Quand l’opposition fait exactement ce qu’elle reproche au pouvoir en place
Il y a une scène qui se répète, et qui devrait pourtant nous étonner à chaque fois qu’elle revient : celui qui dénonce le silence organise le sien ; celui qui accuse l’autre de museler la contradiction ne supporte pas qu’on le contredise ; celui qui crie à la clientèle politique distribue ses propres allégeances comme on distribue du pain les jours de disette. Le reproche, en Tunisie, n’est plus un jugement — c’est un costume. On l’enfile pour dénoncer, on l’enlève pour agir, et personne ne semble s’apercevoir que sous le costume, le corps est le même.
Ce n’est pas une observation nouvelle, mais elle mérite d’être reposée avec clarté, parce qu’elle explique une bonne part de la fatigue politique tunisienne actuelle : ce n’est pas seulement que le pouvoir déçoit — c’est que l’opposition, en miroir, ne propose rien d’autre que le pouvoir inversé. Même verticalité, même intolérance à la nuance, même besoin d’un ennemi total plutôt que d’un adversaire circonscrit. On a changé les visages, on n’a pas changé la grammaire.
Le procès du pouvoir, instruit par les mêmes méthodes
Regardez ce qu’on reproche, aujourd’hui, au pouvoir en place : la personnalisation excessive du discours, l’intolérance à la critique, la disqualification systématique de l’adversaire — non pas réfuté, mais rendu illégitime a priori, traître, comploteur, vendu. On lui reproche de transformer chaque désaccord en trahison.
Or il suffit d’ouvrir les pages Facebook de telle frange de l’opposition, d’écouter certains porte-voix de l’ancien establishment islamiste comme ceux de la mouvance dite « moderniste » qui prétend l’affronter, pour retrouver très exactement ce mécanisme : quiconque nuance est un agent, quiconque doute est complice, quiconque refuse le camp est renvoyé à l’autre camp — comme si la Tunisie ne pouvait plus contenir qu’un choix binaire, l’un des deux blocs, jamais un tiers-espace de jugement. Ennahdha a longtemps été accusée — à raison, souvent — de fonctionner en appareil disciplinaire, où la ligne du bureau exécutif valait vérité révélée. Mais ses opposants les plus bruyants, ceux qui se réclament aujourd’hui de la « société civile » ou d’un camp anti-Kaïs Saïed, reproduisent au mot près cette même discipline de la ligne : on ne discute pas, on aligne.
L’ingérence dénoncée, l’ingérence sollicitée
Même logique sur la question de l’ingérence étrangère, sujet sur lequel j’ai déjà eu à écrire. Le pouvoir en place est accusé — parfois justement — d’instrumentaliser le sentiment souverainiste, de désigner l’étranger comme cause de tous les maux internes. Mais une partie de l’opposition, y compris certaines figures proches d’Ennahdha en délicatesse avec Kaïs Saïed, ne se prive pas de chercher, à Washington, à Paris ou à Doha, les relais qu’elle dénonce quand c’est le pouvoir qui les cherche à Alger ou ailleurs. Le grief n’est donc pas contre l’ingérence en tant que telle — il est contre l’ingérence qui ne profite pas à son camp. C’est une critique de circonstance, pas de principe.
La rumeur comme arme commune
J’ai décrit ailleurs la mécanique de la rumeur — cette guerre sans marathon, sans messager, sans effort, qui ne sert que la connexion elle-même. Ici encore, aucun camp n’a de mains propres. La rumeur sanitaire sur tel dirigeant, la rumeur du départ précipité, la rumeur du complot ourdi dans telle capitale : elle circule dans les deux sens, fabriquée par les mêmes pages anonymes, consommée avec la même avidité par des publics qui se croient pourtant irréconciliables. Le pouvoir répand ce qui l’arrange ; l’opposition répand ce qui l’arrange ; et la vérité, entre les deux, continue de fuir — comme dans cet autre texte où je notais qu’on réprouve le mensonge en général tout en fuyant soigneusement chaque vérité en particulier.
Ce que cela révèle : l’absence d’un troisième geste
Ce mimétisme n’est pas un hasard psychologique — c’est le symptôme d’un vide plus profond. Une opposition qui se contente d’inverser le pouvoir qu’elle combat n’a pas de projet, elle a une revanche. Et une revanche, une fois obtenue, reproduit fatalement ce contre quoi elle s’est construite : on ne sait combattre que ce qu’on a appris à imiter. C’est le vrai danger tunisien du moment — non pas que le pouvoir soit autoritaire, mais que l’alternative qu’on nous propose n’ait, pour l’instant, rien d’autre à offrir que le même autoritarisme, porté par une autre bouche.
Il manque un troisième geste : celui qui ne consiste ni à occuper le trône ni à le renverser pour s’y asseoir à son tour, mais à refuser la forme même du trône. C’est peut-être cela, la vraie tâche politique tunisienne aujourd’hui — non pas choisir entre deux troupeaux qui se ressemblent trait pour trait, mais interroger pourquoi tout projet politique, chez nous, finit par vouloir un berger.
Ouverture : ce que la médinisation aurait à dire de tout cela
Car ce vide — ce manque de troisième geste — n’est pas seulement un défaut de la conjoncture politique tunisienne. C’est, vu depuis le Temple du Sens, un défaut de pensée spatiale. Le trône et son renversement obéissent à la même géométrie : un centre, une verticalité, un point unique d’où tout se décide et que tout le monde convoite. On ne sort pas de cette géométrie en changeant d’occupant — on n’en sort qu’en changeant de géométrie.
C’est très exactement ce que propose, à l’échelle du bâti et du vivant ensemble, la médinisation. La médina ne fonctionne pas par trône : elle fonctionne par seuils — une succession de passages, chacun négocié, chacun habité, aucun ne prétendant être le point final d’où tout se commande. L’ʿumrān d’Ibn Khaldoun ne décrit pas un pouvoir qui s’installe pour durer tel quel ; il décrit un cycle où toute assabiyya, toute cohésion de groupe qui se fige en pouvoir absolu, porte en elle sa propre décomposition — parce qu’elle a cessé de « durer sans se durcir ». Le pouvoir tunisien actuel s’est durci. L’opposition qui l’attaque, en miroir, se durcit à son tour, dans la même hâte de devenir, à son tour, le nouveau centre. Ni l’un ni l’autre n’a compris que la seule durée réelle est celle qui accepte de rester seuil — de ne jamais devenir la pièce maîtresse qu’on assiège ou qu’on convoite.
Ce que le pays attend n’est donc pas un troisième bélier, plus vertueux que les deux premiers, mais une manière différente d’habiter le désaccord — une amāna plutôt qu’une conquête : la charge de garder un lieu commun sans jamais prétendre le posséder. Le sanad, la transmission vivante, s’oppose ici à la nuskha, la copie qui se contente de reconduire la forme sans en interroger l’esprit — et c’est précisément ce que pouvoir et opposition tunisiens se font l’un à l’autre depuis des années : ils se copient, ils ne se transmettent rien.
Tant qu’aucun acteur politique n’acceptera de penser le pouvoir comme un seuil traversé plutôt que comme un trône occupé, l’histoire tunisienne continuera de produire des béliers interchangeables, chacun jurant qu’il sera, lui, l’exception — jusqu’à ce que l’abattoir, à son tour, le réclame.
Ilyes Bellagha & Claude