Analyse

Du kanoun à la cocotte-minute Essai sur la vitesse, le cycle et la facture

Halfaouine, avant l’électricité domestique généralisée, un kanoun au milieu d’une cour. Quelqu’un s’accroupit devant, souffle sur la braise, surveille. La cuisson prend le temps qu’il faut, et ce temps engage celui qui reste là, à côté, sans pouvoir s’absenter sans que tout brûle ou s’éteigne. L’information, autrefois, se transmettait ainsi : un homme parcourait quarante-deux kilomètres pour porter une nouvelle, et le trajet lui-même en garantissait la valeur. On ne rapportait pas une rumeur au bout d’un tel effort. On rapportait ce qu’on avait vu, vérifié, porté sur soi jusqu’à l’épuisement.
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Aujourd’hui, l’information est sous pression. Elle n’a plus besoin de trajet, ni de messager, ni d’épuisement pour être crue. Une cocotte-minute cuit plus vite que le kanoun, et elle n’est pas condamnable en soi — encore faut-il qu’une soupape existe, et qu’on l’entretienne. La soupape, c’est le recoupement, le conditionnel tenu quand l’incertitude le commande, le refus de faire circuler ce qu’on n’a pas vérifié. Sans elle, la vitesse ne cuit plus rien : elle prépare une explosion.
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Ibn Khaldoun n’avait pas de cocotte-minute, mais il avait un modèle pour ce genre d’emballement : l’assabiya, cette cohésion qui fonde un pouvoir dans l’âpreté, le conquiert par la force du lien, puis se dilue à mesure que ses héritiers s’installent dans le confort que le lien leur a offert. Trois à quatre générations séparent la fondation de l’épuisement, dit-il — et l’épuisement n’est la faute de personne en particulier. Ce n’est pas le pouvoir qui aurait failli, ni l’opposition qui aurait raison : ce sont les deux faces d’un même souffle qui s’essouffle. Chercher un coupable dans l’un des deux camps, c’est déjà se tromper de diagnostic.
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La preuve tient dans ce qui circule. Une dépêche annonce un chiffre de manifestants ; cinq rédactions la reprennent à l’identique, au même indicatif assuré, sans qu’aucun décompte concurrent ne vienne la mettre à l’épreuve — alors que la même prudence, le même conditionnel, est soigneusement maintenu dès qu’il s’agit de nommer une chaîne étrangère ou de confirmer un drone policier. Une page Facebook annonce, sans lieu ni source, qu’un chef d’État vient d’être hospitalisé, avec la mise en scène qu’il faut pour que ça circule avant qu’on ait pu vérifier quoi que ce soit. Une rumeur affirme qu’il a « pris ses clics et ses claques ». Ce ne sont pas des mensonges isolés : ce sont des cocottes sans soupape, dans une société qui n’a plus l’énergie de la fabriquer.
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لا يُصلحُ العَقارَ في ما أفسده الدَّهر
« Ce que le temps a corrompu ne se répare pas dans ce même temps. » Le proverbe ferme une porte qu’on croyait encore entrouverte. On pouvait croire que la soupape se répare, qu’un peu de rigueur, un peu de recoupement suffiraient à ramener la cocotte à un état sûr. Le proverbe dit autre chose : ce qui est corrompu par la durée ne relève plus d’un entretien, mais d’une fin. Edgar Morin donnait un nom à l’effort qui s’obstine contre cette fin : la néguentropie, la dépense d’énergie qui maintient une structure debout contre sa propre dissolution. Mais s’obstiner à maintenir ce que le temps a déjà rongé, c’est confondre le soin et l’acharnement. Il y a un moment où il faut cesser de résister à l’entropie, la laisser advenir — et même, oser le dire, l’accélérer plutôt que la retarder.
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Car il y a un patient, dans une clinique, dont l’encéphalogramme est plat depuis longtemps. On continue de le brancher, de le perfuser, de facturer chaque jour supplémentaire de maintien — non parce qu’on le croit sauvable, mais parce que le maintien rapporte. La facture, dans notre cas, ce n’est pas un seul acteur qui l’établit. C’est une figure diffuse : le pouvoir qui égrène des indicateurs positifs sans jamais mentionner ce qui se creuse en dessous ; l’opposition et les médias qui font circuler un chiffre non vérifié comme s’il suffisait à trancher un débat ; les réseaux qui font d’une rumeur sans source un « développement de dernière minute ». Aucun de ces gestes ne ressemble à l’autre, mais tous tirent la même facture — celle qui consiste à faire croire que le patient répond encore au traitement. Accélérer l’entropie, ici, ce n’est pas souhaiter la mort de qui que ce soit. C’est refuser d’être complice d’un acharnement qui ne profite qu’à ceux qui le facturent.
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Le kanoun s’éteint quand on cesse de le nourrir, et personne n’en fait un drame : on sait que la braise doit finir par retomber. La cocotte, elle, siffle jusqu’au bout, comme si le sifflement pouvait remplacer la cuisson elle-même. Peut-être qu’il suffirait, un jour, de couper le feu — et de laisser le silence dire ce que le sifflement n’a jamais dit.
Ilyes Bellagha & Claude