1er mai : la grève est un acte d’urbanisme
Manifeste pour une citoyenneté spatiale
« Al insaan Haadhari bitabaa »
L’homme est social par nature.
— Ibn Khaldoun, Muqaddima
I. Le 1er mai sans ville
Haymarket Square, Chicago, 1886. Des ouvriers font grève pour les huit heures. La police charge. Une bombe explose. Le sang coule sur les pavés. De cette tragédie naît le 1er mai — non pas la fête du travail, mais la commémoration de la première grève. Et une grève, c’est d’abord un acte de rue.
On n’imagine pas une manifestation dans une zone commerciale périphérique, entre un Carrefour et un parking de huit hectares. On n’imagine pas une grève sur un rond-point — et pourtant les Gilets Jaunes ont essayé, parce qu’ils n’avaient plus rien d’autre. Leur détresse spatiale était le cri de ceux qui n’ont plus de centre-ville, plus de place publique, plus de théâtre où jouer le rôle du citoyen.
Car la grève a besoin d’un regard. Elle a besoin de murs qui la réverbèrent, de façades qui la voient passer, d’une densité humaine qui la rende visible et redoutable. La grève est un acte d’urbanisme parce qu’elle ne peut exister que là où la cité existe. Supprimez la ville, et vous supprimez la capacité même de dire non.
Or la ville a été supprimée.
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II. La métastase
Il n’y a plus de villes. Ce constat n’est pas une provocation d’intellectuel en mal de formules. C’est un diagnostic clinique, posé par un architecte-urbaniste qui observe, depuis des décennies, la même pathologie frapper toutes les cités du monde.
Paris existe encore, mais Paris c’est l’intramuros. Londres existe encore, mais Londres c’est la City. Tunis existe encore, mais Tunis c’est la Médina et la ville basse. Le reste — ce qui s’étend sur des dizaines, des centaines de kilomètres autour de ces noyaux — n’est pas une ville. C’est une banlieue en tâche d’huile. Une métastase.
Le mot est violent, mais il est précis. La métastase, en médecine, c’est une prolifération cellulaire qui n’a plus de forme, plus de fonction, plus de limite. Elle croît pour croître. L’urbanisation contemporaine fait exactement cela : elle s’étend sans dessein, sans dessin, sans destination. Des lotissements identiques, des ronds-points, des zones commerciales interchangeables, un continuum de bitume où l’on ne passe plus de la campagne à la ville — parce qu’il n’y a plus ni l’une ni l’autre.
Et cette métastase ne frappe pas seulement le territoire. Elle frappe la cité, donc la citoyenneté. Car être citoyen, c’est habiter la civitas. Celui qui vit dans la tâche d’huile est un citoyen amputé — il vote, il consomme, il circule, mais il n’habite pas. Le consommateur a remplacé le citoyen, le centre commercial a remplacé l’agora, et l’espace de rassemblement est devenu un flux logistique.
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III. De la protection au contrôle
Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter à la fracture originelle entre deux logiques de pouvoir radicalement différentes.
La ville médiévale n’était pas « pensée » d’en haut. Elle poussait selon les besoins de ses habitants, comme un organisme vivant. Les rues suivaient les sentiers, le relief, les cours d’eau. Les maisons en encorbellement se penchaient les unes vers les autres, créant un espace labyrinthique, dense, chaotique — un cauchemar pour une armée étrangère, un refuge pour la communauté. Les remparts protégeaient l’ensemble contre l’extérieur. L’urbanisme médiéval était une protection.
Puis vint le renversement. À partir du XVIIe siècle avec Vauban, et surtout au XIXe avec Haussmann, la ville devint un outil de maintien de l’ordre. Les lignes droites facilitaient le tir au canon et les charges de cavalerie. Les boulevards empêchaient les barricades. La géométrie militaire transformait la cité en grille prévisible et contrôlable. L’urbanisme moderne n’était plus une protection contre l’extérieur : c’était une surveillance de l’intérieur.
Ce ne fut pas un phénomène exclusivement français. À Vienne, après le traumatisme révolutionnaire de 1848, l’empereur François-Joseph ordonna le démantèlement des vieux remparts pour les remplacer par la Ringstrasse — un boulevard circulaire de cinquante-sept mètres de large, conçu pour séparer physiquement le centre du pouvoir des faubourgs ouvriers. Là où Haussmann avait éventré Paris de l’intérieur, Vienne choisit l’encerclement. La stratégie différait, l’intention était la même : empêcher le peuple de se barricader.
