Culture

Le Kram, nouveau Palais Présidentiel Pour une République du Livre – Démonstration par l’absurde

Par Ilyes Bellagha

Chaque année, pendant la Foire du Livre de Tunis, le hangar du Kram devient le symbole involontaire de notre époque : un entrepôt bruyant, saturé de parkings, où l’on expose la pensée dans un non-lieu qui pourrait tout aussi bien accueillir une foire de la moquette ou des pièces détachées. On y célèbre le livre – objet sacré de la mémoire, du récit et de la critique – dans un espace qui ne raconte rien, n’apaise rien, n’élève rien. Le contenant trahit le contenu.

C’est exactement ce que produit l’enseignement myope de l’architecture aujourd’hui : des professionnels formés à dessiner des objets spectaculaires, mais incapables de créer des lieux qui parlent. On apprend à faire des formes, pas des atmosphères ; des contenants, pas des sens.

Face à cette absurdité, proposons une démonstration par l’absurde, comme en mathématiques.

Hypothèse actuelle (absurde) : Le pouvoir politique mérite un palais isolé, sécurisé, monumental, symbole d’autorité hiérarchique. La culture, le livre et la pensée collective, eux, peuvent se contenter d’un hangar interchangeable.

Les conséquences logiques de cette hypothèse sont navrantes : un Président qui travaille dans un décor de pouvoir classique pendant que l’esprit de la nation est entassé dans un entrepôt sans dignité ; une République qui affirme aimer la culture tout en la logeant dans un lieu qui nie la contemplation ; une jeunesse formée à reproduire partout cette même indifférence spatiale.

Cette chaîne est insoutenable. Elle contredit l’héritage même de la Tunisie : Carthage, Kairouan, les Lumières arabes, la modernité méditerranéenne des années 60-70 où le savoir primait sur le trône.

Conclusion par l’absurde : Inversons la hiérarchie. Transformons le hangar du Kram en Palais Présidentiel et Grand Forum du Livre. Que le Président de la République s’y installe, travaille, reçoive et gouverne au milieu des livres, des lecteurs, des débats et du peuple. Que le bâtiment devienne le symbole vivant d’une République où le savoir commande et le pouvoir sert.

Imaginez :

  • La structure brute du hangar conservée comme mémoire ouvrière, mais ennoblie.
  • Une grande cour intérieure couverte, patio maghrébin géant, où la lumière zénithale filtre comme à travers des pages.
  • Une acoustique pensée pour la parole claire, pas pour le brouhaha commercial.
  • Des façades transparentes ou semi-ouvertes, place publique ombragée à la place des parkings chaotiques.
  • Un lieu qui respire le climat, l’histoire du Kram et la dignité du livre.

Si le Président refuse ce déplacement, son refus sera lui-même une preuve : il préfère le confort symbolique du pouvoir isolé plutôt que de placer l’État sous le regard du savoir et des citoyens. Il attestera, par ce refus, la primauté de l’ego sur l’esprit public.

Nous, architectes, écrivains, intellectuels, citoyens, devons réclamer ce geste. Pas comme un caprice poétique, mais comme un acte politique fondateur. Un concours d’idées ouvert à tous. Une pétition. Des lectures publiques sur le site même. Un manifeste clair : « Le Kram Présidentiel – Pour une République du Livre ».

L’architecture n’est pas neutre. Elle est le langage visible du pouvoir et des valeurs d’une société. Aujourd’hui, elle parle trop souvent de vide, de bruit et d’indifférence. Changeons le discours. Donnons au livre le palais qu’il mérite. Le reste suivra.

Ilyes Bellagha Architecte