Du vide ne découle que le rien
Il y a quelques jours, un avocat de la défense de Rached Ghannouchi, cadre historique d’Ennahdha, publie un texte. Il commence par une clause de style : « ce n’est pas mon habitude de réagir aux rumeurs ». Puis il livre trois faits — des visites répétées à l’hôpital, un épuisement constaté de visu, un évanouissement rapporté — et referme sur une mise en garde : si un malheur arrivait, l’administration pénitentiaire ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas.
Le texte a circulé, ému, mobilisé. Il n’a rien exposé d’autre. Et c’est là qu’il faut s’arrêter, non pour juger l’homme ni sa cause, mais pour nommer un mécanisme qui déborde largement son cas : celui d’une opposition qui a substitué l’indignation à la pensée politique.
Le registre du cri
Un avocat qui vise une remise en liberté pour raison médicale dépose une demande devant le juge d’exécution des peines, sollicite une expertise contradictoire, épuise les voies qui reconnaissent — fût-ce en la contestant — l’autorité de la juridiction. Ce texte-là ne fait rien de tel. Il s’adresse aux réseaux sociaux, interpelle le pouvoir comme une conscience morale interpelle un bourreau, et referme la porte du dossier judiciaire pour ouvrir celle de la scène politique.
Ce glissement n’est pas illégitime en soi. Quand les voies judiciaires sont verrouillées — et Ghannouchi, condamné à plus de deux cents ans cumulés, refuse lui-même de comparaître, considérant ces procès comme une liquidation politique — le cri devient parfois le seul espace d’action qui reste. Mais un cri, aussi fondé soit-il, n’est pas une politique. Il produit de l’émotion, pas de la stratégie. Il met, comme le dit un lecteur avec qui j’ai creusé cette question, « le pouvoir dos au mur » — sans jamais dire ce qu’il y aurait, une fois le mur atteint, de l’autre côté.
Un dicton tunisien, deux trahisons françaises
Un dicton tunisien dit qu’en politique, on vendrait sa mère pour sa carrière. Il n’est pas propre à la Tunisie. En France, Jacques Chirac en a fait l’expérience deux fois : en 1995, Édouard Balladur, l’ami de trente ans, se présente contre lui à la présidentielle avec le soutien d’une bonne partie du parti — et Nicolas Sarkozy, protégé de Chirac depuis les années 1970, choisit alors de soutenir Balladur. Chirac gagnera malgré tout, mais ne pardonnera jamais vraiment. La seconde lame viendra plus tard et prendra une autre forme : Sarkozy reconstruit patiemment son pouvoir au sein du parti, en prend la présidence en 2004 contre l’avis de Chirac, s’impose comme le candidat naturel de 2007 — dépossédant son mentor sans jamais le défier dans les urnes.
Ce que ces deux trahisons ont en commun, et qui les distingue radicalement du cri sans suite, c’est qu’elles visaient quelque chose. Balladur et Sarkozy ont trahi pour un pouvoir, avec un projet dessous — contestable, calculateur, parfois cynique, mais un projet. La trahison, aussi laide soit-elle, engage un pari sur l’avenir. Le cri, lui, n’engage que le présent de l’indignation.
L’indignation qui avait une doctrine
On objectera : le Che et Mao aussi se sont indignés, et n’ont pourtant produit ni vide ni rien. C’est vrai, et c’est un vrai départage. Guevara avait bâti une théorie complète — le foquismo, l’idée que de petits groupes mobiles peuvent eux-mêmes créer les conditions de la révolution — et l’a mise en œuvre jusque dans la gestion de l’industrie cubaine. Mao avait produit un corpus dense — la ligne de masse, la guerre populaire prolongée depuis la paysannerie — qui a réellement guidé une prise de pouvoir puis un mode de gouvernement.
Il faut ajouter aussitôt, dans le même souffle et non comme un correctif gêné : avoir une vision ne garantit rien sur sa valeur ni sur son coût. Le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle sont la preuve qu’un programme peut être cohérent, exécuté avec discipline, et catastrophique. Mais ce risque-là — celui d’un programme falsifiable, jugeable sur des actes plutôt que sur des intentions — est précisément celui que le cri sans suite se dispense de prendre. On ne juge jamais une indignation sur ses résultats. On juge toujours un programme sur les siens. C’est ce qui rend le second dangereux, et le premier stérile.
Du vide ne découle que le rien
En Tunisie, depuis 2021, l’opposition — Ennahdha comprise, non-islamistes compris, réunis dans un Front de salut national que la seule adversité commune tient debout — fonctionne en mode réactif. Condamnation des arrestations, alertes sur les conditions de détention, appels à la libération : jamais de plateforme de gouvernement alternative, jamais de leadership désigné pour l’après, jamais d’accord assumé sur ce que serait un projet commun entre des camps qui se sont combattus pendant une décennie sur le rapport à la religion dans l’État, sur l’économie, sur l’héritage bourguibien. Le silence sur ces désaccords n’est pas de la pudeur : c’est ce qui permet à l’union de tenir tant qu’elle n’a besoin que de dénoncer, et ce qui la ferait éclater le jour où il faudrait proposer.
Le vide n’est pas neutre. Il ne laisse aucune trace exploitable une fois l’indignation retombée, quand un programme, même erroné, reste discutable, amendable, réfutable — donc transmissible. Balladur et Sarkozy ont laissé un héritage, fût-il celui d’une trahison réussie. Le Che et Mao ont laissé un héritage, fût-il celui d’un désastre. Une opposition qui ne laisse que des coups de gueule ne laissera rien du tout — pas même une erreur dont on pourrait apprendre.
C’est là que se loge, pour moi, la vraie urgence tunisienne — plus urgente encore que la santé d’un homme de quatre-vingt-cinq ans détenu depuis trois ans, aussi grave ce risque-là soit-il en lui-même. Le jour où le système Kaïs Saïed cessera, d’une manière ou d’une autre, ce ne sera pas l’indignation accumulée qui gouvernera à sa place. Ce sera ce qui aura été pensé pendant qu’on criait, ou rien. Et après Kaïs, ma peur est d’avoir le vide.
Ilyes Bellagha & Claude