Le territoire n’attend plus Ou comment nous fabriquons nous-mêmes nos propres handicapés
Nous ne sommes plus lucides. Nous sommes très en colère.
Nous sommes enragés, et nous ne nous en cacherons plus. Nous crachons du venin parce qu’on nous le fait avaler depuis trop longtemps. Nous crevons l’autre œil du borgne, parce que ce borgne, c’est nous : une société qui prétend « inclure » pendant qu’elle continue, méthodiquement, à fabriquer du handicap à la chaîne.
Ce ne sont pas les personnes en situation de handicap qui posent problème. Ce sont nous. Les architectes urbanistes, les aménageurs, les décideurs, les technocrates, les promoteurs. Nous qui dessinons des trottoirs avec des marches absurdes comme si c’était une fierté nationale. Nous qui posons des carrelages glissants qui transforment la moindre averse en patinoire funeste. Nous qui assistons, bien peignés, à des réunions sur « l’accessibilité » pendant que les bus restent perchés à cinquante centimètres du sol et que les portes sont si étroites qu’un homme valide doit se contorsionner comme un acrobate pour y entrer.
Et le comble, le vrai scandale qui fait bouillir le sang : l’argent existe. Le Programme d’Appui à l’Inclusion Sociale (PAIS), Handicap International (HI), le Fonds Canadien d’Initiatives Locales (FCIL), et j’en passe. Des millions de dinars, d’euros, de dollars qui coulent chaque année. Comme le Rayel, cette boîte de conserve trouée en haut et en bas : on verse par le haut, ça coule, ça coule, ça fait des ateliers, des séminaires, des rapports PowerPoint, des missions d’évaluation, des photos de groupe avec sourire. Et à la fin ? Rien. Le trottoir reste assassin. Le bus reste inaccessible. Le bâtiment public reste hostile.
Le handicap n’est plus seulement dans les corps. Il est dans la pierre que nous posons, dans le béton que nous coulons, dans les normes que nous violons avec un sourire complice. Nous produisons du handicap comme d’autres produisent de la pollution ou des dettes. Et ensuite on s’étonne, on organise des colloques, on cherche de nouvelles subventions pour « sensibiliser » ceux qui ont déjà les jambes cassées par nos trottoirs.
C’est ça, la Tunisie de l’urbanisme contemporain : une machine à fabriquer de l’exclusion ordinaire, quotidienne, bétonnée.
I. La colère n’est plus une option, elle est un devoir
Nous, architectes urbanistes, nous ne venons plus mendier des privilèges corporatistes. Nous venons cracher la vérité parce qu’on en a marre de voir notre pays se défigurer sous nos yeux.
Ce qui se joue dépasse largement notre profession. Il s’agit d’une crise profonde du cadre de vie, du territoire, de la manière dont nous habitons cette terre. Béton anarchique qui ronge les plaines fertiles, côtes défigurées par des résidences fermées, centres-villes agonisants, périphéries chaotiques sans âme ni services. Nous ne construisons plus des villes. Nous accouchons d’agglomérats invivables.
Et pendant ce temps, on nous parle d’« inclusion ». Quel cynisme.
Une personne en fauteuil qui doit slalomer entre les poteaux électriques plantés au milieu du trottoir, une mère avec une poussette qui doit descendre sur la chaussée au risque de se faire écraser, un aveugle qui marche dans le vide parce qu’aucun dallage podotactile n’a été posé correctement : voilà la réalité. Pas les discours. Pas les rapports. La réalité brute, quotidienne, humiliante.
Nous crachons du venin parce que cette humiliation est fabriquée. Elle n’est pas fatale. Elle est choisie. Par nous.
II. Le véritable scandale : le handicap spatial est une production locale
Arrêtons l’hypocrisie compassionnelle.
Le handicap n’est pas une affaire de corps défaillants. C’est une affaire de conception. Une affaire politique. Une affaire morale.
Quand tu construis un trottoir à marches sans rampe, tu ne « oublies » pas l’accessibilité. Tu la refuses. Quand tu acceptes un bus dont le plancher est à 50 cm du sol sans aucune plateforme, tu ne manques pas de moyens techniques. Tu manques de respect. Quand tu signes un permis pour un bâtiment public avec des seuils de 15 cm et des portes de 80 cm de large, tu ne fais pas une erreur. Tu commets un acte de violence ordinaire.
