De quoi je suis vraiment malade
Autour de moi, les patients patientent. C’est presque un bonheur de les observer : personne, dans cette salle climatisée, n’est vraiment fou. Personne n’a assez d’argent à perdre en honoraires, ni assez d’aplomb pour voler à l’assurance maladie une sieste au frais. Ils sont là comme moi — fatigués, non par eux-mêmes, mais par ce qui les entoure. Et si c’était l’environnement, et non l’homme, qui était le vrai patient ?
Le sirocco, chez nous, ne vient plus seulement du désert. Il souffle des hommes eux-mêmes — rumeurs, jugements, petites polices du quotidien. Sur Facebook, le ciel reste bleu comme son nom l’indique, quoi qu’il arrive dehors. Malheur à qui ne suit pas la couleur du troupeau : l’écart devient suspicion, la singularité un délit.
Chaque fou, même celui qui consulte, dit la même chose : ce n’est pas moi le détraqué, ce sont les autres. Vision juste — et pourtant mes propres statuts récoltent leurs likes, preuve que je raisonne, et que je pense donc je suis… comme eux.
Je suis tunisien, et en Tunisie c’est déjà tout un diagnostic : pris en double tenaille entre Algériens et Libyens dehors, entre pouvoir et opposition dedans. Être ou ne pas être fou n’est plus une question qui appelle de réponse — même ma psychiatre souffre de la même situation que la mienne. Et entre fous, on ne peut que se comprendre.
Rentré, ma femme demandera « alors ? » Je reprendrai mon « beuh » habituel — un beuh qui veut tout dire ne dit rien. Elle ne le comprendra pas, et c’est très bien ainsi.
Débarrassé de 80 dinars, je me sens léger. Ma psychiatre, elle, les a gagnés en un quart d’heure. Le vrai malade ne franchit jamais la porte du cabinet : il a le monde entier comme salle d’attente, et moi je repars, chaque fois un peu plus léger, avoir simplement participé, en bon patient, à l’économie du corps libéral des médecins.
Ilyes Bellagha & Claude