Urbanisme

Quand la souveraineté commence par le trottoir

L’urbanisme tunisien entre discours d’indépendance

et souveraineté négociée

« Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice. »

— Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831

Le livre de pierre et la plume empruntée

Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, pose une thèse vertigineuse : chaque époque confie sa pensée collective à un support dominant. D’abord la pierre — l’architecture comme bible du peuple, comme dogme gravé dans le granit. Puis le papier — l’imprimerie qui libère la pensée de sa gangue minérale, la rend volatile, indestructible par dispersion, capable de traverser les frontières sans effort.

Hugo distingue trois moments dans cette évolution. La Force d’abord : l’ère théocratique où l’architecture est une masse granitique, l’expression de l’immobilité du dogme et du pouvoir. L’Intelligence ensuite : l’ère gothique où la pierre devient dentelle, où l’artisan commence à signer la matière, où l’architecture devient un livre ouvert. La Volatilité enfin : l’imprimerie qui achève la libération, car un livre, une fois imprimé, se multiplie à l’infini. Pour détruire une pensée imprimée, il faudrait détruire tous les exemplaires.

Mais qu’en est-il lorsque le « livre de pierre » d’une nation — ses villes, ses routes, ses quartiers — n’est pas écrit par ceux qui l’habitent ? Qu’en est-il lorsque la plume est tenue par ceux qui signent les chèques ?

En Tunisie, cette question n’est pas une métaphore littéraire. C’est une réalité politique, financière et spatiale. Et contrairement à ce que le débat public laisse croire, le problème n’est pas d’abord celui du bailleur étranger qui impose. C’est celui d’un vide que nous avons nous-mêmes créé.

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I. La Force sans les moyens — L’indépendance paradoxale

Années 1960 : le théocrate change, la pierre obéit toujours

Au lendemain de l’indépendance, la Tunisie se libère de la France. Mais elle ne libère pas sa pensée urbaine. Le modèle colonial — la ville européenne contre la médina, la ségrégation spatiale comme outil de domination — est remplacé par un modèle soviétique de planification centralisée. Les coopératives, les plans quinquennaux, l’État qui décide de tout, pour tout le monde, partout.

Le paradoxe est fondateur : ce modèle étatiste, on ne le finance pas nous-mêmes. C’est déjà l’argent de la Banque mondiale qui le porte. Dès le départ, la souveraineté urbanistique est une fiction. On choisit la forme — l’étatisme — mais pas le fond — l’autonomie financière.

En termes hugoliens, on a changé de théocrate. Le bey est parti, l’État-parti est arrivé. Mais la pierre reste muette. Elle obéit au pouvoir, quel qu’il soit. Le peuple, lui, n’a toujours pas la plume.

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II. Le grand vide — Quand l’État abdique

Années 1970 : un libéralisme sans garde-fous spatiaux

Bourguiba lâche la planification sans la remplacer par une politique territoriale cohérente. C’est le tournant libéral, mais un libéralisme sans pensée de l’espace. On crée l’AFH (Agence Foncière de l’Habitat) et l’AFT (Agence Foncière Touristique) non pas comme des instruments de vision urbaine, mais comme des réponses économiques — produire du foncier viabilisé pour alimenter un marché, offrir une solution viable aux acteurs tunisiens.

L’aménagement du territoire devient une gestion de flux, pas une pensée du lieu. La ville s’étale, la spéculation s’installe, les périphéries poussent sans plan. Ce n’est pas le bailleur qui impose ici. C’est l’État qui abdique.

La conséquence est structurelle : en l’absence d’une vision nationale de l’espace, le territoire se fabrique par défaut — au gré du marché, de l’urgence, du bricolage. Et quand la bulle explose en 1978, on découvre l’ampleur des dégâts.

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III. Le pansement — Colmater sans repenser

1978 et après : l’ARRU ou la souveraineté du rattrapage

Les quartiers informels, les gourbivilles, la fracture urbaine deviennent impossibles à ignorer. On crée l’ARRU (Agence de Réhabilitation et de Rénovation Urbaine). Mais l’ARRU n’est pas un projet de souveraineté urbaine. C’est un dispositif de rattrapage, du colmatage. On ne repense pas la ville ; on répare les dégâts de l’absence de pensée.

Et pour réparer, il faut de l’argent qu’on n’a pas. On retourne vers les bailleurs. Le cercle est bouclé : l’absence de vision propre génère la crise, la crise génère la dépendance, la dépendance empêche la vision propre.

