Architecture

On n’a plus de quoi faire tourner la turbine

Par Ilyes Bellagha

En Tunisie, les jeunes sont devenus plus vieux que les vieux.

Ils arrivent à 25 ans avec le regard déjà usé, l’idéal fatigué. Et parmi eux, les jeunes architectes portent une amertume particulièrement cruelle.

Formés à l’ENAU, cette grande blanchisserie nationale où l’on passe les esprits à l’eau de Javel « plus blanc que blanc ». On leur apprend à être transparents : bien lisses, bien conformes, bien dociles. On efface toute aspérité critique, toute imagination ancrée dans le réel tunisien.

On les forme à penser la ville, la terre et l’humain… comme des Occidentaux. Leurs professeurs ne connaissent souvent que ce réseau-là : les revues européennes, les modèles suisses ou scandinaves. Pour beaucoup, Sinân Âğâ est probablement un joueur de football turc. L’architecture vernaculaire, les médinas, les ksour, le rapport profond à l’eau et à la terre ? Des diapositives folkloriques vite expédiées.

Ils sortent de l’école avec un diplôme et une déconnexion déjà bien installée.

Le théorème qu’on leur répète : On leur demande d’être créatifs, responsables, soucieux d’environnement, défenseurs du patrimoine et garants de la qualité du cadre de vie.

L’axiome qu’ils vivent tous les jours : Ils passent leurs journées à chercher des blocs sanitaires à dessiner pour des lotissements bas de gamme.

Le cynisme est total : on les forme à une architecture sans sol ni mémoire, on les envoie mendier des missions humiliantes pour survivre, et quand le désastre territorial devient visible, on les désigne comme les principaux fusibles.

Une génération entière de « jeunes-vieux » architectes : précarisés, humiliés, exilés ou résignés. Des talents gaspillés. Des vocations brisées. Une profession vidée de son sens.

Et aujourd’hui, on n’a plus de quoi faire tourner la turbine.

Ni énergie, ni conviction, ni avenir. La machine tourne à vide.

Le 22 mai 2026, devant le siège de l’Ordre des Architectes, ce ne doit pas être une réunion de plus entre gens polis.

Ce doit être le jour où cette génération se lève et dit :

Nous ne sommes pas des dessinateurs de blocs sanitaires. Nous ne sommes pas des transparents formés à copier l’Occident. Nous ne sommes pas un meuble de six ans d’études à démonter pour nous faire passer dans des fissures de 20 cm.

Assez de l’eau de Javel. Assez du déni. Assez du mensonge.

L’avenir n’est pas derrière nous. Mais si on ne reprend pas la turbine maintenant, il n’y en aura bientôt plus du tout.