Architecture de Sens

Une khaṭwa sur les marches de l’Ordre

Manifeste du 22 mai 2026 — Pour un Mouvement de l’Habiter tunisien

Ilyes Bellagha — KHATWA Éditions

Vendredi 22 mai 2026. À deux pas du siège de l’Ordre des Architectes de Tunisie, sur quelques marches de marbre clair, un petit nombre s’est tenu. Ni manifestation, ni cérémonie. Une assise — au double sens : celui d’un appui, et celui d’un siège que l’on se donne soi-même quand l’autre vacille.

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Le nombre fut juste. Suffisant pour qu’un dialogue puisse naître ; assez resserré pour qu’il ne se dissolve pas dans le brouhaha. Ce que nous avons appris à Halfaouine au pied d’un autre seuil — celui du café et de la conversation longue — vaut aussi ici : la pensée a besoin d’une mesure, et la mesure passe par le corps, par la voix, par la possibilité du regard croisé. Ce qui s’est tenu sur ces marches n’était pas un communiqué. C’était une assise doctorale et citoyenne.

Le siège qui se réveille

Une question, depuis longtemps ajournée, est revenue se poser dans toute sa nudité :

Que signifie être architecte tunisien en 2026 ?

Pas l’architecte des logos et des plaquettes. Pas l’architecte sommé d’aligner une signature au bas de plans qu’il n’a pas rêvés. L’architecte comme témoin du territoire, comme greffier d’un ʿumrān qui se défait sous nos yeux et que personne ne prend la peine de lire. Cette question, l’instance ordinale ne l’a plus posée depuis longtemps. C’est sans doute pour cela que c’est sur ses marches, et non en son sein, que la parole est revenue.

L’Ordre ou l’Ouverture

Le débat fut net. Deux voies se sont présentées.

D’un côté, l’alternative associative et inclusive : une structure souple, perméable aux dynamiques citoyennes, horizontale, accueillante à la jeunesse — mais sans cadre légal direct, exposée à la dispersion, fragile devant les pouvoirs publics.

De l’autre, le repli sous le toit de l’Ordre : une légitimité historique, un cadre réglementaire, une centralisation des forces — mais aussi cette inertie bureaucratique qui transforme toute énergie nouvelle en note administrative, et cette incapacité notoire à sortir d’une crise existentielle dans laquelle l’instance s’est elle-même enfermée.

Aucune des deux voies ne suffit. C’est ce que la séance, en fin de tour de table, a reconnu sans détour. La résolution n’a pas été choisie contre l’Ordre, ni à la place de l’Ordre. Elle s’est formulée ainsi :

Ni à l’intérieur, ni en face. Au-delà.

Un mouvement autonome. Un mouvement qui ne demande pas la permission de penser. Un mouvement qui convoque, sans préalable, toutes les réflexions disponibles sur le territoire — parce que le territoire, lui, n’attend pas que les querelles internes des institutions trouvent leur épilogue.

Le territoire comme texte

Le paysage tunisien n’est pas un décor. Ce n’est pas une carte postale, ni une variable d’ajustement pour bilans communaux. C’est la formulation matérielle et spatiale de notre civilisation. La syntaxe de notre manière d’habiter la terre.

De là une exigence pédagogique que la rencontre a longuement portée : l’enseignement de l’architecture, tel qu’il se pratique aujourd’hui dans nos écoles, doit être refondé. Refondé non pas dans ses programmes ou ses crédits, mais dans son geste premier. On y apprend à produire ; on n’y apprend plus à lire. On y forme des techniciens du livrable ; on n’y forme plus des lecteurs de territoire.

Réapprendre à lire et à écrire l’espace comme on lit et écrit un texte — voilà la khaṭwa qu’attend l’école. L’habiter n’est pas un service. C’est une responsabilité transmise.

Le tatouage de l’identité

L’aboutissement philosophique de la séance tient en une formule que nul n’a contestée :

On ne peut valoriser l’architecture sans valoriser l’architecte.

Et particulièrement le jeune architecte tunisien — précarisé, marginalisé par le vide urbain et le non-sens d’un marché qui n’a plus d’autre projet que lui-même. Ce jeune architecte détient pourtant les clés. Pas les clés d’un avenir abstrait : les clés exactes du renouveau, parce qu’il porte encore la fatigue de l’effondrement sans en avoir signé les actes.

L’architecture de demain, telle qu’elle s’est dessinée sur ces marches, doit s’assimiler à un tatouage : une marque indélébile, gravée à même la peau du territoire, qui formule, sans hésitation et sans imitation, ce qu’est le Tunisien et ce qu’est la Tunisie en 2026.

Ni mimétisme, ni nostalgie. Le tatouage suppose la peau. La peau suppose le corps. Le corps suppose qu’on l’a déjà habité.

Ce qui s’est ouvert

Le mouvement est initié. Il n’a pas de siège, pas encore. Il n’a pas de logo, et c’est tant mieux. Il a un seuil, des marches, une assemblée qui s’est reconnue.

Ce qui s’est ouvert le 22 mai n’est pas une organisation de plus. C’est une décision de civilisation : celle de tenir, ensemble, la responsabilité de l’habiter — sans se durcir, sans se disperser, sans céder.

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L’architecture du sens a trouvé ses pionniers autour de la table — ou plutôt sur les marches — du 22 mai. La suite, désormais, est affaire de pas.

Le mot tunisien et arabe pour pas, c’est khaṭwa.

KHATWA Éditions — khatwa-editions.org

Tunis, 22 mai 2026