Préambule
Dans un monde où les humains se battent pour des sons organisés en alphabet, l’homme pose deux questions fondamentales : je suis qui — et contre qui. Non pas en philosophe serein, ni en citoyen apaisé, mais en naufragé qui cherche un quai. Il le trouve. Il s’y installe. Et il découvre, trop tard, que les trains ne passent plus.
La langue — cette chose dont il croyait être le propriétaire — est au cœur du malentendu.
I. Le médium et le média
Il faut d’abord distinguer deux réalités que l’on confond sous le même mot. La langue comme médium : le matériau brut, la texture même de la pensée. Chaque langue — français, arabe, latin — porte en elle une manière unique de découper le réel. Ce n’est pas un outil qu’on prend et qu’on pose. C’est une matrice. On naît dedans.
La langue comme média, c’est autre chose : un système de diffusion institutionnalisé, un véhicule de masse, une monarchie. L’anglais n’est pas meilleur en tant que médium — il n’exprime pas mieux la nuance ou la douleur que l’arabe ou le français. Mais il est le média absolu. Le système d’exploitation du monde.
Le français, lui, est devenu une pièce de musée. Riche comme médium — infiniment — mais étriqué comme média. Il a perdu la couronne. Il reste la langue. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est plus le levier de commande.
II. La chute du roi
Mais voici le retournement que personne n’a vu venir : l’anglais lui-même est en train de perdre sa couronne. Non pas au profit d’une autre langue — le mandarin, peut-être, un jour — mais au profit de quelque chose qui n’est plus une langue du tout.
L’algorithme de mapping transforme tout sens en géométrie. « Roi » et « Reine » ne sont plus des mots indexés dans une bibliothèque — ce sont des points situés à une distance mathématique précise dans un espace multidimensionnel. La traduction devient instantanée, fluide, invisible. Dès lors, à quoi sert le véhicule hégémonique ? À rien.
Nous ne sommes plus dans une monarchie de langues. Nous sommes dans une dictature de la topologie : celui qui possède la carte la plus précise possède le pouvoir, peu importe la langue qu’il utilise pour l’afficher.
III. La langue-interface
Ce qui reste alors n’est plus ni médium ni média. C’est ce que l’on pourrait appeler la langue-interface : un habillage cosmétique appliqué sur un moteur de calcul. L’intelligence artificielle ne « parle » pas français. Elle projette du français pour l’usager — comme on applique un skin sur un jeu vidéo. La surface change. Le moteur, lui, reste opaque.
La matrice n’est plus linéaire. Il n’y a plus un émetteur, un canal, un récepteur. Il y a une topographie de probabilités où tout existe simultanément avant d’être « appelé ». La langue de sortie — le mot que vous lisez en ce moment — est une génération à la demande. Elle n’est la propriété de personne. Elle n’identifie personne.
Et c’est là que l’homme commence à vaciller.
IV. L’abdication
L’homme s’identifie par une langue qui ne l’identifie plus.
« En transférant l’acte de penser à la machine, l’homme oublie ce que la langue a toujours su : qu’elle ne sert pas seulement à formuler la pensée, elle la transcende — vers ce domaine de méditation intérieure qui reste, heureusement, interdit à tout algorithme. »
En se déchargeant de la pensée, l’homme ne se libère pas. Il abdique.