Non classé

LE TERRITOIRE TRAHI

De l’aménagement à la conception
Essai
Ilyes Bellagha & Claude
KHATWA Éditions
 
Avertissement
Ce texte n’est pas né d’un seul jet. Il rassemble six écrits publiés entre 2014 et 2025, dans des supports aussi différents que la presse économique, la presse militante ou une revue en ligne d’opinion — et pourtant, relus ensemble, ils ne racontent qu’une seule histoire : celle d’un territoire qu’on a cessé de concevoir pour se contenter de l’aménager.
Onze années séparent le premier de ces textes du dernier. Le style a changé — la phrase s’est resserrée, la colère s’est faite plus précise — mais le diagnostic, lui, n’a pas bougé d’un pouce : en Tunisie, l’architecture a été réduite au rang d’accessoire, quand elle devrait être le premier acte politique d’un pays qui se pense.
Ce recueil suit un mouvement en boucle plutôt qu’une ligne droite. Il part du bâtiment comme corps économique, traverse le politique — la trahison, le sabotage, la fausse participation — et revient, en clôture, à l’humain : à ce que l’architecture dit de ceux qu’elle est censée abriter, et qu’elle abandonne trop souvent au silence.
Chaque partie s’appuie sur un texte déjà publié, retravaillé et remis en perspective. Le lecteur y retrouvera des dates, des references précises, des colères d’époque — volontairement conservées, parce que l’archive fait aussi partie de la démonstration : ce que nous voyions venir en 2014 s’est, pour l’essentiel, réalisé.
 
I. Le bâtiment comme corps économique
« Quand le bâtiment va, tout va. » Le dicton est connu ; sa profondeur beaucoup moins. En Tunisie, le secteur du Bâtiment et des Travaux Publics n’est pas un secteur parmi d’autres : il est le pivot autour duquel se noue la quasi-totalité de l’activité économique, agriculture et pêche mises à part. C’est là que les ménages investissent le plus, c’est là que se constitue l’essentiel de leur patrimoine, c’est là, donc, que se lit le plus fidèlement l’état de santé réel d’un pays — bien au-delà des indicateurs qu’on affiche.
Mais on ne bâtit jamais dans l’air. On bâtit sur un foncier, et le foncier est un champ de bataille permanent entre ce que l’État déclare « juste » et ce que le marché impose comme « bien ». Quand le juste de l’État se prévaut du bien commun, on obtient un marché sclérosé. Quand seul le bien des individus régit le jeu, on obtient un marché crapuleux. La Tunisie, depuis longtemps, oscille entre ces deux dérives sans jamais trouver l’équilibre — et le bâtiment, en bout de chaîne, devient un secteur à fluctuation spéculative, gouverné moins par le travail incorporé dans la production que par l’information et son inégale distribution.
Il y a, en outre, une donnée proprement culturelle que les modèles économiques classiques peinent à intégrer : dans l’esprit tunisien, le bâtiment est d’abord un toit qui protège, un refuge hérité de nos grands-parents commerçants ou agriculteurs, obéissant à la règle inébranlable du « on ne sait jamais ». Ce n’est donc pas un placement rationnel au sens de la théorie financière — c’est un acte de sécurité affective, ce qui explique en grande partie pourquoi les anticipations, ici, échappent si souvent aux modèles.
Cette confusion entre le rationnel et l’affectif a un prix politique. Chaque gouvernement, depuis 2011, a partagé les deux mêmes travers : la naïveté avant d’accéder au pouvoir, l’hystérie une fois aux commandes. Naïveté de croire qu’il suffit de demander pour obtenir des bailleurs de fonds sans engager la moindre réforme structurelle ; hystérie de se tourner, faute de créditeurs institutionnels, vers des prêteurs qui n’exigent qu’une seule garantie — la maîtrise du secteur du bâtiment lui-même. Le décret de 2014 sur les marchés publics, en ouvrant la voie aux marchés dits « conception-réalisation », a ainsi concédé à quelques consortiums ce que la concurrence aurait dû protéger : le regard sur le vrai coût, la technicité, l’Œuvre. Ce n’était pas de la politique-fiction. C’était un scénario écrit à l’avance, et nous l’avons vu se réaliser.
Comprendre le bâtiment comme corps économique, c’est donc comprendre d’emblée que la question architecturale n’est jamais seulement esthétique : elle est, dès le foncier, une question de souveraineté.
 
