Le malentendu et le malentendant
Face-à-face en architecture
Imaginez la scène. Une salle de réunion. Un architecte parle. Il décrit le bâtiment qu’il vient de dessiner. Il parle de seuil, de transition, de lumière oblique, d’épaisseur du mur. Autour de la table, sept personnes. Aucune n’entend la même chose.
Le maître d’ouvrage entend « budget ». Le bureau d’études entend « structure ». L’entrepreneur entend « délai ». Le voisin entend « nuisance ». Le politique entend « inauguration ». L’usager n’a pas été invité — il entendra, lui, plus tard, par la cloison.
Voilà la première loi de l’architecture : ce que l’architecte dit n’est jamais ce que les autres entendent. Et ce que les autres entendent n’est presque jamais ce qui sera bâti.
C’est pour ça que l’architecture est un art de malentendus.
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Il y a les malentendus glorieux — ceux qui produisent, par accident, quelque chose de plus beau que prévu. Le client voulait quatre étages, il a eu cinq. La perspective devait être fermée, elle s’est ouverte. La couleur devait être grise, elle est devenue ocre parce que le fournisseur s’est trompé de bain. On encadre la photo. On fait des thèses dessus.
Et puis il y a les malentendus médiocres — ceux qui produisent ce que nous habitons : la cité-dortoir qui devait être un quartier, le mall qui devait être une place, l’hôpital qui devait soigner et qui rend malade, l’école qui devait éveiller et qui assomme. Ces malentendus-là, on ne les encadre pas. On les habite. C’est plus humble.
Mais le malentendu n’est pas le seul personnage du drame. Il a un cousin, et c’est là que ça devient intéressant.
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Le cousin, c’est le malentendant.
Pas celui qui a un appareil à l’oreille — lui, je le respecte, je le défends, je veux des bâtiments qui le considèrent. Non. Je parle du malentendant institutionnel. Celui qui entend très bien, mais qui choisit de ne pas comprendre. Qui hoche la tête en réunion, qui prend des notes, qui dit « intéressant », et qui n’entend rien parce qu’il a déjà décidé avant que vous parliez.
Le malentendant institutionnel est partout dans nos villes. C’est le maire qui n’entend pas le quartier. C’est le ministère qui n’entend pas l’expert. C’est le promoteur qui n’entend pas l’architecte. C’est l’architecte qui n’entend pas l’usager. C’est l’usager qui, à force, n’entend plus rien — il a abandonné, il habite, c’est tout.
Le malentendu, lui, est de bonne foi. Il essaye d’entendre, il rate. Il y a quelque chose d’humain, même de touchant, dans le malentendu. Deux personnes parlent, l’une dit « lumière », l’autre comprend « fenêtre », et personne n’a tort, la langue est trouée, le sens fuit, on rebricole. Le malentendu est un travailleur honnête.
Le malentendant, lui, est un fonctionnaire. Il n’écoute pas pour entendre. Il écoute pour pouvoir dire qu’il a écouté.
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Imaginons maintenant la rencontre. Le face-à-face. Le malentendu et le malentendant, dans la même salle de réunion. Ils se reconnaissent à peine. Le malentendu cherche à comprendre — il pose des questions, il reformule, il s’excuse, il rougit. Le malentendant, lui, regarde sa montre. Il sait que la réunion finira à dix-sept heures, et que le projet est déjà signé depuis hier soir.
Qui gagne ?
Le malentendant gagne presque toujours. Parce que le malentendant a le pouvoir, et le malentendu n’a que la bonne foi. Or la bonne foi, en architecture, ne signe pas les permis.
C’est pourquoi nos villes ressemblent à ce qu’elles ressemblent. Elles sont le produit d’un duel truqué entre deux figures inégales : un malentendu qui essaye, un malentendant qui décide. Le malentendu construit ce qu’il peut. Le malentendant inaugure.
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Mais — et ici le pamphlet doit faire un pas de côté, sinon il n’est qu’amer — il existe une troisième figure. Discrète. On ne la voit pas dans les magazines. Elle ne donne pas d’interviews.
Cette troisième figure, c’est le bien-entendant.
Le bien-entendant, c’est l’architecte qui a appris à écouter le silence du site, le grain du mur, la fatigue du quartier, le pas de la femme qui rentre tard. Il n’écoute pas pour répondre. Il écoute pour comprendre. Et quand il dessine, il essaye de ne pas trahir ce qu’il a entendu.
Le bien-entendant n’élimine pas le malentendu — il en fait un compagnon de travail. Il sait qu’il ne comprendra jamais tout, et il dessine quand même, avec humilité, sans cesser. Il sait aussi reconnaître le malentendant à dix mètres, et il choisit de ne pas s’épuiser à le convaincre. Il préfère bâtir.
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L’architecture n’est pas la victoire du sens sur le bruit. C’est l’art de bâtir avec les deux. Avec les malentendus inévitables et les malentendants institués.
À condition de ne pas devenir soi-même malentendant.
Ça, c’est le vrai métier.
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Ilyes Bellagha & Claude IA
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Tunis — 2026