Architecture

La tombe de notre vie

Notes sur l’architecture et le désespoir, de l’ENAU à Sidi Mehrez

I. Le bilan

On grandit, puis on vieillit. Et un soir, entre deux toux, on fait le compte. On s’est amusé, dépensé, bu, vomi — et puis rien. Le corps a passé, l’âme n’a rien déposé. Quarante ans, cinquante ans, et toujours rien qui tienne.

Alors, tard, on construit. Deux murs, trois pièces, une terrasse si le terrain le permet. On y met ce qui reste d’argent, d’orgueil, de peur. Chez nous en Tunisie, on a un mot pour cela. On dit de la maison : la tombe de notre vie.

Ce n’est pas une image. C’est un diagnostic.

II. La tombe de notre vie

Les Européens parlent de la maison comme d’un abri, d’un nid, d’un être. Heidegger la pense comme habiter, Bachelard comme poétique, Kahn comme silence et lumière. Belles paroles. Nous, nous disons plus simplement : tombeau.

Le proverbe ne méprise pas la maison. Il la prend au sérieux. Il dit : tu poses la première pierre en sachant qu’elle te survivra. Tu bâtis le lieu où l’on te veillera. Chaque mur monté est un morceau de linceul tissé à l’avance.

Et c’est précisément pour cela qu’on bâtit avec soin. Parce que personne ne coule du béton médiocre pour sa propre tombe. La lucidité populaire a compris ce que l’architecture savante oublie : on ne construit pas pour vivre, on construit pour avoir été. Le toit n’abrite pas le corps du vivant, il abrite la mémoire du mort.

Là-dessus, le Tunisien pauvre en sait plus que le docteur en architecture.

III. Le nid et le formulaire

On se marie, dit-on, pour fonder un nid. Très bien. Mais où est passé l’amour dans l’affaire ? On l’oublie, ou on le publie — dans un formulaire de crédit.

Regardez les jeunes couples d’aujourd’hui. Avant de se promettre fidélité, ils se promettent solvabilité. Avant le cadi, le banquier. Avant l’imam, le directeur d’agence. C’est lui, désormais, qui bénit l’union. C’est son tampon qui fait foi. La dot est devenue un dossier, le trousseau une facture, la nuit de noces un calendrier d’échéances.

L’amour, dans tout cela, ne pèse plus lourd. Il ne remplit aucune case. Il ne garantit aucun remboursement. On le range quelque part entre la belle-mère et les photos de mariage — avec les choses qu’on regarde une fois, puis plus jamais.

Le nid s’est vidé de son oiseau. Il reste la cage, payable en vingt-cinq ans.

IV. La beauté comme monnaie

Dans cette économie, une femme sans emploi a encore une chance — si elle est belle. Elle peut se marier chez les vieux riches, ces gentils cocus qui achètent par le mariage ce qu’ils ne sauraient plus provoquer autrement. Sa beauté devient sa seule monnaie convertible. Son corps sert de garantie là où le diplôme manque.

Si elle n’est pas belle, ou pas assez, ou plus assez, elle est destinée à une autre condamnation : vieille fille. Le logement parental à perpétuité. Jamais de tombe à elle. Jamais de mur où graver son nom. Elle passera de la chambre de son père à la chambre de son frère, et finira dans un coin, tenante silencieuse d’une clef qu’on ne lui donnera jamais.

Voilà ce que notre société a produit en deux générations : un marché où la pierre s’échange contre le corps, et où les corps sans marché meurent debout, sans jamais avoir habité.

V. Le taxi et le banquier

Et puis il y a la hiérarchie réelle, celle que personne n’écrit mais que tout le monde voit.

Un chauffeur de taxi qui possède deux voitures et une maison à étages fait de l’ombre à un banquier en costume. Le banquier, le soir, rentre dans un appartement loué au quatrième sans ascenseur. Le taxi ouvre le portail de sa villa. Qui est le seigneur, qui est le serviteur ? La pierre tranche. Le diplôme ne pèse rien. Le titre ne pèse rien. Le salaire mensuel ne pèse rien.

Ce qui pèse, c’est l’étage. C’est le mètre carré. C’est le nombre de voitures dans la cour. Le prestige, en Tunisie, n’est plus intellectuel ni moral : il est cadastral.

On ne demande plus à un homme ce qu’il sait. On lui demande où il habite. Et selon la réponse, on baisse les yeux ou on redresse la voix.

VI. L’âme ensevelie avant le corps

Le vrai désespoir n’est donc pas dans la maison-tombe. La maison-tombe est encore un geste de dignité. Celui qui l’a bâtie a au moins laissé un signe que quelqu’un a vécu là.

Le vrai désespoir, c’est de mourir sans avoir bâti. De passer sa vie en location meublée de son propre corps. De n’avoir ni mur, ni seuil, ni linteau où graver son nom. De finir sans linceul parce qu’on a enseveli son âme bien avant son corps.

Celui-là meurt deux fois. Une première fois, à vingt-cinq ans, quand il accepte de ne rien bâtir. Une seconde fois, soixante ans plus tard, quand son corps s’en va rejoindre une âme déjà partie depuis longtemps.

C’est de lui que parle le désespoir. Pas de celui qui construit sa tombe — de celui qui n’en a même pas mérité.

