Architecture

Bander devant un fantôme

Note sur la colonialité tardive

Elle s’appelle personne. Elle n’a pas d’âge. Elle n’a pas de mère. Elle n’a pas marché dans ce champ — il n’y a pas de champ. La brise qui soulève ses cheveux n’a jamais existé. Ses seins, ses clavicules, ses lèvres entrouvertes, la peinture tribale qu’elle porte sur la pommette : une moyenne statistique. Une convergence de millions d’images ingérées par une machine qui a appris, à force, à recracher exactement ce qu’on attendait d’elle : une Pocahontas pour célibataires fatigués.

Et pourtant, on bande.

Commençons par là. Sans drapé, sans posture. L’image fait effet. C’est le premier renseignement qu’elle livre sur elle-même, et sur nous. Le piège fonctionne. Il fonctionne sur celui qui a lu Fanon, sur celui qui a écrit sur la colonisation des corps, sur celui qui sait parfaitement que cette « indigène » est une fabrication occidentale recyclée cinq siècles plus tard par un algorithme californien, poussée dans un flux tunisien par un compte de distribution — mataredition, 76 likes, 16 partages — entre une publicité pour parfum et une prière du vendredi.

C’est cela, la colonialité tardive. Plus la botte sur la nuque. La machine qui a intériorisé la botte, digéré la botte, recraché la botte sous forme d’image douce. On ne colonise plus les corps : on colonise leur apparition. On fabrique, pour des regards qui n’avaient plus besoin qu’on les éduque, des fantômes exactement calibrés pour les émouvoir.

Cette femme qui n’existe pas porte cinq siècles sur les épaules. Elle porte la sauvagesse de Montaigne, la princesse indienne de Disney, la vahiné de Gauguin, l’odalisque de Delacroix, la petite bédouine des cartes postales coloniales, la Pocahontas du marketing ethno-chic, et maintenant l’output 1024×1024 d’un modèle de diffusion. Elle est la synthèse de tout ce que l’Occident a appris à désirer chez l’Autre, une fois l’Autre tué, domestiqué, ou disparu. Elle est le monument final à cette disparition.

Qu’un compte tunisien la repartage n’est pas une ironie. C’est la preuve. Le colonisé a fini par acheter l’image que le colonisateur avait fabriquée de quelqu’un d’autre. Le Maghreb distribue la Pocahontas algorithmique comme il distribuait jadis le fantasme de la mauresque à ses propres bourgeois — avec un temps de retard et un empressement supplémentaire.

Alors, bander devant un fantôme ?

Oui, parfois. Je ne ferai pas semblant. Mais l’honnêteté intellectuelle commence là où s’arrête la complaisance : reconnaître le trouble, puis le disséquer. Ce qui bande, ce n’est pas un homme devant une femme. C’est un dispositif devant son propre miroir. La machine m’a tendu exactement ce qu’elle a calculé que je désirerais. Et j’ai failli obéir — ce qui est, aujourd’hui, la seule définition utile du mot aliénation.

La vraie question n’est pas ai-je le droit. La vraie question est : qui a mesuré ce désir avant moi, qui l’a fabriqué, qui le monétise ? La réponse est connue. Un serveur à San Francisco, un dataset constitué sans consentement, une API facturée à la seconde, un algorithme Meta qui a décidé que cette image remonterait dans mon fil parce qu’elle « performe ». Je ne suis pas un sujet libre devant une image. Je suis une donnée dans une boucle.

Aveu d’un architecte gigolo.

Et il faut bien le dire, pendant qu’on y est, ce que nous fabriquons depuis que 3DS est entré dans nos agences.

Depuis trente ans, nous — architectes — produisons exactement ce type d’images. Un porche monumental plaqué sur un immeuble de rapport. Des arbres qui n’y seront jamais. Une façade lavée par un soleil qui ne vient pas de ce côté. Et au premier plan, presque toujours — une silhouette. Une blonde en robe légère, parfois deux, « pour l’échelle humaine », dit-on dans les ateliers en rigolant à moitié. Pour l’échelle, bien sûr. Comme si l’échelle se mesurait en cheveux longs et en hanches.

Nos clients bandent. Et versent de l’argent.

C’est tout le métier, ou presque. Fabriquer au client la sensation qu’il habitera un rendu — et lui facturer la désillusion à la livraison. Nous avons formé des générations entières à ce désir-là : celui d’un immeuble peuplé de mannequins, d’un quartier sans mendiants, d’une ville sans ordures, sans bruit, sans vieillesse. Nous avons préparé l’œil. Nous avons dressé la machine à bander.

La Pocahontas algorithmique n’est pas une rupture. Elle est notre aboutissement. Midjourney fait en deux secondes ce que nous facturions jadis trois semaines. La seule différence, c’est que nous, au moins, nous savions que nous mentions.

J’ai moi aussi placé la silhouette au bon endroit du rendu. Je connais le geste. Je connais le sourire du client qui regarde son futur immeuble et qui commence, doucement, à désirer. Je sais qu’il ne désire pas le bâtiment. Il désire la fille sur le parvis, et il croit — c’est tout l’art — que c’est le parvis qui lui fait cet effet.

Nous avons été les premiers dresseurs de ce regard-là. La machine n’a fait que reprendre le dossier.

Il y a une dignité possible, et une seule : nommer le piège à voix haute. Dire que ça marche. Dire pourquoi ça marche. Dire à qui ça sert que ça marche. Et continuer à marcher.

C’est le sens du mot khatwa.

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Ilyes Bellagha & Claude

KHATWA Éditions — Lire. Penser. Résister.