Le Cirque des ingérences où nous sommes les singes et non les lions
J’en ai marre de ce cirque. La phrase est venue simplement, en lisant la dernière tribune de Joey Hood, ancien ambassadeur américain à Tunis sous l’administration Biden, dressant le bilan de cinq années écoulées depuis le 25 juillet 2021. Mais la lassitude, à y regarder de plus près, n’est pas seulement tunisienne. Elle est le symptôme d’un mécanisme plus vaste, que ce texte a le mérite involontaire de rendre lisible.
Il faut d’abord dire qui parle. Hood n’est pas une voix désintéressée : il porte la lecture de son administration, il défend une ligne — critique de Saïed sur le plan démocratique, mais soucieuse de préserver la coopération sécuritaire — et il conclut son article en proposant précisément d’étendre cette coopération vers le Sahel. Ce n’est pas un constat neutre, c’est un plaidoyer qui sert des intérêts stratégiques américains très concrets.
Le « malgré » qui excuse
Tout l’article se construit sur le registre de la déception démocratique : Saïed a déçu, les libertés reculent — l’indice Freedom House passe de 70 points en 2020 à 42 en 2026 —, l’économie stagne, la dette publique grimpe de 73 % à plus de 81 % du PIB. Mais au moment où Hood arrive au seul domaine où Washington n’a rien changé à sa pratique, la coopération sécuritaire, le ton change. Il écrit que « malgré tout cela », cette coopération est restée le seul point positif. Ce « malgré » ne décrit pas une anomalie : il l’excuse. Le sujet de la faute glisse discrètement — la question n’est plus de savoir pourquoi Washington continue de coopérer militairement avec un régime qu’il juge autoritaire, mais de se féliciter que ce domaine ait survécu à une Tunisie qui se dégrade. C’est une courbette diplomatique : elle sauve la cohérence de la politique américaine en la faisant passer pour de la constance sage, précisément là où le discours démocratique s’arrête net devant l’intérêt stratégique.
Un double désaveu
Ce glissement désavoue deux acteurs à la fois. L’opposition tunisienne d’abord, qui a payé cash — arrestations, procès, exil — en misant sur l’idée que Washington ferait de la démocratie une ligne rouge : l’article lui dit en creux que ce pour quoi elle s’est sacrifiée n’est pas ce que Washington a fini par valoriser. Le Congrès américain ensuite, qui avait voté la coupe de 50 % de l’aide militaire comme geste de conditionnalité : en présentant la coopération sécuritaire comme la seule chose qui ait « tenu » et en recommandant de l’étendre, Hood désavoue silencieusement la logique même de cette sanction, sans jamais avoir l’air de la contredire ouvertement.
On ne peut pas miser sur le sécuritaire sans soutenir le pouvoir qui le contrôle. Il n’y a pas de sécuritaire tunisien détaché de celui qui le commande : miser dessus, c’est miser sur lui. Décodé, le message dit à l’opposition que peu importe ce qu’elle a enduré, le seul critère qui compte au bout de cinq ans est que l’appareil sécuritaire réponde toujours au téléphone. C’est un bras d’honneur — pas un aveuglement.
Un silence qui n’a pas besoin de se déclarer
Ce n’est pas la première fois que ce message est envoyé, et il l’est de manière habile : officiellement, les républicains n’ont rien dit. Ce silence n’est pas de l’indifférence, c’est un consensus qui n’a pas besoin de se déclarer. Le Congrès vote la coupe des 50 % sous une pression bipartisane symbolique, mais personne ne dépose de résolution pour couper aussi le sécuritaire — parce que sur ce point précis, il n’y a pas de désaccord entre les deux partis, donc pas de bataille, donc pas de bruit.
L’Égypte offre le parallèle le plus exact : dénonciation verbale du coup de force de Sissi en 2013, maintien intégral de l’aide militaire. Le Qatar, différemment mais avec la même fonction : les critiques sur les droits humains des ouvriers migrants n’ont jamais touché la relation stratégique, protégée par la base aérienne d’Al-Udeid. Dans les trois cas, le curseur sécuritaire change de nature — antiterrorisme en Tunisie, stabilité régionale en Égypte, base militaire au Qatar — mais remplit toujours la même fonction : séparer le discours des droits de la pratique du soutien matériel, sans que personne n’ait jamais à choisir entre les deux publiquement.
À l’opposition, en toute amitié
Alors, à l’opposition tunisienne, je dis ceci en toute amitié et en toute conséquence : lorsqu’on est con, eh bien on est con. Cette tautologie en est une, et c’est précisément ce qui importe : au-delà du sens, elle décrit sur la forme le blocage, elle décrit l’enfantillage de ses représentants. Lisez la déclaration de ce mercenaire diplomatique qu’est Hood — et si vous ne pouvez pas la lire vous-mêmes, faites-la lire par vos anciens ministres des Affaires étrangères, qui devraient élucider la conclusion du texte, et non son introduction. Les États-Unis vous disent : nos intérêts passent avant, nous vous soutenons formellement, mais au fond… lisez le communiqué deux fois.
Et de Hood lui-même, il faut dire ceci : on pourrait me rétorquer bêtement que « c’est un démocrate ». Oui — et c’est précisément ce qui est alarmant. Il annonce la continuité même en l’absence de Trump. Ce n’est pas une dérive à attendre en embuscade pour la prochaine alternance : c’est un plancher bipartisan qui tient quel que soit le locataire de la Maison Blanche. Cela enterre l’espoir secret d’une opposition qui attendrait 2028 ou 2029 comme on attend un sauveur électoral américain.
Et après ?
L’opposition devrait chercher son soutien ailleurs — à l’intérieur, avec une vraie vision. Mais lui restera-t-il assez de souffle d’ici 2029, maintenant qu’elle souffle sur la braise des problèmes sans jamais proposer de solutions ? Souffler sur les braises, c’est entretenir l’incendie sans jamais bâtir avec les cendres.
Le changement se fera, malheureusement, comme celui qui vous a été donné en 2011. Votre alibi, à l’époque, était que personne ne s’y attendait. Mais aujourd’hui, à quoi vous attendez-vous ? Vous criez « dégage » sur la place, et moi je vous dis : et après ?
Alors moi, et non au nom du peuple que je ne peux pas représenter, je vous demande courtoisement de dégager — non pour que ce pouvoir continue d’exister, car pour cela il y a les urnes pour s’exprimer, mais pour que par votre absence une vraie opposition puisse enfin s’organiser.
Ilyes Bellagha & Claude