Architecture

On m’accuse d’acharnement thérapeutique

De l’architecte, du médecin et du pays qu’on refuse de débrancher

Par Ilyes Bellagha & Claude

« Votre amour pour l’architecture vous rend très exigeant de l’architecte. Je ne pense pas que l’architecte soit responsable des conditions de la réalisation de son œuvre… En médecine, on doit exiger certaines conditions de travail avant l’exercice. On est un peu différent. »

— Un lecteur

Le diagnostic

On m’accuse d’acharnement thérapeutique. Le mot est médical, et il est grave. Il désigne le geste du soignant qui refuse de laisser mourir, qui branche, qui perfuse, qui ventile un corps dont tout indique qu’il ne répondra plus. En médecine, l’acharnement thérapeutique est un manquement éthique. Il prolonge la souffrance sans espérance. Il confond la vie avec le maintien des signes vitaux.

Soit. J’accepte la métaphore. Mais je la retourne.

Si on m’accuse d’acharnement thérapeutique, c’est qu’on considère le patient comme perdu. C’est qu’on a déjà décidé, dans le confort de son fauteuil, que ce pays, cette ville, ce territoire ne valent plus la peine qu’on se batte. Que l’urbanisme tunisien est en mort cérébrale. Que l’architecture est déjà sous le drap. Que le mieux qu’on puisse faire, c’est accompagner la fin.

Je refuse ce diagnostic.

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II

L’architecte et le médecin

Le lecteur qui m’écrit pose une distinction intéressante. L’architecte, dit-il, n’est pas responsable des conditions de réalisation de son œuvre. Le médecin, lui, doit exiger certaines conditions de travail avant d’exercer. Les deux sont différents.

La distinction est exacte. Mais la conclusion qu’on en tire est fausse.

Car si le médecin exige des conditions avant d’opérer, c’est précisément pour ne pas avoir à s’acharner après. Le bloc stérile, l’anesthésiste disponible, le sang compatible en réserve — tout cela n’est pas du confort. C’est la condition de la réussite. Un chirurgien qui opère dans un garage n’est pas un héros. C’est un danger.

Et c’est précisément là que l’architecture aurait dû apprendre de la médecine. L’architecte tunisien, depuis des décennies, accepte d’opérer dans le garage. Il accepte le terrain sans étude de sol. Il accepte le programme sans concertation. Il accepte le budget amputé. Il accepte le maître d’ouvrage qui dessine à sa place. Et quand le bâtiment fissure, quand la ville se déforme, quand le territoire se désagrège, on dit : « Ce n’est pas la faute de l’architecte. »

Bien sûr que si. Pas parce qu’il a mal dessiné. Mais parce qu’il a accepté de dessiner dans des conditions où il savait que le dessin ne tiendrait pas. Le médecin qui opère un patient dans un couloir sans électricité est responsable — non du manque d’électricité, mais d’avoir opéré quand même.

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III

Ce que l’acharnement révèle

Mais revenons à l’accusation. Acharnement thérapeutique. Le mot suppose un patient mourant et un soignant obstiné. Or, je conteste les deux termes.

Le patient — la ville tunisienne, le territoire tunisien, l’espace public tunisien — n’est pas mourant. Il est mal soigné. Ce n’est pas la même chose. Un diabétique qu’on ne traite pas n’est pas un cas désespéré : c’est un cas négligé. Un territoire qu’on n’aménage pas, qu’on ne planifie pas, qu’on ne relie pas n’est pas condamné : il est abandonné. Et l’abandon, à la différence de la mort, est réversible.

Quant au soignant obstiné — moi, paraît-il —, je ne ventile pas un cadavre. Je réclame un diagnostic. Je demande qu’on ouvre le dossier, qu’on lise les radios, qu’on nomme la pathologie. La pathologie s’appelle : absence de politique urbaine. Elle s’appelle : spéculation foncière sans régulation. Elle s’appelle : démission de la commande publique. Elle s’appelle : trente ans de permis de construire délivrés sans plan d’ensemble.

Nommer la maladie, ce n’est pas s’acharner. C’est le préalable à toute guérison.

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IV

L’exigence n’est pas la cruauté

On me dit que mon amour de l’architecture me rend trop exigeant envers l’architecte. C’est possible. Mais l’exigence n’est pas la cruauté. La cruauté, c’est de laisser un jeune architecte sortir de l’école avec un diplôme et aucune arme. La cruauté, c’est de lui confier un terrain sans plan directeur, un client sans programme, un budget sans transparence, et de lui dire : débrouille-toi, c’est ça le métier.

Le métier, non. C’est la démission du métier. Le médecin qui accepte d’opérer sans anesthésiste ne fait pas preuve de courage. Il fait preuve d’irresponsabilité. L’architecte qui accepte de construire sans urbanisme ne fait pas preuve d’adaptabilité. Il participe au désastre qu’il prétendra ensuite déplorer.

Quand un médecin exige un bloc opératoire propre, personne ne lui reproche son acharnement. On le remercie de sa rigueur. Quand un architecte exige un plan d’urbanisme cohérent, un cahier des charges respecté, une maîtrise d’ouvrage compétente, on l’accuse de ne pas comprendre la réalité du terrain.

Mais la réalité du terrain, c’est justement le problème. C’est le terrain qu’il faut changer, pas l’exigence.

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V

La différence

Le lecteur conclut : « On est un peu différent. » C’est vrai. L’architecte et le médecin sont différents. Mais pas de la manière qu’il croit.

Le médecin a obtenu, par un siècle de luttes corporatistes et d’éthique professionnelle, le droit de refuser. Le droit de dire : je n’opère pas dans ces conditions. Ce droit, l’architecte ne l’a jamais conquis. Il a toujours dit oui. Oui au promoteur, oui au gouverneur, oui au budget ridicule, oui à la dérogation, oui au plan modifié en cours de chantier. Et ce oui permanent a produit la ville que nous habitons : une ville sans plan, sans souffle, sans espace public, sans dignité.

La différence entre le médecin et l’architecte n’est pas une différence de nature. C’est une différence de résistance. Le médecin a appris à dire non. L’architecte ne l’a pas encore appris.

Et moi, quand j’écris, quand j’insiste, quand je reviens sur les mêmes plaies avec les mêmes mots, je ne fais que cela : apprendre à dire non. Non au terrain sans plan. Non à la ville sans règle. Non au territoire sans vision.

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VI

Tant que le patient respire

On m’accuse d’acharnement thérapeutique. Mais l’acharnement suppose un pronostic terminal. Or, je ne vois pas un pays mourant. Je vois un pays qui respire mal. Un pays dont les poumons — ses villes, ses routes, ses réseaux d’eau — sont encrassés par quarante ans de laisser-faire, de corruption foncière et de démission publique. Un pays que l’on peut soigner si l’on veut bien nommer la maladie et réunir les conditions du soin.

Le médecin exige des conditions de travail avant l’exercice. L’architecte devrait exiger des conditions de territoire avant le projet. Un plan directeur, un règlement d’urbanisme, une maîtrise foncière publique, un réseau d’assainissement, une politique de transport. Ce ne sont pas des luxes d’intellectuel. Ce sont les équivalents exacts du bloc stérile et du sang compatible en réserve.

Sans ces conditions, toute architecture est un pansement sur une hémorragie. Avec ces conditions, le moindre projet devient un acte de soin.

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Alors oui, on m’accuse d’acharnement thérapeutique.

J’accepte l’accusation.

Car tant que le patient respire, on ne débranche pas.

Et ce pays respire encore.

Ilyes Bellagha & Claude

KHATWA Éditions — Lire. Penser. Résister.