II. Habiter contre bâtir
« L’architecture est le grand livre de l’humanité », écrivait Victor Hugo. En Tunisie, ce grand livre, on en arrache les pages une à une — et ce sont les architectes, avant tout autre corps, qui en portent la responsabilité première, par démission ou par compromission.
Il faut ici s’arrêter sur un glissement de vocabulaire qui n’a rien d’anodin. Habiter n’est pas bâtir. Habiter n’est pas non plus se loger. Bâtir, c’est produire un objet. Se loger, c’est occuper un espace. Habiter, c’est autre chose : c’est le processus par lequel les individus et les sociétés se construisent par l’espace, autant que l’espace se construit par eux — un rapport d’interaction où l’un ne va jamais sans l’autre. Nous habitons l’espace, et c’est précisément pour cela qu’il nous habite en retour.
Cette conception aide à comprendre un phénomène que les grilles économiques et sociales, à elles seules, expliquent mal : la harga, la pression sur les visas, l’exode vers ailleurs. Le problème n’est pas seulement matériel. Il est existentiel. Celui qui cherche à partir cherche, d’abord, un territoire plus habitable — un territoire qui l’enveloppe et le sécurise, ce que le sien ne lui offre plus.
Or la politique de l’habitat en Tunisie, héritée pour l’essentiel du second Empire français, a fait des citoyens des moutons et de l’administration un berger. Elle a réduit le territoire à une affaire d’aménagement — c’est-à-dire de gestion — quand il aurait fallu poser d’abord la question de la conception. L’Ordre des architectes, qui aurait dû s’appeler l’Ordre de l’architecture, s’est délesté de sa mission première, l’urbanisme, au profit des géographes et des sociologues ; les architectes eux-mêmes, de bâtisseurs, ont été réduits au rang de décorateurs.
Sortir de cet engrenage suppose de revoir la gouvernance plutôt que l’aménagement, et d’oser poser quatre questions simples avant tout projet de territoire : quel est le niveau de participation réellement pertinent ? Quel degré de pouvoir l’État est-il prêt à déléguer ? Quel investissement le public est-il prêt à consentir ? Quel niveau de responsabilité les participants sont-ils prêts à assumer ? Tant que ces questions resteront sans réponse, les relations entre pouvoir central et pouvoir communal demeureront pyramidales — jamais systémiques, jamais nourries du moindre retour d’expérience.
 
III. Ce que l’architecture rapporte
On aime, en Tunisie, discuter d’architecture comme d’un supplément d’âme — un habillage esthétique qu’on ajoute, ou qu’on retranche, selon le budget disponible. Cette hiérarchie est une erreur économique autant qu’une erreur culturelle.
Chaque projet architectural active une chaîne entière d’acteurs : bureaux d’études, ingénieurs, artisans, entreprises du bâtiment, fabricants de matériaux, décorateurs, techniciens spécialisés. L’architecture agit comme un catalyseur de l’activité économique locale, et des études menées sur le pourtour méditerranéen montrent qu’un dinar investi dans un projet bien conçu génère en moyenne entre trois et cinq dinars de retombées directes et indirectes. En Tunisie, cette dynamique reste largement sous-exploitée — non par manque de talent, mais par manque de reconnaissance.
L’architecture de qualité attire l’investissement. Un centre-ville revitalisé, un équipement public bien intégré, un pôle universitaire pensé pour durer : ce sont là des lieux qui inspirent confiance, génèrent des flux, créent une valeur économique durable — bien au-delà du coût de leur construction. Elle est, de surcroît, un moteur d’innovation : les enjeux climatiques, numériques et sociaux qu’elle intègre aujourd’hui ouvrent la voie à des métiers nouveaux, à des start-ups spécialisées dans les matériaux durables, la modélisation ou la gestion intelligente des bâtiments — un tissu économique plus résilient, plus qualifié, plus compétitif à l’export.
Enfin, face à la crise énergétique et à l’obsolescence d’un parc bâti vieillissant, la réhabilitation constitue un gisement d’emplois verts encore largement ignoré des politiques économiques nationales. Diagnostics techniques, isolation, matériaux biosourcés, réorganisation des espaces : autant de compétences qui ne demandent qu’à être mobilisées, et qui ne le sont pas.
Investir dans l’architecture, ce n’est donc pas investir dans le luxe. C’est investir dans l’économie réelle. L’architecture n’est pas un supplément d’âme : c’est un moteur de développement — et tant qu’on continuera de l’ignorer comme tel, chaque dinar de croissance annoncée restera un dinar mal employé.
 