Et tout cela se passe pendant que les fonds d’inclusion coulent à flots. Rayel, encore et toujours. L’argent entre par le haut, sort par le bas, et au milieu il n’y a que des ateliers climatisés et des belles phrases.
Nous en avons assez de cette comédie. Assez des « journées de sensibilisation ». Assez des rapports qui dorment dans des tiroirs. Assez de voir nos propres collègues signer des projets scandaleux en haussant les épaules : « C’est comme ça qu’on fait en Tunisie. »
Non. Ce n’est pas « comme ça ». C’est comme ça qu’on a choisi de le faire.
III. Du corporatisme à la conscience territoriale
Ce mouvement qui naît ne sera pas une corporation de plus qui pleure sur son sort. Nous refusons cette posture de victimes. Nous sommes en partie responsables, et c’est pour cela que notre parole doit être impitoyable.
Nous ne sommes ni de gauche ni de droite. Nous sommes citoyens d’un territoire qui se meurt. La question n’est plus « comment sauver la profession d’architecte urbaniste ? ». La question est : comment sauver le droit d’habiter dignement ce pays ?
Le 22 mai ne sera pas un grand soir folklorique. Ce ne sera pas un « dégage » hurlé dans le vide. Ce sera l’acte fondateur d’une parole froide, structurée, venimeuse quand il le faut, mais surtout exigeante.
Nous appelons tous ceux qui en ont marre — architectes urbanistes, urbanistes, enseignants, chercheurs, environnementalistes, artistes, citoyens ordinaires — à rejoindre cette colère lucide. Pas pour crier plus fort. Pour construire mieux.
IV. Esthétique de la laideur et imaginaire de la fissure
Nos paysages parlent, et ils hurlent.
La lumière crue qui tombe sur un oued bétonné. La fissure qui traverse un mur ancien comme une cicatrice. Le vide laissé par une oliveraie rasée pour un énième lotissement sans âme. Le silence d’une place publique devenue parking sauvage.
Nous devons construire aussi une esthétique de la résistance : sobre, digne, sans nostalgie mièvre ni modernisme arrogant. Une esthétique qui regarde la laideur en face et qui dit : ça suffit.
Parce qu’un mouvement sans imaginaire ne dure pas. Et notre imaginaire, aujourd’hui, c’est celui d’un territoire blessé qui refuse de mourir.
V. Ce qu’il faut exiger maintenant (sans concession)
- Une loi-cadre réelle sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire, pas un énième texte décoratif.
- L’obligation stricte d’accessibilité universelle dans tous les projets publics et privés, avec sanctions financières lourdes.
- La protection immédiate des dernières terres agricoles et des paysages remarquables.
- La fin du Rayel : que chaque dinar versé dans l’inclusion soit traçable et aboutisse à du concret (trottoirs, bus, bâtiments).
- La formation obligatoire d’une nouvelle génération d’architectes urbanistes qui intègrent la justice spatiale comme valeur non négociable.
Nous ne demandons pas la perfection. Nous demandons la fin de l’indifférence criminelle.
VI. Le temps de la responsabilité collective
Le territoire n’attend plus. Les personnes en situation de handicap n’attendent plus. Les générations futures n’attendent plus.
Nous en avons assez des arrangements discrets entre amis, des permis signés sous la table, des projets qui défigurent sans que personne ne dise rien.
Nous crachons du venin aujourd’hui pour ne plus avoir à le faire demain. Nous crevons l’autre œil du borgne pour que, enfin, il voie clairement le désastre.
Aux aménageurs qui continuent : vous êtes prévenus. À ceux qui se taisent par confort : votre silence est une complicité.
Le 22 mai sera le début. Pas la fin. Une khatwa. Un pas. Mais un pas déterminé, enragé, lucide.
Il est temps de regarder le territoire en face. Et de le traiter enfin avec le respect qu’il mérite, ou d’assumer que nous sommes en train de le tuer à petit feu.
Nous choisissons le respect. Même si pour l’imposer, il faut cracher beaucoup de venin.