Face à cette dérive, un homme se dressa. En 1889, au sommet même de la gloire haussmannienne, l’architecte autrichien Camillo Sitte publia L’Art de bâtir les villes. Sa thèse était simple et dévastatrice : l’urbanisme moderne était devenu une affaire d’ingénieurs et de militaires, alors qu’il aurait dû rester une affaire d’artistes. Sitte rêvait de places fermées comme des pièces à ciel ouvert, de rues courbes qui créent la surprise, de centres libres où la vie sociale puisse refleurir. Il appelait à la Gemütlichkeit — le bien-être, l’intimité — plutôt qu’à la fluidité des troupes.
Personne ne l’a écouté. La métastase a continué.
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IV. Le Culturel
Si la ville est morte, qui peut la ressusciter ? Le politique ? Il est piqué par la mouche tsé-tsé. Il dort et rêve de la Belle au bois dormant — les prochaines élections. Il ne construit plus pour le siècle ; il produit des contenus pour la semaine. Il ne bâtit plus de cités ; il gère son image.
Le marché ? La logique commerciale des opérateurs est d’une simplicité féroce : le jour où la demande mute, l’offre change. L’opérateur ne construit pas par idéologie, il construit par opportunisme. Si la métastase a triomphé, c’est parce que la demande était celle de la possession individuelle : la voiture, le pavillon, le retrait. Or la demande n’est pas innée. Le besoin, oui.
Le besoin de l’homme, c’est le Umran d’Ibn Khaldoun : la vie sociale organisée. L’homme est Haadhari bitabaa — social par nature. Mais le marketing a détourné ce besoin pour fabriquer une demande de confort isolé. La demande commerciale fait appel au marketing ; la demande politique doit faire appel à la culture.
C’est ici qu’intervient la figure de celui que j’appelle le Culturel. Non pas le cultivé, qui consomme de la culture comme on consomme un festival ou une exposition. Le Culturel est autre chose : il est celui qui, en amont du citoyen et du politique, crée les conditions de possibilité de la cité. L’architecte-urbaniste, quand il est à la hauteur de sa tâche, n’est ni un technicien du bâtiment ni un serviteur du capital. Il est le Culturel : celui qui donne une forme matérielle à la sociabilité humaine.
Le Culturel ne demande pas au citoyen ce qu’il veut. Il pose la question antérieure : pourquoi ? Pourquoi circuler ? Pourquoi habiter ? Pourquoi construire ? Ce « pourquoi » est le dernier rempart contre l’automatisme du « comment » de l’ingénieur et du « combien » du promoteur. C’est la question qui sépare la vie humaine de la simple survie cellulaire.
Ceux qui se croient « de la culture » sont souvent les premiers complices de la métastase. Ils s’occupent du contenu — festivals, vernissages, subventions — mais ignorent le contenant : la ville. Ils ne voient pas que sans une cité cohérente, leur culture n’est qu’un produit de consommation hors-sol. Le choc doit venir de là : montrer à ceux qui se croient éveillés qu’ils dorment, eux aussi, du sommeil du politique. L’effet boule de neige commence par là.
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V. Gentrifier pour refonder
Il faut faire de la gentrification non une mode, mais un moyen. Au lieu que les bons penseurs de la gauche morale luttent contre, qu’ils l’apprivoisent.
La proposition est iconoclaste, mais elle découle logiquement du diagnostic. Si la métastase est une prolifération sans forme, la gentrification peut être l’outil qui réinjecte de la forme là où elle a disparu. Non pas la gentrification sauvage qui déplace les populations et muséifie les centres, mais une gentrification apprivoisée : canalisée, orientée, mise au service de la cité.
Car en luttant contre la gentrification par principe, on finit par geler la décrépitude. On maintient des quartiers dans un état de délabrement qui profite aux marchands de sommeil. On pousse les classes moyennes vers la tâche d’huile périphérique. On tue la cité en voulant la sauver.
Apprivoiser la gentrification, c’est utiliser l’appétit des opérateurs — ces prédateurs féroces — pour leur imposer la règle de la qualité urbaine. Autant qu’ils soient les prédateurs qui nettoient la métastase plutôt que ceux qui la nourrissent. C’est transformer un processus économique en acte culturel : on ne déplace pas des populations, on réinvestit un lieu de mémoire pour le rendre à nouveau vivant et politique.
