Architecture de Sens

Le Village Gaulois : Quand l’Ordre résiste à la Raison

Par Ilyes Bellagha

Il existe en Tunisie une curiosité institutionnelle qui défie les lois de l’évolution démocratique : un petit « village gaulois » niché au cœur de la République, où le temps semble s’arrêté aux heures les plus sombres du corporatisme. Ce village, c’est l’Ordre des Architectes (OAT).

L’Invention d’un Collier

Il faut avoir le courage de l’honnêteté historique : les Ordres professionnels, dans leur matrice originelle, sont une invention des régimes fascistes du siècle dernier. Conçus pour encadrer, surveiller et domestiquer les forces vives de la nation, ils avaient pour but de substituer la discipline de caserne à la liberté de pensée. Partout ailleurs, ces structures ont su opérer leur mue, se transformant en instances de régulation éthique et en garants du bien-être citoyen. Partout, sauf dans notre village gaulois.

Ici, l’institution semble avoir gardé la nostalgie du « collier pour chien ». On nous laisse une laisse, juste assez longue pour que nous puissions atteindre le bureau de la municipalité et apposer un cachet sur un dossier. Mais la main qui tient le lacet, elle, appartient aux spéculateurs et aux marchands de béton. On nous accorde le droit de signer la mort de nos paysages, mais jamais celui de donner vie à une vision.

La Misérabilité Imposée

Ce n’est pas une crise de l’architecture que nous vivons, c’est une politique de la misérabilité. On nous impose une laideur standardisée, une ville « gommée » de son sens, pour mieux servir les désirs des prédateurs fonciers. L’architecte, réduit au rôle de subalterne administratif, assiste impuissant — ou complice par silence — à l’effondrement de la dignité urbaine.

Le village résiste à la raison car la raison exigerait l’ouverture, la transparence et le retour au service de l’intérêt général. Au lieu de cela, nous voyons l’Ordre se crisper, se radicaliser dans un corporatisme qui frôle l’extrême droite institutionnelle : une structure fermée, autoritaire, où la remise en question est vécue comme une trahison et où le sens est sacrifié sur l’autel du contrôle.

Le Privilège de l’Artiste : Habiter les Vœux des Tunisiens

Nous ne venons pas au rassemblement du 22 mai pour mendier des miettes administratives. Oui, nous venons pour réclamer des privilèges. Mais pas ceux d’une caste protégée : nous réclamons le privilège de dire à haute voix, pour que même les autistes institutionnels l’entendent, que nous sommes des artistes.

Notre métier n’est pas de remplir des formulaires, mais d’habiter les vœux des Tunisiens. Le citoyen tunisien a enfin le droit de sortir de cette tristesse grise, de cette architecture de la résignation conçue par des ignorants qui ne savent même pas chercher où se trouve leur propre bien.

Le Vrai Bien : De la Terre à l’Empire

Le 22 mai, nous leur dirons en face : le « bien » ne se cache pas dans l’obscurité stérile des comptes en Suisse. Le vrai bien, c’est cette terre. Cette terre de Tunisie qui, un jour, les enterrera eux et leurs ambitions de béton, mais qui verra naître nos enfants.

C’est là que le paradoxe du « Village Gaulois » prend fin. En refusant la soumission aux spéculateurs, ce petit bastion de résistance deviendra l’épicentre d’une renaissance. L’avenir de ce village est de redevenir la locomotive de l’Afrique — Ifriqiya.

L’Architecte Citoyen : Le Regard vers Demain

Nous voulons un Ordre optimiste, progressiste, qui regarde le lendemain. Nous brisons le collier pour libérer l’énergie créatrice. Nous cessons d’être les chiens de garde du profit pour redevenir les gardiens de la cité.

Le 22 mai, nous ne manifesterons pas contre une institution, nous manifesterons pour une naissance.

« Joindre l’agréable à l’utile : l’architecture du sens commence par le plaisir d’exister. »