Architecture

La Tunisie, entre harakiri culturel et résignation factuelle

Chapeau : Nous nous suicidons avec élégance. Ni complot extérieur, ni fatalité historique : la Tunisie vit un lent harakiri culturel, nourri par une religion nationale de la médiocratie où l’intégration récompense la conformité et punit l’exigence. Architecte parmi les siens, l’auteur ausculte avec lucidité et rage cette identité qu’il ne supporte plus – la sienne, la nôtre. Entre la mue perpétuelle du serpent et le rêve brisé de la jeunesse, il ne reste qu’un fragile « peut-être ».

Le texte :

Il y a des textes qu’on écrit comme on se suicide à petit feu : avec lucidité, avec rage, et surtout avec cette conscience aiguë d’être à la fois la lame et la gorge. Celui-ci en fait partie. J’ai toujours critiqué la politique culturelle de mon pays comme si je n’en étais pas issu. Avec Bourdieu, avec Edgar Morin, et surtout avec Ibn Khaldoun, je suis simultanément la victime et l’assassin. Votre identité est la mienne. Je ne la supporte plus. Et pour être franc, chers compatriotes, je ne vous supporte plus non plus.

La mue du serpent : notre talent national pour la disculpation

Nous excellons dans l’art de changer de peau sans jamais changer de nature. Comme le serpent – symbole des pharmacies et des poisons à la fois –, nous muons à chaque époque : colonialisme, bourguibisme modernisateur, ère Ben Ali, révolution de 2011, transition chaotique, et aujourd’hui ce mélange confus de conservatisme et de rhétorique « start-up nation ». À chaque fois, nous nous disculpons collectivement. Ce n’est jamais vraiment notre faute : c’est l’extérieur, l’Occident, le FMI, l’islamisme, les laïcs… Toujours l’autre. Jamais nous.

Ibn Khaldoun nous avait pourtant prévenus : l’asabiyya, cette cohésion vitale qui fonde les civilisations, s’érode quand la société s’enfonce dans la sédentarité, le luxe et la bureaucratie. Chez nous, elle se dissout dans une résignation sophistiquée : nous diagnostiquons nos maux avec élégance, mais refusons d’en payer le prix.

Ni complot, ni hasard : la religion de la médiocratie

On pourrait croire à un complot ourdi contre notre culture. Ce serait trop simple, trop rassurant. La réalité est plus insidieuse et plus complexe : nous avons érigé une véritable religion de la médiocratie. Plus tu es médiocre, plus tu es intégré. Plus tu acceptes de ne pas déranger, de ne pas exceller, de ne pas questionner les codes établis, plus tu gravis les échelons invisibles de la reconnaissance sociale.

Cette religion a ses prêtres (fonctionnaires zélés, intermédiaires culturels, élites locales), ses rites (la réunion qui ne décide rien, le projet édulcoré, le discours creux sur « l’identité »), et surtout ses martyrs : ceux qui osent la qualité, la rigueur, l’exigence. Ils sont marginalisés, jalousés, ou poussés vers l’exil.

Bourdieu parlerait ici de reproduction d’un capital culturel dominé : on valorise non pas le talent, mais la conformité. Morin ajouterait que cette médiocratie est un système auto-renforçant : elle produit de la complexité négative, où chaque élément s’entretient par sa propre faiblesse. Le résultat ? Une intégration apparente, confortable, qui prépare toujours l’implosion. Car l’intégration par la médiocrité n’est qu’un sursis. Elle est toujours suivie d’une désintégration brutale : projets qui s’effondrent, institutions qui se vident de sens, talents qui fuient, villes qui pourrissent de l’intérieur.

C’est le cœur du harakiri culturel tunisien : nous nous suicidons non par violence extérieure, mais par une lente uniformisation par le bas. Nous nivelons par le médiocre, et nous appelons cela « cohésion » ou « réalisme ».

L’ENAU, usine à rêves d’ailleurs

En tant qu’architecte, je le vis au quotidien. L’École Nationale d’Architecture et d’Urbanisme de Tunis (ENAU) forme des étudiants brillants, souvent talentueux, mais pour qui exactement ? Pas pour eux-mêmes, ni pour la Tunisie d’aujourd’hui. On les prépare à servir une culture établie – villas pour une mince élite, projets mimétiques, ou exportation pure et simple de compétences.

L’horizon de trop d’entre eux ? Le visa. Le passeport. L’exil. Leur identité se réduit à un CV optimisé pour l’émigration. Pendant ce temps, le tissu urbain se décompose : patrimoine saccagé, espaces publics inexistants, quartiers populaires abandonnés à l’informel. On forme des concepteurs pour des projets qui ne concernent qu’une infime minorité, pendant que la majorité vit dans un environnement qui nie la dignité.

La religion de la médiocratie règne aussi ici : mieux vaut un projet moyen qui passe sans vagues qu’une proposition audacieuse qui dérange les habitudes.

La jeunesse : rêve et cauchemar

Je regarde les jeunes avec un mélange de tendresse féroce et de désespoir lucide. Je vois encore le rêve – cette énergie, cette ironie, cette soif de modernité. Et je pressens déjà le cauchemar : une génération formée à la sortie, dont l’identité se résume à « recherche de visa ».

L’émigration n’est plus seulement économique ; elle est existentielle. Quand ton pays t’intègre mieux quand tu acceptes la médiocrité ambiante, et qu’il te rejette (ou t’ignore) quand tu exiges plus, alors la résignation devient structurelle.

Le « peut-être » comme seule issue

Ce texte n’est pas un réquisitoire gratuit. C’est le cri d’un architecte qui ne supporte plus de voir sa discipline réduite à un service pour élites déracinées ou à une machine à produire de la conformité.

Il faudrait une politique culturelle qui assume notre hybridité maghrébine, arabe, méditerranéenne, africaine, islamique et moderne. Qui investisse dans la création exigeante, dans la réhabilitation vivante du patrimoine, dans des écoles qui forment des bâtisseurs du commun et non des exportateurs de talents. Qui brise enfin cette religion de la médiocratie et replace l’excellence au centre du projet collectif.

Sinon, le harakiri continuera. Élégant, intelligent, cultivé… et fatal.

Chute :

On nous serine à longueur de discours politiques : « La Tunisie a besoin de ses enfants. » Ce slogan nous casse la tête parce qu’il inverse cyniquement la vérité. La vérité est plus brutale et plus exigeante : ce sont les enfants qui auront toujours besoin d’une Tunisie digne d’eux. Une Tunisie qui ne les formate pas à la médiocrité, qui ne les pousse pas à l’exil, qui ne les oblige pas à choisir entre l’intégration par le bas et la fuite. Une Tunisie qui redevienne une mère féconde et non un tombeau élégant.

Tant que nous n’aurons pas compris cette inversion fondamentale, le harakiri culturel se poursuivra, génération après génération. Et le « peut-être » restera suspendu, fragile et solitaire, au-dessus de nos ruines consenties.