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En économie, nous avons inventé l’absurde

Ilyes Bellagha & Claude

Il y a quelque chose de profondément reposant dans l’absurde. Camus le savait. Sisyphe aussi, à sa manière, avait fini par trouver un rythme.

Nous, nous avons inventé mieux : le QR code sur le chèque.

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Je veux m’arrêter là un instant. Pas pour ironiser — ou pas seulement. Mais parce que ce détail minuscule, ce petit carré pixelisé imprimé sur un bout de papier vieux de deux siècles, résume à lui seul l’époque tout entière. Nous n’abolissons rien. Nous numérisons l’archaïque. Nous collons de la modernité sur de l’immobile et nous appelons ça une réforme.

La loi n° 41 de 2024, entrée en vigueur le 2 février 2025, a donc décidé de moderniser le chèque tunisien. Nouveaux carnets. Plafonds par feuille. Date d’expiration. Un QR code sur chaque feuille contenant le numéro du chèque, le RIB, la date d’expiration et le montant maximum autorisé. Une plateforme centralisée — TuniChèque — gérée par la Banque centrale, à laquelle tous les établissements bancaires doivent adhérer, permettant de vérifier instantanément l’existence d’une provision suffisante.

Magnifique. Nous avons donc construit une infrastructure numérique du XXIe siècle pour gérer un instrument du XIXe.

C’est du Kafka. Du Kafka avec un logo de la BCT.

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Je divague. C’est voulu.

Parce que la dérive est peut-être la seule réponse honnête à une économie qui elle-même dérive — mais sérieusement, avec des tableaux Excel et des conférences de presse.

Voilà ce que j’observe depuis mon canapé, allongé, les yeux au plafond, en pensant à mes concitoyens qui font la queue au guichet de leur banque pour demander un nouveau carnet — les anciens n’étant plus valides depuis le 3 février 2025 — afin d’y inscrire, à la main, un montant, une date, un nom. Puis de scanner le QR code pour vérifier que l’argent existe. Puis d’attendre. Puis peut-être de médier.

Nous avons supprimé l’incarcération pour les petits chèques sans provision — la criminalisation est levée pour les montants inférieurs ou égaux à 5 000 dinars — et c’est bien, c’est même juste, c’est humain. Mais nous n’avons pas supprimé le chèque. Nous l’avons équipé. Blindé. Bureaucratisé.

C’est comme mettre une ceinture de sécurité sur un âne.

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L’absurde économique, ce n’est pas l’incompétence. L’incompétence serait presque rassurante — elle implique qu’on pourrait faire mieux, qu’il suffirait d’un peu plus de compétence. Non. L’absurde économique, c’est la cohérence totale d’un système qui a perdu son objet.

Le chèque était un instrument de confiance différée. Je te fais confiance aujourd’hui pour ce que tu me donneras demain. C’est presque beau, dans sa naïveté. C’est presque médiéval — et je dis médiéval sans mépris, moi qui habite Halfaouine et qui sais ce que le mot médina contient de sagesse urbaine.

Mais nous n’avons plus confiance. Alors nous avons construit une plateforme pour surveiller la confiance. Une machine à vérifier ce qui, par définition, ne peut pas se vérifier avant d’avoir eu lieu.

Et nous appelons ça de la sécurisation des transactions.

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Ce qui me frappe, toujours depuis mon canapé, c’est le lexique. Moderniser. Sécuriser. Transparence. Réguler. Ces mots ne disent rien. Ils occupent l’espace du sens sans le remplir. Ils sont la langue de l’absurde économique — une langue parfaite, dirait Eco, une sémiosis fermée sur elle-même, qui ne renvoie à rien qu’à ses propres procédures.

Face à la limitation du chèque comme moyen de paiement différé, l’expert recommande de promouvoir des solutions alternatives : lettres de change, cartes de crédit différé, plateformes de financement participatif.

C’est-à-dire : la solution au problème du chèque, c’est… d’autres instruments de dette. D’autres façons de dire je te paierai demain. Nous avons changé d’outil. Nous n’avons pas changé de logique.

Sisyphe a changé de rocher.

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Je ne suis pas contre la réforme. Je suis contre la candeur avec laquelle on la présente comme une révolution. Je suis contre ce réflexe profond — tunisien, arabe, universel — de confondre la régulation avec la transformation.

Réguler le chèque ne réforme pas l’économie informelle. Ne résout pas la question de la confiance entre acteurs économiques. Ne touche pas aux structures profondes de l’échange, à ce que j’appellerais le fiqh al-ʿumrān de nos pratiques marchandes — la jurisprudence implicite de nos façons d’habiter l’échange.

Cela crée une plateforme. Une PECC. Une procédure de médiation obligatoire avant poursuite. Un QR code.

Et pendant ce temps, le volume de billets et monnaies en circulation en Tunisie frôle les 30 milliards de dinars — un record historique.

L’argent liquide, lui, n’a pas besoin de QR code. Il ne se régule pas. Il circule, discret, chaud, informel, vivant.

C’est lui qui fait tourner l’économie réelle.

Le chèque, lui, a désormais une date d’expiration.

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Kafka, disais-je. Mais peut-être aussi Chaplin — l’ouvrier des Temps modernes qui continue de serrer des boulons même après l’arrêt de la chaîne. Nous serrons des boulons sur un instrument qui appartient à une époque que nous n’habitons plus vraiment, et que nous n’avons jamais vraiment quittée non plus.

C’est ça, l’absurde économique. Pas le chaos. L’ordre parfait d’une chose déplacée.

Et moi, allongé, je trouve ça presque reposant.

Presque.

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Ilyes Bellagha & ClaudeHalfaouine, juin 2026