Les étudiants de l’ENAU : entassés dans un non-lieu qui porte le nom d’école d’architecture
Le projet se structure comme un boulevard droit qui tranche à travers des places vides. Une composition axiale, propre, géométrique. Sur le papier, ça passe. Sur le terrain, les étudiants s’entassent. Les ateliers débordent, les tables se chevauchent, les maquettes s’empilent dans tous les coins.
À deux pas, le quartier montre une intelligence bien plus fine. La buvette de l’école n’arrive pas à faire le poids. Les étudiants préfèrent traverser pour boire un café chez Dabdoub. Pourquoi ? Parce que dehors, on a compris. Entre deux photocopieurs, un troisième pousse. Amilcar City est devenue le royaume de Canon & Co. : impressions rapides, reliures, sandwichs, cafés à emporter. Le quartier lit le besoin réel des étudiants. L’école, elle, reste figée dans son axe monumental.
C’est toute l’ironie : on enseigne l’intelligence contextuelle, la réponse au besoin de l’usager, la qualité de l’espace vécu… tout en offrant aux futurs architectes un cadre qui semble ignorer ces principes de base. Le vrai projet réussi n’est pas celui conçu par les architectes de l’ENAU. C’est celui du bitume d’à côté, spontané, adaptable, vivant.
Et pendant ce temps, les parents tunisiens se saignent pour mettre leur gamin à l’ENAU. Ils se disent : « Il va devenir quelqu’un. Architecte, c’est l’élite, l’avenir, le statut. »
Ils imaginent les plans, les grands projets, la respectabilité.
Ils ne voient pas leur enfant redoubler, enchaîner les nuits blanches dans un atelier surchauffé, aller boire un café chez Dabdoub pour souffler deux minutes, galérer pour imprimer à l’extérieur parce que l’école n’arrive même pas à assurer le minimum, et finir par douter de tout.
Là est la vraie angoisse tunisienne : on envoie nos enfants dans ce qu’on croit être le temple de la réussite, et on les regarde lentement s’user dans un non-lieu qui leur apprend, sans le vouloir, que même l’architecture la plus prestigieuse peut manquer son propre projet : celui d’accueillir dignement ceux qui vont bâtir le pays.