Architecture

L’architecture italienne ne s’arrête pas à Florence : ce que l’Italie doit à l’Ifriqiya

De la Sicile à Trapani, les pierres parlent arabe. Giorgia Meloni préfère l’oublier.

Khatwa – Article d’opinion

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Quand on évoque l’architecture italienne, le réflexe est presque pavlovien : Florence, le Dôme de Brunelleschi, les palès vénitiens, le Panthéon romain. L’Italie touristique, celle des cartes postales et des récits européens, se résume trop souvent à ce triangle doré. Pourtant, l’âme architecturale de la péninsule bat ailleurs, dans un Sud que l’on préfère oublier : en Sicile.

Là-bas, à Palerme, les coupoles rouges de San Giovanni degli Eremiti murmurent en arabe. Le palais de la Zisa – dont le nom vient de al-azîz, « le splendide » – révèle dans ses muqarnas et ses jeux d’eau la sophistication des bâtisseurs venus d’Ifriqiya. La Chapelle Palatine, joyau du Palazzo dei Normanni, offre un plafond peint par des artistes musulmans qui fascine encore les historiens de l’art. Ces monuments ne sont pas des accidents de l’histoire. Ils sont le fruit de deux siècles de présence arabo-musulmane en Sicile, de 827 à 1091, initiée par les Aghlabides de Tunisie.

Alia, Trapani : la Sicile profonde parle encore

L’architecture arabo-normande de Palerme, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2015, n’est que la partie visible d’un héritage bien plus vaste. À Alia, petite commune de la province de Palerme nichée dans les collines, les traces de l’urbanisme médiéval arabe subsistent dans le tracé même des ruelles, dans l’organisation des quartiers, dans la logique hydraulique des fontaines et des canaux. À Trapani, les salines et les tonnare portent l’empreinte d’un savoir-faire transmis par les artisans venus du Maghreb. À Mazara del Vallo, la vieille ville aux ruelles blanches et aux portes bleues est surnommée « la casbah », tant elle évoque les médinas nord-africaines.

Plus de 500 mots arabes survivent dans le dialecte sicilien. Des dizaines de villes portent des noms d’origine arabe. Palerme elle-même doit son nom à « Balarm », la prononciation arabe de l’ancien « Panormos » grec. L’architecture romane sicilienne, que certains voudraient réduire à un simple prolongement du style normand, est en réalité une synthèse inédite : les arcs brisés en ogive, technique déjà présente en Ifriqiya, les dômes à décors de stalactites, les chapiteaux fatimides – tout cela vient d’Afrique du Nord.

L’Ifriqiya a donné autant qu’elle a reçu

La relation entre la Tunisie et la Sicile n’a jamais été à sens unique. Lorsque Roger II unifie le royaume normand en 1130, il fait de la Sicile un pont entre l’Europe et l’Afrique. Son géographe al-Idrîsî, né à Ceuta et formé à Cordoue, rédige pour lui le célèbre Kitâb nuzhat al-mushtâq, atlas du monde connu. Les Normands eux-mêmes, conquis par le raffinement oriental, adoptent les plans rectangulaires des palais arabes, les arcatures aveugles, les jardins intérieurs. Frédéric II de Hohenstaufen, normand par sa mère, parlait arabe et comptait des ministres musulmans dans son gouvernement.

Le commerce entre Palerme et Tunis était d’une intensité remarquable. Les caravanes d’Ifriqiya, chargées de marchandises africaines, traversaient la Méditerranée vers les marchés palermitains. Les savants, les architectes, les poètes circulaient dans les deux sens. L’Imâm al-Mâzrî, illustre savant d’époque normande mort à Mahdia en 1141, était originaire de Sicile. Cette histoire n’est pas une légende. Elle est gravée dans la pierre, documentée par les archives, confirmée par l’archéologie.