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VI. La Asabiyya générationnelle
Dans le monde globalisé, la solidarité de clan ou de territoire s’efface. Le village de McLuhan est devenu réalité, mais c’est un village sans sol. Un jeune à Tunis partage parfois plus de codes communs avec un jeune à Séoul qu’avec son voisin de palier.
Ibn Khaldoun avait identifié la Asabiyya — cette cohésion de groupe qui fonde la civilisation. Il la voyait naître dans le désert et mourir dans la ville, quand le confort dissout les liens. Gramsci, de son côté, avait compris que le pouvoir ne tient plus par la force militaire mais par l’hégémonie culturelle : quand l’espace lui-même — le centre commercial, la dépendance à la voiture, l’isolement — dicte un mode de vie passif, on n’a plus besoin de policiers à chaque coin de rue.
La synthèse de ces deux pensées éclaire notre présent. Si la Asabiyya ne peut plus être territoriale dans un monde sans frontières réelles, elle sera générationnelle ou elle ne sera pas. La cohésion ne naît plus du sol mais du temps partagé. Les nouvelles générations portent une solidarité transfrontalière, nourrie par les réseaux et l’intelligence artificielle — ces prothèses sociales qui tentent de remplir le vide là où l’espace public a échoué.
Mais une Asabiyya sans murs, sans odeur, sans conflit réel, peut-elle fonder une Hadara — une civilisation ? L’hégémonie gramscienne d’aujourd’hui consiste précisément à nous faire accepter que la connexion remplace la cohésion. Or la connexion est volatile. Elle ne construit pas de villes de pierre, mais des mouvements d’opinion éphémères. L’enjeu est de re-matérialiser cette Asabiyya générationnelle, de lui donner un corps : la cité.
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VII. L’Amana et le pouvoir de réfléchir
On pourrait croire que cette reconstruction de la cité implique de « tuer Dieu » — d’évacuer le sacré pour laisser place au politique pur. C’est le contraire. En évacuant le Dieu-scénario — celui qui écrit nos vies à notre place et justifie la fatalité — Dieu devient plus présent qu’avant. Il nous oblige à l’Amana.
L’Amana, c’est le dépôt, la confiance, la responsabilité éthique que l’homme a accepté de porter. Si nous sommes dépositaires de la terre et de la cité, la laisser pourrir en tâche d’huile est une trahison du dépôt. La citoyenneté n’est plus alors une gestion administrative : c’est l’exercice de l’Amana. Prendre soin de l’espace de l’autre, c’est honorer le contrat.
Mais l’Amana sans la raison est un fardeau aveugle. C’est là qu’intervient Montesquieu : le citoyen doit avoir seul le pouvoir de réfléchir. Le Culturel, en amont, ne fabrique pas des fidèles — ni à une religion, ni à une idéologie, ni à un algorithme. Il crée les conditions spatiales et mentales pour que l’individu puisse exercer son jugement. La cité n’est pas un dogme ; c’est le théâtre de la liberté de penser.
Au lieu de parler du droit du prolétaire — une classe qui n’existe plus — parlons de la citoyenneté et du citoyen. La question n’est plus la propriété des moyens de production. La question est la propriété de l’espace : qui a le droit de faire cité ?
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VIII. Joindre l’agréable à l’utile
Nous sommes passés d’un organisme à un mécanisme, puis d’un mécanisme à une pathologie. La ville médiévale était un corps vivant. La ville moderne était une machine de contrôle. Ce qui reste aujourd’hui n’est ni l’un ni l’autre : c’est une prolifération sans sujet.
L’utile sans l’agréable, c’est la discipline : Haussmann, le zonage, la logistique. C’est fonctionnel, efficace, mais c’est une prison. L’agréable sans l’utile, c’est la mode : le décor, le vernissage, le festival hors-sol. C’est le canari qui chante dans sa cage parce qu’elle est dorée.
Joindre l’agréable à l’utile, c’est le programme du Culturel. C’est proposer une cité où la liberté de réfléchir devient une expérience gratifiante. Où la densité n’est pas une contrainte mais un privilège. Où l’Amana n’est pas un fardeau mais une fierté. Une cité à échelle humaine — cinq cent mille habitants, la taille où la manifestation est visible sans être noyée, où le citoyen est vu sans être épié, où l’on est libre sans être seul.
Le 1er mai, on ne fête pas le travail. On fête la première grève — c’est-à-dire le premier acte par lequel des citoyens ont réclamé leur droit à l’espace. Ce droit est intact. Mais pour l’exercer, il faut d’abord reconstruire le lieu où il s’exerce.
Il faut reconstruire la ville.