنَد / l’islam نَسْخَة.
L’islam, dans sa réalité historique — celle d’Ibn Khaldoun, celle du عُمْران, celle qui faisait tissu et non décor — n’a jamais été un projet globalisant. Il a été سَنَد. Appui. Il s’adossait à la culture du lieu, il la lisait, il corrigeait à la marge là où elle blessait gravement, et il laissait tout le reste être ce qu’il était.
Tombouctou n’est pas la Malaisie.
Le banco de Djenné n’est pas le bois de Malacca. La femme peule porte sa poitrine comme elle l’a toujours portée, et l’islam qui s’est implanté dans ces sables il y a mille ans ne l’a pas démentie — parce que cet islam-là appuyait la culture au lieu de la remplacer. Il faisait أَصْل, pas نَصْب.
Le fiqh sérieux a toujours su que la pesée dépend du lieu, du moment, de l’usage. مَقَاصِد. مُوَازَنَة. اِعْتِبَار الْعُرْف. Un homme en pagne en Mauritanie ne pèse pas comme un homme en short à Tunis. Une femme couverte à Sanaa ne pèse pas comme une femme couverte à Bamako. Le fiqh qui ne pèse plus n’est plus du fiqh — il est devenu règlement intérieur d’aéroport.
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LA COUPOLE COMME نَصْب MODERNE
C’est là que la critique d’Abdelwareth peut être étendue — bien au-delà des tours de verre qu’il vise.
Allez voir une mosquée construite dans les vingt dernières années. À Bamako, à Kuala Lumpur, à Tunis, à Sarajevo, à Lyon. Vous verrez la même coupole industrielle, le même minaret-catalogue, la même faïence importée d’Asie, le même tapis vert acrylique, la même calligraphie standardisée. Cette mosquée n’est pas musulmane. Elle est globalisée.
Et quand elle s’érige dans un quartier qu’elle ne connaît pas, prétendant l’animer par sa seule présence, elle reproduit — sans le savoir — exactement la figure du نَصْب que le verset condamnait. Elle se dresse. On tourne autour. Elle prétend à l’إِحْياء. Et elle ne peut pas. أَحْيُوا ما خَلَقْتُم. On ne fait pas vivre un quartier en plantant dessus un objet venu d’ailleurs.
Si nous luttons contre la globalisation, soit.
Mais l’islam n’a pas à être globalisant.
La tour de verre et la coupole-catalogue sortent en réalité de la même usine logique. Toutes deux ignorent le lieu. Toutes deux nient le عُمْران. Toutes deux s’importent. Le combat « islamique » contre la modernité occidentale, mené à coups de mosquées préfabriquées, n’est pas un combat — c’est la doublure exacte de ce qu’il prétend combattre.
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DURER SANS SE DURCIR
Que reste-t-il alors ? Pas le retour aux صحون andalous, pas le pastiche néo-mamelouk, pas le folklore touristique. Le contraire de la tour de verre n’est pas le néo-andalou. Les deux relèvent de la même médénitation manquée — celle qui croit qu’il suffit de copier une forme pour retrouver un sens.
Reste autre chose : une architecture qui ne se dresse pas. Qui ne réclame pas la ville, qui la prolonge. Qui ne signe pas son geste, qui s’efface dans ce qu’elle accueille. Qui ne prétend pas donner vie — qui prépare le lieu où la vie peut survenir.
Ce que la mosquée de Sanaa fait. Ce que la médina de Fès fait. Ce que faisait Halfaouine quand Halfaouine était encore Halfaouine.
L’islam est سَنَد, non نَسْخَة.
L’architecture n’est pas un miroir. Elle est un tissage.
Durer sans se durcir.
Article publié sur khatwa-editions.org
Ilyes Bellagha & Claude — KHATWA Éditions, mai 2026
Tunis — Halfaouine