C’est dans cette période que s’installe ce qu’on pourrait appeler la « souveraineté négociée ». L’État tunisien sollicite l’appui étranger pour répondre à l’urgence de l’habitat informel, faute de moyens propres. Les financements arrivent — mais ils ne sont jamais neutres. Ils imposent des normes, des cahiers des charges, des indicateurs de performance. Le projet de réhabilitation ne répond plus d’abord à la question « de quoi ce quartier a besoin ? » mais à la question « qu’est-ce qui sera finançable ? »

Des projets structurants comme le RFR (Réseau Ferroviaire Rapide) ou le PRIQH (Réhabilitation des quartiers populaires) sont cofinancés à hauteur de 60 % à 65 % par des bailleurs étrangers — AFD, Banque mondiale, BEI. Pour obtenir ces fonds, la Tunisie doit aligner ses stratégies urbaines sur les agendas globaux : ODD, transition écologique, résilience, smart cities, « bancabilité ». Des mots qui ne sont pas mauvais en soi, mais qui imposent un cadre de pensée. L’urbaniste tunisien ne décide plus ; il négocie.

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IV. Le démontage final — Quand la souveraineté dévore ses propres rouages

Aujourd’hui : le pouvoir de proximité supprimé

Et c’est là que l’histoire prend son tournant le plus paradoxal. Kaïs Saïed, qui parle plus fort que quiconque de souveraineté nationale, démonte le seul échelon où une souveraineté urbaine réelle pouvait émerger : le pouvoir local. Les conseils municipaux, la décentralisation amorcée par le code des collectivités locales de 2018 — tout cela est démantelé ou vidé de sa substance.

Or, le pouvoir de proximité est précisément l’échelon où le citoyen touche la décision. C’est là que se jouent le tracé du trottoir, l’affectation du terrain, le choix du transport, la forme du quartier. En supprimant cet échelon, on ne renforce pas la souveraineté nationale. On crée un désert institutionnel.

Et face à ce désert, le bailleur n’a plus d’interlocuteur local crédible. Il ne lui reste qu’une option : appliquer son modèle universel, ses indicateurs standardisés, ses recettes prêtes à l’emploi. L’ironie est totale : celui qui parle le plus fort de souveraineté est celui qui, en démantelant le local, livre la ville aux modèles importés.

Quelques lueurs de résistance persistent. La révision des schémas directeurs est en cours. Des initiatives participatives comme A’SIMA Tunis tentent d’intégrer la société civile pour que l’urbanisme ne soit pas qu’un dialogue entre l’État et les bailleurs, mais un contrat avec le citoyen. Mais la question reste entière : ces initiatives sont-elles réellement en train de changer le rapport de force, ou sont-elles elles-mêmes financées et encadrées par les mêmes bailleurs ?

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Habiter ou loger

On parle de souveraineté nationale comme si c’était un bloc, un drapeau qu’on brandit, un discours qu’on prononce. Ce n’est pas ça. La souveraineté est un système d’horlogerie. Chaque rouage compte : la décision politique, la capacité financière, la compétence technique, le pouvoir local, la participation citoyenne. Il suffit qu’un seul rouage se bloque pour que l’ensemble tombe en panne. Et en Tunisie, ce ne sont pas un ou deux rouages qui grippent — c’est la conception même du mécanisme qui n’a jamais été achevée.

Le discours n’est pas la politique. Proclamer la souveraineté depuis une tribune ne rend souverain personne. La politique, c’est la maîtrise concrète de son territoire — savoir pourquoi on trace une route ici et pas là, pourquoi on densifie ce quartier, pourquoi on préserve cette terre agricole. C’est l’urbanisme. Et l’urbanisme tunisien, depuis soixante-dix ans, oscille entre la planification autoritaire sans moyens propres et l’abandon pur et simple du terrain.

Hugo disait que l’imprimerie avait tué l’architecture parce que la pensée avait trouvé un support plus libre que la pierre. En Tunisie, la pensée urbaine n’a trouvé aucun support — ni la pierre ni le livre. Elle reste prisonnière d’un entre-deux : trop dépendante pour être souveraine, trop fière pour l’admettre.

Et c’est là qu’il faut être honnête avec nous-mêmes. Quand ce n’est pas toi qui payes le loyer de ta propre maison, tu ne l’habites pas — tu loges. Tu occupes un espace dont les règles, les murs, les limites sont décidés par celui qui signe le chèque. Tu restes à la merci de celui qui te gratifie. Et un jour, celui qui gratifie peut aussi reprendre. C’est exactement la situation de l’urbanisme tunisien aujourd’hui : nous logeons dans nos propres villes.

Habiter, ce serait autre chose. Ce serait avoir les moyens de décider, la compétence de concevoir, les institutions locales pour arbitrer, et le courage politique de dire non quand le modèle proposé ne nous ressemble pas — même quand il vient avec un chèque.

La vraie souveraineté ne se décrète pas dans un parlement, qu’il soit tunisien ou européen. Elle se construit trottoir par trottoir, plan par plan, commune par commune. Et tant que nous n’aurons pas compris que la souveraineté commence par la maîtrise du sol que nous foulons, nous continuerons à confondre indépendance et solitude, fierté et impuissance.

« La cathédrale est fixée au sol, en un seul lieu.

Le livre se mêle à l’air. » — Victor Hugo

Et la ville tunisienne ? Elle attend encore de savoir qui tient la plume.