Ibn Khaldoun à Tunis : quand l’architecture révèle l’échec de l’ordre et la providence de l’ordonnancement
L’‘umrân, cette « culture de la vie en société » selon Ibn Khaldoun, s’inscrit dans la pierre en couches successives – pratiques, savoir-faire, solidarités invisibles (‘asabiyya) que nul décret ne peut fabriquer. Né à Tunis en 1332, le penseur maghrébin nous offre, sept siècles plus tard, la clé pour lire notre présent urbain et politique. La ville n’est pas un plan sur papier, elle est la mémoire vivante d’une civilisation.
Pourtant, le politique tunisien, comme ailleurs dans le monde moderne, préfère le grand air. Il nous sert un discours sur la citoyenneté en mode Oum Kalthoum : voix puissante, vibrato émouvant, binaire droit/devoir qui fait vibrer les foules un soir de fête nationale ou de commémoration révolutionnaire. Belle performance. Mais une fois les lumières éteintes, il ne reste qu’une lecture institutionnelle formelle, un « bidon » juridique qui ne touche jamais le sol des ruelles ni les strates accumulées.
L’urbanisme d’ordre – celui des percées coloniales, des grands ensembles bourguibiens, des plans directeurs post-2011 – commet la faute la plus grave : il ignore ces couches civilisationnelles, ou pire, il fait semblant de les respecter. Et la Tunisie le paie cher : par l’ordre, elle est ingouvernable. Par l’ordonnancement – cet arrangement providentiel qui laisse parler la sédimentation culturelle –, elle redevient possible.
C’est cette opportunité khaldounienne que cet article veut saisir. Non pour célébrer l’architecture comme simple décor du pouvoir, mais pour la lire comme le seul véritable archive du politique.
Ibn Khaldoun comme prisme : ‘umrân, ‘asabiyya et sédimentation
Dans la Muqaddimah, Ibn Khaldoun pose l’‘umrân comme fait social total. La civilisation n’est ni idée abstraite ni contrat social, mais accumulation concrète de pratiques humaines dans l’espace. La ville est « processus d’accumulation » : capital, travail, savoir, métiers diversifiés. Elle naît de la contrainte étatique (impôt, force) mais vit par les couches qu’elle sédimente au fil des générations.
Au cœur de cet ‘umrân : l’‘asabiyya, cette cohésion de groupe, solidarité réelle, souvent clanique ou tribale au départ, qui permet la conquête puis la construction. Elle n’est pas éternelle. Le luxe urbain la corrode : quand les citadins s’habituent à l’abondance, leur courage et leur solidarité s’étiolent. L’architecture devient alors signe ambivalent : palais et mosquées magnifiques marquent l’apogée, mais aussi le début du déclin si elles rompent avec les strates profondes.
Ibn Khaldoun distingue ainsi deux logiques spatiales :
- L’ordre : imposé d’en haut, rationaliste, autoritaire. Il concentre richesse et pouvoir dans la capitale, crée des bâtiments ostentatoires, mais risque de briser l’‘asabiyya locale.
- L’ordonnancement : arrangement organique, providentiel, qui respecte et superpose les couches existantes (maisons à patio, ruelles, souks, pratiques quotidiennes).
La ville khaldounienne n’est donc pas tabula rasa. Elle est sédimentation. L’architecte ou l’urbaniste qui l’oublie agit en fossoyeur de civilisation.
Le discours citoyen à la Oum Kalthoum : la citoyenneté comme opéra formel
Oum Kalthoum incarnait une voix capable d’unir un peuple dans l’émotion collective – patriotisme, amour, résilience. Nasser l’utilisa magistralement comme soft power. Dans le contexte tunisien post-indépendance et surtout post-2011, le discours politique reproduit ce registre : grands textes constitutionnels chantant les droits et devoirs du citoyen, appels à la participation, rhétorique de la modernité démocratique.
Le binaire droit/devoir sonne juste sur scène. Il émeut. Il légitime. Mais il reste formel. Il produit des institutions (parlements, lois, plans nationaux) qui ne s’ancrent pas dans le réel civilisationnel. La citoyenneté devient un opéra : belle partition, mais qui ignore les pratiques réelles des habitants – comment ils s’approprient l’espace, négocient les solidarités de quartier, maintiennent les savoir-faire informels.
