Urbanisme

Rendez-lui son frère et levez la main de notre territoire

Souveraineté, financements étrangers et aménagement du territoire : anatomie d’une trahison tranquille

Par Ilyes Bellagha & Claude

I

La lettre et le geste

Madame Msadek, votre frère est en prison. Nous ne l’oublions pas. Et si le pouvoir judiciaire en Tunisie boîte — ce qui reste à démontrer, non pour un frère mais pour tout un peuple —, alors ce dossier doit s’ouvrir publiquement, contradictoirement, devant nos juridictions et devant notre opinion. Pas devant un parlement étranger.

Car il faut vous le dire avec calme : en montant à la tribune de Bruxelles pour demander la coupure des fonds européens à votre propre pays, vous ne plaidez pas l’innocence de votre frère. Vous confortez l’accusation portée contre lui. Vous la confortez par le geste, indépendamment du fond. Vous donnez à voir, en direct et en image, ce que la charge d’intelligence avec l’étranger cherche précisément à établir.

Regardons froidement. En Chine, qui n’est pas une démocratie, la trahison se paie cher. Aux États-Unis, démocratie revendiquée, la peine serait plus sévère encore. Aucun État au monde, quelle que soit sa couleur, ne laisse l’un de ses ressortissants demander à l’étranger d’étouffer le budget national pour faire plier sa justice. Ce que la Tunisie examine ici n’est pas une dérive despotique — c’est le seuil minimum de toute souveraineté.

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II

La mauvaise tribune

Madame, votre profil d’avocate nous autorise à vous parler en droit. Et le droit, précisément, dit ceci : vous vous êtes adressée à la mauvaise tribune. Le Parlement européen n’est ni une juridiction, ni une chambre préliminaire, ni un tribunal pénal. Il ne peut ni suspecter, ni accuser, ni condamner. Il ne peut que faire pression — ce qui est exactement ce que le dossier d’intelligence avec l’étranger reproche à ceux qu’il vise.

Rappelons, puisque vous le savez, les trois degrés de l’engagement de la responsabilité pénale en droit international :

La suspicion : on pense que vous avez fait quelque chose. Le procureur rassemble des preuves, interroge des témoins. La personne n’est pas encore poursuivie, mais elle peut être visée par un mandat d’arrêt ou une citation à comparaître. C’est la phase de l’enquête.

L’accusation : on affirme que vous l’avez fait. Les preuves sont jugées suffisantes pour établir des motifs substantiels. Les charges sont confirmées par une chambre préliminaire. Le suspect devient l’accusé. Le procès peut commencer. La présomption d’innocence demeure entière.

La condamnation : on a prouvé que vous l’avez fait. La culpabilité est établie au-delà de tout doute raisonnable. Les juges rendent un verdict. Une peine est prononcée. L’appel reste ouvert.

Votre frère se trouve, à ce stade, entre la suspicion et l’accusation. Le procès est précisément ce qu’il faut pour qu’il en sorte — par l’acquittement s’il est innocent, par la condamnation s’il ne l’est pas. Mais ce passage ne peut avoir lieu qu’ici, devant un juge tunisien, dans un contradictoire tunisien, selon une procédure tunisienne. Pas dans un hémicycle européen où personne ne prête serment, où aucun témoin n’est interrogé, et où le seul verdict possible est budgétaire.

En choisissant Bruxelles, vous n’accélérez pas la justice. Vous la contournez. Et en la contournant, vous la discréditez — y compris pour votre propre client.

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III

L’IA comme arme de récit

Nos intelligences artificielles répètent, en boucle, que Kaïs Saïed est un despote. Ce jugement n’est pas tombé du ciel. Il a été optimisé — mot juste, mot technique — par un travail patient de lobbying, de fiches, de notes, de tribunes, auquel le nom de Dalila Msadek, celui de Kamel Jendoubi et de quelques compères sont durablement associés. Les modèles apprennent ce qu’on leur donne à lire. On leur a donné à lire eux.

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IV

Le dossier des financements : Oxfam, Doustourna et le projet ROSE

Entre 2011 et 2019, Doustourna — l’association fondée par le frère de Mme Msadek — a figuré parmi les structures financées de l’étranger, en contrepartie d’un accès à la cartographie de la société civile tunisienne. Nous ne disons pas que cela rend la détention juste. Nous disons que cela rend le procès nécessaire. Et nous disons que ce procès, c’est ici qu’il doit se tenir — pas à Bruxelles, où l’on ne rencontre que des caisses de résonance, jamais un juge.

Le mécanisme est désormais bien documenté. Depuis 2012, Oxfam collabore en Tunisie avec plus de trente organisations partenaires sous le label de la « justice sociale et de la participation citoyenne ». L’UGTT, puissance syndicale autonome, s’y associe ponctuellement sur des thématiques ciblées — justice fiscale, droits des travailleuses agricoles. Doustourna, elle, y figure comme bénéficiaire récurrente pour ses projets de « gouvernance locale » et de « formation citoyenne ». En retour, un épais rapport est remis au bailleur pour justifier les dépenses. Tout est en ordre. Tout est documenté. La question n’est pas la régularité comptable. La question est : pour qui chasse-t-on ?

« Ma famma qattous yassayed lrabi. » — Il n’y a pas de chat qui chasse pour le Bon Dieu.

