KAIS, l’homme qui a écrit dans le noir
Kaïs Saïed n’a rien compris à son propre projet
I. L’homme du verbe
Kaïs Saïed n’est pas un imposteur. C’est là où réside le vrai problème.
Il a nommé le mal avec précision : la corruption systémique, la capture de l’État par les partis, la démocratie de façade qui fabrique du consentement sans produire de souveraineté. Son diagnostic était juste. Sa colère, légitime. Et le peuple l’a entendu — non pas comme un politicien, mais comme un miroir.
Mais un miroir n’est pas un architecte.
Saïed a construit son projet dans le noir — seul, avec ses certitudes, sans confronter sa vision au réel qui résiste, au territoire qui pense, aux hommes qui bâtissent. Il a confondu la clarté du verbe avec la vérité du projet. Il a pris sa propre rhétorique pour un plan.
Et c’est précisément là, dans cet espace entre le mot juste et l’acte juste, que tout a commencé à se défaire.
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II. Socrate avant Omar
Il y a un homme que Saïed n’a pas lu — ou n’a pas voulu lire. Un impie, selon certains. Un homme condamné par sa propre cité. Socrate.
Socrate ne savait pas tout. Et c’est précisément ce qu’il savait.
Je sais que je ne sais pas — cette phrase n’est pas une posture d’humilité. C’est une méthode. C’est la condition première de celui qui prétend gouverner des hommes libres : reconnaître la limite de sa propre vision avant d’imposer sa loi. Interroger avant de décréter. Douter avant de dissoudre.
Saïed, lui, est certain. Certain du mal, certain du remède, certain de sa légitimité. Cette certitude absolue — qui fut sa force en 2019 — est devenue son mur. Un homme qui ne doute plus n’écoute plus. Un président qui n’écoute plus ne gouverne plus. Il décrète dans le noir.
Socrate est mort pour ses questions. Saïed, lui, risque de tuer son propre projet par l’absence de questions.
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III. Omar a fondé Basra
Omar ibn al-Khattab n’était pas urbaniste. Il était calife, conquérant, homme de guerre. Et pourtant, quand il a fondé Basra, il l’a fondée selon une logique — militaire certes, mais une logique. Le territoire n’était pas un ennemi à soumettre. C’était un corps à organiser, à relier, à faire tenir ensemble.
Même la guerre comprend que le territoire pense.
Saïed, lui, arrive au pouvoir avec une doctrine : le pouvoir par le bas. La souveraineté remontant du quartier vers l’État. Le citoyen comme brique fondatrice. C’est beau. C’est même juste.
Mais quand la Place Pasteur se réveille, il envoie l’armée jardiner.
Ce n’est pas une erreur tactique. C’est une contradiction ontologique. On ne peut pas ériger le peuple en source de toute légitimité le matin et le disperser par la force le soir. On ne peut pas promettre le pouvoir par le bas et gouverner par le haut dès que le bas se manifeste autrement que prévu.
Et pendant ce temps, la cohésion territoriale se défait. Pas à cause des ennemis de la Tunisie. À cause d’une politique d’aménagement par défiance — tous pourris, donc tout défaire, tout centraliser, tout suspendre. Le territoire ne supporte pas le vide. Quand l’État se retire par méfiance, ce n’est pas la vertu qui s’installe. C’est la fracture.
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IV. On n’est pas tous pourris
Il faut le dire, clairement, sans fausse modestie et sans corporatisme : les architectes, les urbanistes, les planificateurs, les ingénieurs, les administrateurs de territoire — ils existent. Ils travaillent. Ils résistent.
La compétence nationale n’est pas un mythe nostalgique. Elle est là, dans les bureaux, dans les chantiers, dans les écoles d’architecture, dans les services techniques des municipalités que personne ne regarde. Des hommes et des femmes qui ont choisi de rester — pas par résignation, mais par conviction que ce pays mérite qu’on lui consacre une vie.
Gouverner par la défiance générale, c’est les trahir deux fois : d’abord en les ignorant, ensuite en les traitant comme suspects.
Un État ne se construit pas contre ses propres bâtisseurs. Une nation ne se reconstruit pas en déclarant la guerre à ses compétences. Saïed le sait — il l’a dit autrement, en d’autres temps. Mais la certitude dont nous parlons depuis le début de cet article a fini par avaler même ses propres intuitions justes.
Le pouvoir par le bas ne signifie pas le pouvoir sans les compétences. Cela signifie le pouvoir avec le peuple — et le peuple inclut ceux qui savent bâtir, tracer, relier, penser le territoire dans le temps long.
L’humilité de Socrate, ici, aurait suffi : appeler ceux qui savent. Écouter. Confronter la vision au réel.
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V. Les moulins à vent
Kaïs, tu te bats contre des moulins à vent.
Non pas parce que tes ennemis sont imaginaires — certains sont réels, déclarés, acharnés. Mais parce que tu en as fabriqué là où il n’y en avait pas. Tu as vu de la corruption là où il y avait de la compétence. Tu as vu de la résistance là où il y avait de la méthode. Tu as vu des obstacles là où il y avait des fondations.
Don Quichotte au moins avait l’excuse de la folie douce. Toi, tu as la lucidité du juriste et la cécité du solitaire. C’est plus grave.
Le mandat finira. Les mandats finissent toujours. La question n’est pas de savoir si tu survivras politiquement — c’est déjà secondaire. La question est ce que tu laisseras derrière toi. Un territoire fracturé ou une cohésion retrouvée. Une administration humiliée ou une compétence nationale mobilisée. Un peuple dispersé Place Pasteur ou un peuple qui a enfin tenu les rênes.
Tu as allumé une flamme en 2019. Le peuple t’a suivi parce qu’il y croyait — et parce qu’il avait raison d’y croire, au fond. Mais une flamme qui ne reçoit pas d’air finit par se consumer elle-même.
Socrate posait des questions. Omar bâtissait des villes. Ibn Khaldoun lisait les cycles. Toi, tu as le verbe de tous les trois — et tu écris encore dans le noir.
Il est encore temps d’allumer la lumière.
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Ilyes Bellagha & Claude / KHATWA Éditions
Lire. Penser. Résister.