De la pierre aux mots : chronique d’un architecte tunisien
Je suis architecte. J’ai passé plus de vingt ans à dessiner des rêves en élévation, à calculer des portées, à défendre des proportions justes. Aujourd’hui, je me surprends à écrire. Pas parce que j’ai renoncé à la pierre, mais parce que la pierre, en Tunisie, m’a souvent renoncé.
Le métier que j’ai choisi par vocation est devenu, pour beaucoup d’entre nous, une forme de prostitution silencieuse. On vend son nom, son temps, son goût, pour des projets où la qualité est sacrifiée sur l’autel du « low cost » et des relations. On accepte des cahiers des charges indignes, des matériaux médiocres, des délais impossibles, des maîtres d’ouvrage qui veulent une villa « comme sur Pinterest » pour trois dinars. On signe des plans qu’on n’ose plus regarder en face. On construit des cages à humains au lieu d’habitats dignes. Et on se tait. Parce qu’il faut payer les factures, nourrir la famille, faire tourner le bureau.
Cette perte de dignité n’est pas seulement individuelle. Elle est collective. Elle ronge la profession. Combien de jeunes diplômés, brillants, pleins d’idées, finissent par faire des rendus 3D pour des agences étrangères à distance, ou par abandonner complètement ? Le chômage des ingénieurs et architectes reste criant. L’émigration devient la seule esquisse viable. On part en Europe, au Golfe, au Canada, en emportant avec soi des années de formation subventionnée par l’État tunisien. On laisse derrière nous un pays qui continue à construire n’importe comment, sans vision, sans mémoire, sans avenir dessiné.
J’ai connu cette tentation. J’ai tenu bon, parfois par orgueil, parfois par amour têtu de ce sol. Mais tenir a un prix : la frustration quotidienne, les nuits à refaire des plans déjà compromis, la sensation que chaque bâtiment achevé est un compromis de plus avec sa propre conscience.
C’est là que l’écriture est venue. Non pas comme une fuite, mais comme un acte de résistance. Écrire, mieux que périr. Mieux que se taire et mourir à petit feu. Mieux que regarder ses enfants grandir dans un pays qui n’offre plus de rêves à leur mesure. Écrire, c’est reprendre la main sur le récit. C’est bâtir, non plus en dur, mais en mots. C’est poser des fondations invisibles pour ceux qui viendront après.
Je ne prétends pas que les mots remplacent la pierre. Ils ne logent personne. Ils ne protègent pas de la pluie. Mais ils peuvent réveiller les consciences, rappeler ce que devrait être une architecture digne de ce nom : respectueuse de l’humain, du climat, de la mémoire des lieux, de la beauté. Ils peuvent dire ce que les plans refusent de montrer : la laideur galopante de nos villes, la disparition des médinas, l’uniformisation hideuse des zones pavillonnaires, l’absence totale d’urbanisme à long terme.
À mes confrères, aux jeunes surtout, je veux dire ceci :
Votre avenir, prenez-le comme un projet d’architecture. Ne vous arrêtez pas à l’esquisse. L’esquisse, c’est facile : c’est le rêve pur, les lignes légères sur papier calque, les images de synthèse qui font briller les yeux. Le vrai projet commence après. C’est la phase APS, l’exécution, le suivi de chantier, les compromis, les erreurs, les corrections. C’est la sueur, les retards, les imprévus.
Traitez votre vie professionnelle comme un bâtiment que vous concevez pour durer cent ans. Choisissez vos matériaux (vos compétences, vos valeurs, vos réseaux) avec exigence. Dessinez un programme clair : que voulez-vous vraiment construire ? Pas seulement des murs, mais une existence qui ait du sens. Anticipez les contraintes (économiques, administratives, familiales) sans les laisser tout écraser. Et surtout, n’abandonnez pas en phase DCE. Allez jusqu’au bout, même si le résultat n’est pas parfait. Un bâtiment habité vaut mieux qu’un chef-d’œuvre qui reste sur le papier.
Ne fuyez pas la Tunisie par désespoir seul. Partez si vous le devez, pour apprendre, pour respirer, pour gagner en expérience. Mais gardez un fil tendu. Ramenez des idées, des savoir-faire, une exigence nouvelle. Le pays a besoin de vous, même s’il ne le sait pas encore.
Et puis, gardez le droit de rêver. Même si un cauchemar à l’aube évapore les désillusions. Le matin, quand la lumière crue révèle les fissures, les malfaçons, les promesses non tenues, continuez à rêver quand même. Parce que l’architecture est d’abord un acte d’optimisme. Croire qu’on peut faire mieux, qu’un espace peut transformer une vie, qu’une ville peut redevenir belle et juste.
Je ne sais pas si ces mots atteindront quelqu’un. Comme disait l’autre, ce sont peut-être des bouteilles à la mer. Mais je les lance. Parce que je refuse que ma génération soit la dernière à avoir porté ce rêve architectural tunisien. Parce que je veux que Malak et Rami, mes enfants, grandissent dans un pays qui construit encore avec fierté, et non avec honte.
De la pierre aux mots, le chemin n’est pas si long. Les deux sont des manières de laisser une trace. Les deux exigent rigueur, honnêteté, courage. Les deux peuvent être trahis. Mais les deux, surtout, peuvent être sauvés par ceux qui refusent la prostitution de l’âme.
Alors, architectes tunisiens, jeunes ou moins jeunes : dessinez. Construisez. Écrivez. Rêvez. Et ne vous arrêtez jamais à l’esquisse.