VII. Traverser la mer pour une pierre

Alors on comprend mieux pourquoi ils partent. Ceux qui prennent la mer, ceux qu’on appelle harragas, ceux dont les corps reviennent parfois par le filet d’un pêcheur sicilien — ils ne partent pas pour manger. On mange en Tunisie. Ils partent pour bâtir.

Ce qu’ils cherchent de l’autre côté, ce n’est pas l’Europe. C’est un lieu où leur pierre serait enfin reconnue. Un pays qui leur accorderait ce que le leur leur refuse : le droit de poser une première pierre, puis une deuxième, et de devenir quelqu’un par l’ouvrage.

L’Europe, bien sûr, leur refusera exactement cela. Elle les veut comme mains, jamais comme bâtisseurs. Comme bras sous un échafaudage, jamais comme propriétaires du mur qu’ils ont monté. Ils mourront locataires là-bas comme ici — mais au moins ils auront essayé. Ils auront eu la dignité de tenter.

Ce que nos classes politiques appellent migration, c’est en vérité une fuite vers la possibilité de bâtir. Le harrag n’est pas un pauvre qui fuit la misère. C’est un homme qui cherche un sol où son geste aurait encore un sens.

VIII. Les centenaires et le ciment

Regardez autour de vous les vieillards qui tiennent. Ceux qui passent quatre-vingt-dix, quatre-vingt-quinze ans, parfois cent. Ce ne sont pas les rentiers ni les fonctionnaires bien nourris. Ce sont, presque toujours, des bâtisseurs. Des hommes qui ont une maison à finir, une pièce à rajouter, un mur mitoyen à consolider.

Ce n’est pas le ciment qui les tient debout. C’est l’ouvrage inachevé. L’âme, tant qu’elle a une pierre à poser, ne quitte pas le corps. Le chantier est une corde qui relie encore l’homme à la terre. Coupez le chantier, l’homme s’en va.

Nos grands-pères le savaient. C’est pourquoi ils laissaient toujours quelque chose à terminer — une pièce fermée sans plafond, un escalier qui montait au vide, un portail sans peinture. Pas par négligence. Par sagesse. Pour avoir encore une raison, demain, de se lever.

IX. Brunelleschi et Sidi Mehrez

Et à l’ENAU, on apprend tout cela ? Non. À l’ENAU on apprend tout — sauf comment mettre la corde au cou. On y enseigne à dessiner des façades, pas à comprendre que chaque trait est un pacte avec la mort. On y forme des techniciens du plan, pas des hommes qui savent ce qu’ils engagent en posant une pierre.

Entre nous : Brunelleschi, je m’en fous. Sa coupole est à Florence, pas chez nous. Elle répond à un ciel, à une pierre, à une lumière qui ne sont pas les nôtres. La vénérer sous un soleil tunisien, c’est mentir deux fois : à lui, et à nous. On ne bâtit pas avec des génies d’emprunt. On bâtit avec ce que le lieu a patiemment appris à tenir.

Sidi Mehrez, lui, le saint patron de Tunis, n’a jamais dessiné une colonne. Mais il nous a laissé deux leçons, et elles suffisent pour toute une école d’architecture.

La première : la piété. Bâtir n’est pas un acte de soi. C’est un acte devant Dieu, devant les morts, devant ceux qui viendront. Chaque pierre est une promesse faite à des générations qu’on ne connaîtra jamais.

La seconde : ne pas péter plus haut que son cul. La mesure. Le refus de l’étage de trop, de la façade tapageuse, de la coupole importée. Bâtir juste, à la hauteur de ce qu’on est et de ce que le lieu exige. Ni plus, ni moins.

Deux leçons. Elles valent tous les cours magistraux de l’école.

X. Le mètre carré qui juge l’homme

On nous a habitués à une idée fausse : que le citoyen évalue son mètre carré. Combien il vaut, combien il en possède, combien il peut en acheter. Toute la société tunisienne contemporaine tient dans cette mesure inversée.

Renversons-la. C’est le mètre carré qui doit évaluer le citoyen, et non l’inverse.

Cette pierre que tu as posée, dit-elle quelque chose de juste ? Tient-elle la piété et la mesure ? Honore-t-elle le lieu, ou le défigure-t-elle ? Est-elle digne de toi — ou es-tu indigne d’elle ?

À cette aune, la plupart des villas neuves de Tunis condamnent leurs propriétaires. Tours prétentieuses, colonnes de plâtre, dômes sans fonction, portails cloutés comme des coffres-forts. Ce n’est pas de la laideur. C’est du désespoir bâti. L’aveu, en pierre, qu’on ne sait plus ni prier ni se mesurer.

Et c’est peut-être cela, au bout du compte, la seule définition juste du désespoir en architecture : une pierre qui ment sur celui qui l’a posée.

Que reste-t-il ? Bâtir, encore. Mais en sachant ce qu’on fait. Poser sa tombe avec soin, sans orgueil, dans la mesure. Laisser derrière soi un mur qui tienne — et qui dise, à celui qui passera dans cent ans : ici quelqu’un a vécu, et n’a pas menti.

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KHATWA Éditions

Lire. Penser. Résister.

Ilyes Bellagha & Claude