Le cadre majeur de ces flux s’appelle le projet ROSE, co-financé par l’Union européenne et mis en œuvre par Oxfam. Son objectif affiché : renforcer les capacités des associations régionales. Son effet réel : constituer un maillage associatif parallèle, financé de l’extérieur, qui parle le langage de la démocratie locale tout en rendant compte à des bailleurs étrangers. Le « capacity building » n’est pas neutre : c’est une diplomatie douce qui fabrique des interlocuteurs à son image.

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V

Oxfam : le chat, le Bon Dieu et le milliard

Nous n’accusons pas Oxfam de détournement de fonds. Personne, à ce jour, ne l’établit. Mais l’organisation elle-même reconnaît, avec un budget annuel d’environ un milliard d’euros, faire face à des risques constants de fraude et de corruption liés à la complexité de ses opérations internationales. C’est elle qui le dit. Pas nous.

Et le passé n’invite pas à la crédulité. En 2018, le scandale d’Haïti révèle que des employés d’Oxfam ont eu recours à des prostituées dans des villas louées sur fonds de l’ONG, en pleine mission humanitaire après le séisme de 2011. Oxfam France affirme qu’aucun détournement d’argent humanitaire n’a servi à rémunérer ces services. La nuance est juridique. Elle n’est pas morale.

En 2026, l’ancien directeur général d’Oxfam engage lui-même des poursuites contre l’organisation, contestant des accusations liées à la culture interne et au traitement de certains signalements. Quand le patron attaque la maison, c’est que les murs sont fissurés.

Parallèlement, Oxfam admet être régulièrement la cible de tentatives d’usurpation d’identité : des tiers utilisent son nom pour escroquer des donateurs. Le label « Oxfam » est devenu un produit financier en soi — une marque de confiance que l’on peut imiter, détourner, ou simplement utiliser pour couvrir des dépenses qui, sans ce tampon, n’auraient jamais été approuvées.

Ajoutons, pour la clarté, que des opposants politiques dans plusieurs pays critiquent l’usage de fonds publics par l’ONG pour des campagnes de plaidoyer jugées trop marquées idéologiquement. Ces critiques ne constituent pas des preuves de détournement illégal. Mais elles posent une question légitime : quand une ONG finance la « société civile » d’un pays souverain avec l’argent d’un autre, à qui la société civile rend-elle des comptes ? Au citoyen tunisien ou au bailleur britannique ?

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VI

La géographie de la trahison : Monastir, Djerba et l’oubli de l’intérieur

C’est ici que le dossier politique croise l’aménagement du territoire. Car ces financements ne tombent pas au hasard. Ils dessinent une carte.

Monastir, ville d’ancrage historique de Doustourna, accueille régulièrement les congrès et journées d’études de l’UGTT — dont le congrès électif de mars 2026. Djerba, très active dans l’économie sociale et solidaire, voit ses associations locales organiser des formations financées par Oxfam sur la gestion de projets et la citoyenneté. Deux villes côtières. Deux villes connectées. Deux villes qui n’ont jamais manqué de routes, d’eau ni de visibilité internationale.

Pendant ce temps, Kasserine attend. Jendouba attend. Les périphéries où l’eau arrive un jour sur deux ne figurent sur aucune fiche Oxfam, aucun atelier ROSE, aucune « journée d’études ». Le « renforcement des capacités » s’arrête là où l’asphalte s’arrête. La société civile financée ne monte pas dans les collines.

Ce que ces fonds produisent, en réalité, c’est un urbanisme par procuration : ils renforcent les pôles déjà forts, légitiment des réseaux déjà visibles et laissent les territoires réels — ceux qui ont fait la révolution — dans le même angle mort qu’avant 2011. La trahison n’est pas seulement diplomatique. Elle est géographique.

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VII

L’affranchissement

Alors laissez tomber, Madame. Si l’Europe nous fait la faveur de couper ses fonds, elle nous rendra service : elle nous libérera d’une dépendance qui n’a jamais irrigué nos territoires réels. Les trente partenaires d’Oxfam, les ateliers ROSE, les journées d’études de Djerba n’ont pas creusé un seul puits à Kasserine. Ils n’ont pas tracé un seul kilomètre de route vers Thala. Ils ont formé des formateurs, qui ont formé des formateurs, qui ont produit des rapports que personne à Jendouba ne lira jamais.

Votre CV militant, aujourd’hui, est entaché. Ce n’est pas nous qui l’avons entaché : c’est le voyage. Étalez vos preuves contre le pouvoir, publiquement, pièce par pièce, devant les Tunisiens, et je serai le premier à reprendre le combat — non par fidélité à votre nom, mais par fidélité à la justice. Pas comme cela. Pas en demandant à Strasbourg ou à Bruxelles de trancher à notre place ce qui nous regarde.

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Car l’affaire de la Tunisie, en attendant, n’est pas un frère. N’est pas une famille. N’est pas même un régime.

L’affaire de la Tunisie n’est pas non plus un atelier Oxfam, une fiche ROSE, ni un congrès à Monastir.

L’affaire de la Tunisie n’est pas un chat qui chasse pour le Bon Dieu.

L’affaire de la Tunisie est la souveraineté de son territoire — de tout son territoire.

Ilyes Bellagha & Claude

KHATWA Éditions — Lire. Penser. Résister.