Architecture

On est les premiers à tenir les salons. La politique culturelle ? يجيبها ربي.

40e Foire internationale du livre de Tunis, Palais des expositions du Kram, ouverture le 23 avril 2026.

Ce jeudi, au Palais des expositions du Kram, le chef de l’État a présidé l’ouverture de la 40e Foire internationale du livre. Slogan : « La Tunisie, patrie du livre ». On y souligne, communiqué à l’appui, « l’ancrage historique du pays dans la culture écrite et la transmission du savoir ». Le livre est à l’honneur. Les éditeurs sont là. Les passionnés sont là. Les caméras sont là.

Et c’est précisément là que ça cloche.

Quarante éditions.

Quarante ans qu’on tient le salon. Quarante ans qu’on photographie des présidents coupant des rubans devant des piles de livres. Quarante ans qu’on répète que la Tunisie est « patrie du livre ». Additionnez ces quarante années. Retirez la cérémonie. Demandez-vous ce qui reste.

Combien de librairies indépendantes ouvertes, combien fermées ? Quelle politique du livre scolaire ? Quelle politique de traduction ? Quel prix unique du livre ? Quel réseau de bibliothèques publiques vivantes, dotées, fréquentées ? Quel soutien à l’édition indépendante, à la diffusion, au dépôt légal qui fonctionne ? Quelle présence du livre tunisien hors de Tunis, hors des Foires, hors du Kram ?

On ne répond pas. On tient le salon.

La formule nationale.

Il existe en Tunisie une phrase qui tient lieu de doctrine d’État : يجيبها ربي. Dieu pourvoira. Elle s’emploie quand il faudrait un plan et qu’on n’en a pas. Quand il faudrait un budget et qu’on ne veut pas le voter. Quand il faudrait un ministère réellement doté et qu’on préfère un ministère décoratif. Quand il faudrait un livre blanc de la culture et qu’on fait un slogan.

يجيبها ربي n’est pas une prière. C’est un transfert de responsabilité. L’État délègue au ciel ce qu’il refuse d’assumer sur terre. Et pendant que le ciel est sollicité, la cérémonie, elle, est impeccablement tenue. Rubans, discours, photos, communiqué officiel. Le rite est en bon état. Le pays, non.

Le salon contre la politique.

Le salon est l’alibi de l’absence de politique. C’est sa fonction exacte. Tant qu’il y a un salon, on peut dire qu’on fait quelque chose. Tant qu’il y a un slogan, on peut dire qu’on pense quelque chose. Tant qu’il y a une 40e édition, on peut dire qu’il y a une continuité.

Il y a une continuité. C’est celle du vide organisé.

Ibn Khaldoun distinguait deux registres : l’ornement du pouvoir et son ʿumrān — sa capacité à produire du monde habitable, durable, transmissible. L’ornement est facile ; le ʿumrān est un travail lent. Une foire est un ornement. Une politique du livre serait un ʿumrān. Nous avons l’ornement. Nous n’avons pas l’œuvre.

Inventaire d’une déculture.

Et le livre n’est pas seul. Regardez à côté.

En peinture, le ministère de la Culture a créé une cave de paresse — un réduit fermé où l’œuvre dort, où l’artiste attend, et où le public n’entre jamais.

En littérature, le prix du livre est à peine plus cher que son poids en papier. Ce qu’on vend, ce n’est plus un texte — c’est une ramette imprimée. Le lecteur paie le kilo, pas la pensée.

Au cinéma, la règle est devenue limpide : si tu ne traites pas un sujet tabou, si tu ne glisses pas une scène de nu, tu ne comptes pour rien. Et cela dans un pays où ce même ministère offre la pellicule. Il finance la matière, puis il récompense ce qui racole. Il ne soutient plus une cinématographie, il tarife une conformité à l’air du temps.

En architecture, le malheur est simple : il n’y a rien à inaugurer. Président, en te déplaçant au Kram, as-tu fait un détour par son célèbre Ouest ? Si non, vas-y. Si oui, la faute compte dix fois plus. On ne coupe pas un ruban à l’entrée du Palais des expositions en ignorant, à quelques centaines de mètres, ce que le pays a laissé devenir. Le Kram Ouest n’est pas une exception : c’est un échantillon. La Tunisie est pleine de Krams Ouest — quartiers sans desserte, sans soin, sans projet, où le bâti dégrade chaque jour un peu plus la dignité qu’il est censé abriter.

On n’inaugure pas une ville qu’on n’a pas faite.

On n’appelle plus cela un ministère de la Culture. On l’appelle, très exactement, un ministère de la déculture.

Au-dessus de tout ça, l’État — ou plutôt l’état-major — fait du Bourgeois gentilhomme. Il mime le geste cultivé sans en avoir l’oreille. Il pose pour la photo, il récite un titre, il ouvre un salon. Il croit s’élever en citant. Il ne sait pas qu’il récite. Molière, lui, le savait déjà.

Patrie du livre.

Le mot patrie est grave. Il désigne ce dont on hérite et ce qu’on transmet. Appeler la Tunisie « patrie du livre », c’est faire une promesse généalogique : qu’ici, le livre a un père, une mère, une maison, un avenir. Or le livre tunisien est largement orphelin. Il n’a pas de distribution nationale digne de ce nom. Il n’a pas de presse littéraire structurée. Il n’a pas d’institution qui le protège de l’érosion. Il a des auteurs — ça, il en a, et de grands — mais il n’a pas d’État qui porte leur travail au-delà du ruban coupé.

On appelle patrie ce qui n’est qu’une adresse postale.

Ce que le livre demande.

Le livre ne demande pas un salon. Il demande une chaîne : un éditeur qui peut vivre de son métier, un imprimeur qui livre à temps, un distributeur qui couvre le territoire, un libraire qui tient le coup, une bibliothèque qui accueille, un lecteur qui a appris à lire — non seulement à déchiffrer, mais à penser — un État qui soutient cette chaîne sans la capturer.

Rien de cela ne se fait par décret d’inauguration. Rien de cela ne tombe du ciel. يجيبها ربي n’a jamais fondé une librairie. يجيبها ربي n’a jamais traduit un livre. يجيبها ربي n’a jamais payé un auteur.

Fin.

On est les premiers à tenir les salons. Nous le reconnaissons volontiers. Pour la politique culturelle, en revanche, la réponse officielle demeure inchangée, transmise de ministère en ministère, de décennie en décennie, avec la régularité d’un dogme :

يجيبها ربي.

En attendant, le ruban est coupé. La 40e édition est ouverte. Le livre, lui, continue de se débrouiller sans patrie.

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Ilyes Bellagha & Claude

KHATWA Éditions — Lire. Penser. Résister.