Architecture

Synonyme d’Architecte ?

ou : qui détient le droit de dé-architectiser ?

Une formule circule. / Elle séduit. / Elle paraît noble.

« Avoir un diplôme d’architecte ne pourra jamais être SYNONYME d’Architecte. »

La majuscule fait tout le travail. Elle élève. Elle distingue. Elle anoblit celui qui la prononce, et range celui qui l’écoute du côté supposé des purs.

Je m’arrête. / Et je pose les questions que cette phrase évite.

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Première question — qui parle ?

Celui qui affirme cela, est-il lui-même architecte ?

Si non — alors qu’il m’explique d’où vient l’autorité qui lui permet de fixer le seuil au-dessus duquel un homme mérite la majuscule.

Si oui — alors il est diplômé. Il a passé la même porte que moi. Il a signé le même serment. Il relève du même Ordre. Et le voilà qui s’autorise, du haut d’un diplôme qu’il dénonce, à dé-architectiser ses confrères.

Étrange opération : se servir de la porte pour décréter qu’elle n’ouvre sur rien.

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Deuxième question — qui est visé ?

Posez-lui la question. / Il vous répondra : « non, ce n’est pas toi que je vise ».

C’est toujours la même mécanique. La formule frappe large, et se rétracte au contact. Anonyme dans son tir, intime dans sa retraite. Elle blesse sans s’engager.

Mais alors, qui ? Les morts ? Les absents ? Une silhouette générique de l’incompétence ?

Une phrase qui ne vise personne en particulier vise tout le monde en général.

C’est la définition même de la calomnie corporative.

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Troisième question — et si l’on accuse l’enseignement ?

Alors disons-le clairement.

Si l’École a failli — réformons l’École.

Si la formation est insuffisante — complétons la formation.

Si le diplôme est trop léger — alourdissons le diplôme.

On ne jette pas le bébé avec l’eau du bain.

Et il faut le rappeler, parce qu’on l’oublie commodément : l’Ordre des Architectes, par ses propres textes, est redevable d’une formation continue à ses inscrits. C’est une obligation, pas une faveur. Celui qui dénonce le diplôme et n’a jamais animé un atelier, une journée, un séminaire pour ses confrères — celui-là n’est pas un réformateur. / Il est un déserteur.

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Quatrième question — et c’est la plus grave : à qui s’adresse cette phrase ?

Elle s’adresse aux jeunes.

Aux jeunes confrères qui sortent de l’École. Qui ouvrent leur premier cabinet. Qui n’ont pas encore le réseau, ni la clientèle, ni les chantiers. Qui ont, eux, le diplôme — et qui n’ont, pour l’instant, que cela.

Cette phrase leur dit, à eux : votre diplôme ne fait pas de vous des architectes. Elle leur dit : tant que vous ne ressemblerez pas à ce que je suis, vous n’aurez pas franchi le seuil. Elle leur dit : attendez votre tour, soyez humbles, taisez-vous.

Permettez-moi, Monsieur, de répondre ici sans détour.

La jeunesse et le diplôme, ensemble, valent infiniment mieux que la seule expérience.

Parce que la jeunesse pose les questions que l’expérience a cessé de poser. Parce que le diplôme apporte ce que l’expérience, livrée à elle-même, finit toujours par perdre : la fraîcheur du doute, et la mémoire de l’École.

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Dernière question — qu’est-ce qu’un architecte qui ne transmet pas ?

Car au fond, c’est ici que la phrase se retourne contre celui qui la prononce.

Un architecte qui ne sait que dis-qualifier, dé-légitimer, dé-architectiser — celui-là, oui, on peut interroger son titre. Non parce que son diplôme serait insuffisant. / Parce que sa pratique l’est.

L’architecture est un fiqh. Une discipline transmise. Une chaîne. Celui qui rompt la chaîne n’élève pas le métier — il l’éteint.

Un architecte qui ne sait pas transmettre n’est plus architecte pour la génération qui vient.

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Coda — d’où je parle

Et pour finir, qu’il me soit permis d’être clair sur un point.

Moi, je ne me revendique pas Architecte.

Avec ou sans majuscule. Je ne m’arroge pas ce que je ne suis pas certain de porter. Et peut-être — peut-être — que ce qui me retient, c’est précisément cela : la production visible de mes confrères, dans cette ville, me fait une désolation.

Une désolation au sens fort. / Au sens premier. / Au sens où l’on regarde, et où il n’y a plus rien à voir.

Un architecte est un groupe.

Et le groupe est un architecte.

Voilà ce que la majuscule individuelle a fait oublier. L’architecte n’est pas un homme seul brandissant son titre. C’est une chaîne. Un tissu. Une ʿaṣabiyya du métier — hors de quoi, il ne reste que des signatures isolées sur des plans isolés, et des villes qui ne tiennent plus debout.

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Et que l’on ne s’y trompe pas : si j’habite où j’habite, ce n’est pas par défaut.

C’est par refus.

Refus des Berges du Lac. Refus de ce que l’on nous présente, numéro après numéro, comme l’aboutissement du métier. Le dernier est là, sur ma table. Il montre, sans le savoir, ce que produisent nos valeureux Architectes — ceux qui portent la majuscule sans rougir.

Le verdict tient en deux mots.

Le Lac ZÉRO.

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Celui qui me reprochera mon diplôme regardera ses berges.

Et nous compterons, ensemble, ce qu’il y reste d’architecture.

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Ilyes Bellagha

KHATWA Éditions