IV. Coloniser sa propre terre
Il faut oser le dire simplement : le politique tunisien se tire une cartouche dans le pied en faisant fi de la culture urbaine. Il oublie, ou feint d’ignorer, que cette culture — lorsqu’elle existe vraiment — est portée par les architectes. Encore faut-il que ceux-ci assument leur rôle, au lieu de végéter dans des confusions existentielles qui remontent peut-être à nos origines tribales.
Sommes-nous, au fond, des citoyens ? Ou de simples nomades sédentarisés à coups de béton, continuant de coloniser leur propre sol ? Ce que nous appelons « vivre quelque part » ressemble trop souvent à une exploitation naïve et primitive de la terre — une terre qu’on ne soigne plus, qu’on n’arrose plus, qu’on pille. Et dans ce paysage dévasté, chacun cherche un bouc émissaire, une façade derrière laquelle se dissimuler pour éviter d’assumer ce que notre image urbaine est devenue.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’image. L’image urbaine est aujourd’hui un produit, un marketing, un miroir tendu vers le monde. Et ce miroir est brisé. Dans cette logique, l’architecte, l’urbaniste — qu’il le sache ou non — fait de l’économie. Il produit une valeur. Mais comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, l’architecte tunisien fait de l’économie sans en avoir conscience. Et cela passe, jusqu’au moment où cela devient tragiquement maladroit — jusqu’au moment où personne, y compris parmi les « dirigeants », n’a été formé à cette lecture du réel.
Il est temps d’enterrer, pour de bon, le vieux dicton « quand le bâtiment va, tout va » dans sa version paresseuse — celle qui dispense de penser. Ce précepte est dépassé, périmé, dangereux tant qu’on continuera de le prononcer sans le comprendre. Il faut travailler sur ceux qui conçoivent, et avec ceux qui conçoivent. Il faut reconstruire de vraies cités, pensées, ancrées, partagées — pas seulement des programmes, pas seulement des murs. Tant qu’on méprisera la culture urbaine, il ne servira à rien de signer des plans de relance ou d’inviter des investisseurs : nous resterons des marchands sans étal, des paysans sans sillon, des architectes sans ville.
 
V. La fausse participation
L’urbanisme contemporain se donne souvent des airs de modernité démocratique. On parle de participation citoyenne, d’ateliers ouverts, de co-construction des espaces publics. Mais derrière ces mots séduisants, la réalité est plus inquiétante : ce n’est pas l’espace citoyen qui se construit, c’est une citoyenneté passive, encadrée, disciplinée. On invite les habitants à « participer » pour valider des choix déjà faits — comme si leur rôle se limitait à cocher la case du consentement.
Cette dérive n’est pas accidentelle. Elle est le fruit d’une idéologie héritée des Lumières, où l’individu fut sacralisé comme mesure de toute chose. En se focalisant sur cet individu isolé, l’urbanisme a perdu de vue une évidence : une société ne se résume jamais à la somme de ses parties. Elle est un tissu de liens, une matrice de solidarités et de tensions qui dépassent largement l’échelle individuelle. Ibn Khaldoun l’avait pressenti avec sa notion d’ʿasabiyya : la force d’un groupe réside dans la cohésion qui lie ses membres, non dans l’addition de volontés séparées.
À cela s’ajoute un oubli plus grave encore : celui du principe de cohérence d’Ibn Rochd, selon lequel deux vérités ne peuvent se contredire. Une grande partie de la pensée urbanistique dominante s’est aujourd’hui satisfaite de tautologies. Affirmer que « les citoyens ne participent pas parce qu’ils sont passifs » ne démontre rien : c’est une roue creuse qui tourne sur elle-même. La tautologie a remplacé l’analyse, et le discours s’enlise dans des boucles où l’on confond l’axiome et la conclusion.
L’architecture participative, dans ce cadre, devient un terrain d’illustration de ces contradictions. Présentée comme une avancée démocratique, elle n’est souvent qu’une obéissance déguisée : on invite les habitants à donner leur avis, mais toujours dans un cadre déjà figé, où les décisions centrales ne sont jamais mises en question. La participation devient alors un rituel — elle rassure les institutions, donne l’illusion de la démocratie, mais n’engendre aucune transformation réelle. Marx, à sa manière, avait déjà montré que le groupe social n’est jamais une simple addition d’individus : chaque projet urbain porte en lui des intérêts divergents, des hiérarchies implicites, des logiques économiques qui façonnent son résultat final bien avant le premier atelier participatif.
On ne fabrique pas un espace citoyen avec des procédures technocratiques, pas plus qu’on ne crée une société en additionnant des individus isolés. La citoyenneté n’est pas un décor, ni un slogan, ni une case à cocher. Elle est le produit d’une histoire collective, d’une mémoire partagée, de liens qui s’entrecroisent pour donner sens au vivre-ensemble — et elle ne se décrète pas d’en haut.
 