Carthage a chatoyé Rome : la mémoire ne se bloque pas par la mer

Bien avant l’Ifriqiya médiévale, c’est Carthage qui a posé les termes du dialogue entre les deux rives. La Carthage d’Hannibal a défié Rome depuis l’ouest, l’a traversée par les Alpes, l’a ébranlée dans ses certitudes. Et Rome, nous l’acceptons, nous. Nous n’avons pas rayé Dougga de nos cartes, nous n’avons pas recouvert les mosaïques de Bulla Regia sous un voile de honte. L’héritage romain est à nous autant que l’héritage punique, autant que l’héritage arabe. Parce que l’histoire ne se découpe pas en tranches acceptables.

Même les conquêtes, même les guerres, construisent notre commun. Il n’y a pas à en avoir honte. Les guerres puniques ont forgé deux civilisations. Les échanges entre Ifriqiya et Sicile ont produit des chefs-d’œuvre architecturaux que l’UNESCO reconnaît aujourd’hui comme patrimoine de l’humanité. Mais tandis que nous, en Tunisie, nous assumons cette histoire composite, Meloni préfère bloquer le Sud par la mer. Transformer la Méditerranée en frontière, alors qu’elle a toujours été un lien.

Et que l’on ne croie pas que le déni de l’histoire est un monopole européen. Bulla Regia ne va pas être ensevelie pour plaire aux vandales de l’extrême droite en Tunisie – oui, ça existe, et c’est une réalité qu’il faut nommer. Ceux qui, des deux côtés de la mer, voudraient purifier l’histoire pour n’en garder qu’un fil, un seul récit, se trompent de combat. L’architecture, justement, est là pour leur rappeler que les plus belles structures naissent du croisement, jamais de l’exclusion.

L’amnésie politique d’aujourd’hui

Depuis le Palazzo Chigi, Giorgia Meloni construit un discours politique qui tourne le dos à cette mémoire. Le « Plan Mattei pour l’Afrique », présenté en grande pompe en janvier 2024, propose un « nouveau modèle de co-développement » avec le continent africain. Mais derrière la rhétorique généreuse, la politique migratoire du gouvernement Meloni reste l’une des plus restrictives d’Europe. Les accords avec la Tunisie, signés sous pression européenne, réduisent la relation séculaire entre les deux rives à une question de flux migratoires à endiguer.

Il y a quelque chose de profondément ironique à gouverner depuis un palais dont l’architecture même porte la marque de l’échange méditerranéen, tout en prétendant que l’Afrique est un problème à résoudre plutôt qu’une histoire à honorer. La présidente du Conseil soigne son image, multiplie les mises en scène médiatiques, mais semble oublier que les plus belles pierres de son pays ont été taillées par des mains venues de l’autre côté de la mer.

Les pierres ne mentent pas – et Meloni n’est pas l’Italie

L’architecture, contrairement aux discours politiques, ne se réécrit pas. Les muqarnas de la Chapelle Palatine, les arcs outrepassés de la Zisa, les inscriptions arabes sur les tombeaux et les palais : tout cela témoigne d’une époque où la Sicile était une plateforme de tolérance. Les Normands n’ont pas effacé l’héritage arabe – ils l’ont célébré et enrichi. C’est précisément cette capacité à intégrer l’autre qui a produit l’une des périodes les plus florissantes de l’histoire sicilienne.

La Tunisie – l’Ifriqiya – a donné à l’Italie autant qu’elle n’a pris. Peut-être davantage. Les techniques de construction, les systèmes hydrauliques, les arts décoratifs, la poésie, la science : tout cela a traversé la mer dans les deux sens pendant des siècles. Vouloir réduire cette relation millénaire à une question sécuritaire, c’est non seulement une erreur politique, mais une insulte à l’histoire.

Heureusement, Meloni n’est pas l’Italie. L’Italie, c’est Palerme et ses muqarnas, c’est Trapani et ses salines, c’est Mazara et sa casbah, c’est Monreale et son Christ qui bénit à la grecque sous un plafond peint par des artisans arabes. Meloni, elle, n’est qu’une Barbie politique : une image lisse, fabriquée, déconnectée des fondations sur lesquelles elle prétend gouverner. Les murs de Palerme, d’Alia, de Trapani se souviennent. Même si le Palazzo Chigi, lui, fait semblant d’oublier.

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Article d’opinion publié par Khatwa