Résultat : un « bidon formel ». Des constitutions successives qui proclament des principes sans voir que l’espace urbain, lui, continue à vivre (ou à souffrir) selon d’autres logiques. L’architecture révèle cruellement ce décalage : les places publiques deviennent scènes de protestation précisément parce que le discours ne les a pas vraiment habitées.
L’architecture comme couches civilisationnelles : ce que l’urbanisme d’ordre feint d’ignorer
L’architecture tunisienne est, par excellence, sédimentation : influences puniques, romaines, arabes, andalouses, ottomanes, puis coloniales. La médina de Tunis n’est pas un musée figé ; elle est un tissu vivant de pratiques – maisons à patio pour l’intimité et la fraîcheur, ruelles pour la sociabilité contrôlée, souks pour l’économie informelle, mosquées pour le repère collectif. Ces éléments portent l’‘asabiyya locale : solidarités de quartier, savoir-faire artisanaux, adaptation au climat et au mode de vie.
L’urbanisme d’ordre, lui, procède par imposition :
- Période coloniale : percées dans la médina pour « aérer » et contrôler (Avenue de France, aujourd’hui Habib Bourguiba). Modernité européenne comme outil de domination.
- Post-indépendance bourguibienne : grands projets, architecture d’État (Cacoub et autres), extension moderne qui dialogue parfois avec l’héritage mais souvent le contourne ou le perce. La cité Ibn Khaldoun elle-même, projet SNIT des années 1970, tente une hybridation (référence à la médina + fonctionnalisme) mais reste un exercice top-down.
- Post-2011 : plans directeurs qui parlent de « participation citoyenne » tout en continuant les mêmes logiques de zonage et de grands ensembles.
La feinte est plus grave que l’ignorance pure : on préserve un bout de mur pour la photo, on classe un monument, mais on ignore les pratiques vivantes qui font tenir l’ensemble. On rompt ainsi l’‘asabiyya spatiale. L’espace devient ingouvernable : contestations permanentes, squats, informalité comme résistance, fragmentation sociale.
Tunisie : ingouvernable par l’ordre, providentielle par l’ordonnancement
La Tunisie contemporaine illustre parfaitement le cycle khaldounien. L’ordre étatique (colonial puis national) a produit une modernité visible : avenues, universités, infrastructures. Mais il a aussi créé des fractures : médina délaissée puis muséifiée, banlieues fragmentées, littoral bétonné pour le tourisme.
Après 2011, la révolution a réinvesti les places (Kasbah) comme espaces de vraie délibération – moment d’‘asabiyya retrouvée. Pourtant, le retour à l’ordre institutionnel a vite repris le dessus, sans ordonnancement profond.
L’ordonnancement providentiel existe pourtant : réhabilitations discrètes où les habitants réinvestissent les couches anciennes, hybridations spontanées (commerces informels dans les structures modernes), pratiques populaires qui maintiennent la cohésion malgré les plans. C’est dans ces arrangements modestes, respectueux des sédimentations, que se refonde le politique réel – pas dans les grands discours.
Perspective khaldounienne : le vrai pouvoir urbain naît de l’harmonie entre strates accumulées et arrangements nouveaux. Il ne se décrète pas ; il s’ordonne.
Conclusion : Reprendre la main sur l’ordonnancement
L’architecture nous montre que le politique authentique n’est pas institutionnel-formel mais civilisationnel. Ibn Khaldoun, depuis Tunis, nous invite à lire les murs non comme décor mais comme archive vivante de l’‘umrân.
En Tunisie, l’opportunité est unique : crise urbaine, héritage khaldounien, jeunesse inventive. Il s’agit de passer de l’ordre imposé à l’ordonnancement humble et audacieux – celui qui laisse parler les couches, renforce l’‘asabiyya locale et permet à la citoyenneté de s’incarner dans la pierre et dans la vie quotidienne, bien au-delà du vibrato.
Les architectes, urbanistes, citoyens et décideurs ont ici une responsabilité historique : ne plus feindre. Ordonner, enfin.