VI. La hogra comme langage
La hogra. Au début, c’est le mépris, l’exclusion silencieuse, le sentiment que rien ne vous appartient dans votre propre pays. Mais à force de la subir, elle devient marque identitaire : ceux de l’intérieur savent ce que cela veut dire d’être « moins que » — et dans ce même mouvement, ils se reconnaissent, ils créent un langage silencieux de résistance. Un paradoxe cruel : elle exclut, mais elle unit aussi. Elle définit ce qu’elle prétend nier.
L’architecte, qu’il le sache ou non, est confronté à ce phénomène. Les habitants de l’intérieur du pays cherchent à se voir traduits dans le bâti : une fenêtre qui protège mais regarde, un patio qui rassemble mais défie le regard extérieur, une façade qui dit « nous existons malgré tout ». Ceux qui construisent pour la côte ou pour les élites suivent, eux, des codes visibles et superficiels, destinés à impressionner. L’architecture devient ainsi une cartographie sociale de la hogra — un langage muet que seuls les initiés savent lire.
Les Tunisiens, en regardant le Tour de France, sont souvent épatés par la beauté des petits bourgs traversés, et comparent aussitôt à ce que l’on voit sur nos routes : constructions bricolées, façades hétéroclites, couleurs agressives. Mais ce que l’on perçoit comme « mocheté » n’est pas maladresse. C’est l’armature de ce pays qui s’exprime, avec ses douleurs, ses vies et sa mémoire — chaque bâtisse reflétant une lutte quotidienne contre la hogra. Il n’y a pas Sidi Bou Saïd à tous les coins de rue, heureusement, rappellerait un économiste soucieux de la loi de la rareté. Cette rareté-là est aussi sociale et culturelle : la hogra, lorsqu’elle est sentie et comprise, devient matrice de créativité. L’humiliation et l’exclusion peuvent forcer l’inventivité — ceux qui construisent dans l’intérieur transforment la contrainte en langage architectural, en poésie de pierre et de terre, là où la côte se contente de briller avec ses façades uniformes.
Chaque mur, chaque patio, chaque pierre raconte alors une histoire : celle de ceux que l’on méprise, mais qui persistent à exister. Construire ici, ce n’est pas seulement créer un abri. C’est réclamer la dignité, tracer des lignes contre le mépris, faire entendre la voix de ceux que le pouvoir et la côte ignorent. La pierre devient parole ; le mur devient mémoire ; l’espace construit devient territoire de résistance.
Dans ce pays à deux vitesses, la hogra forge identité, expérience et créativité. La côte attire la lumière, le prestige, les regards. Mais l’intérieur forge la mémoire, l’ingéniosité, la résistance. Et c’est là, dans ces bâtisses modestes, dans ces villages qu’on dit « moches » mais qui restent vivants, que se trouve, en définitive, la véritable âme du pays — celle que l’aménagement a oubliée, et que seule la conception peut encore aller chercher.