Merci Ennahdha
Il y a des matches qu’on ne regarde pas avec les yeux du sport. La finale de la dernière Coupe du monde en est une : l’Argentine face à l’Espagne, et pourtant, dans le monde arabe et chez les pro-palestiniens, un même geste — soutenir l’Espagne. Non par amour du jeu espagnol, ni par rancune envers l’Albiceleste. Mais parce qu’un geste, une fois posé, déplace tout le reste : celui de Messi, tête baissée devant le Mur des Lamentations à Jérusalem, a suffi à faire basculer des millions de sympathies qui n’avaient rien demandé au football. On ne choisit plus une équipe pour son jeu. On choisit un camp parce qu’un homme a choisi le sien, devant un mur, sans un mot.
Et c’est là que le mécanisme se referme sur lui-même. Car il ne suffit pas de détester ce qu’un homme fait devant un mur ; on se surprend, dans la foulée, à aimer quiconque le déteste aussi. La haine ne s’arrête jamais à son objet — elle se transmet, par ricochet, à tous ceux qui semblent la partager. On n’a pas besoin de connaître l’Espagne, ni son jeu, ni ses joueurs : il suffit qu’elle se tienne, ce jour-là, en face de celui qu’on ne veut plus voir gagner. L’adversaire de mon adversaire devient, sans qu’on l’ait choisi, une sorte d’allié — pas par adhésion, mais par soustraction.
En Tunisie, la politique se pratique simplement. On n’y mesure pas la popularité d’un homme à ce qu’il propose, mais à la détestation qu’inspire celui qu’on lui oppose. Il suffit d’un repoussoir — un ennemi désigné, un camp qu’on abhorre — pour que l’autre, par simple effet de contraste, hérite d’une popularité qu’il n’a pas eu à mériter. On ne vote pas pour un projet, on se positionne contre une figure qu’on ne supporte plus. Et c’est ainsi que le pouvoir, en Tunisie comme ailleurs, apprend vite cette arithmétique : il n’a pas besoin d’être aimé, il lui suffit d’être moins détesté que celui qu’on lui désigne comme repoussoir.
Mais il faut ajouter une nuance essentielle : le peuple tunisien, comme tous les peuples, n’est pas seulement binaire — il est bipolaire. Il n’est pas fixé une fois pour toutes dans un camp ; il oscille, il repousse et il retient dans le même mouvement. Le 24 et le 26 ne sont pas le 25 : la veille et le lendemain d’un basculement ne racontent jamais la même adhésion que le jour même — l’instant du geste n’est pas l’humeur qui le précède ni celle qui lui succède. Et c’est précisément là que l’opposition se trompe de terrain. En politique comme au football, venir jouer en déplacement, c’est déjà accepter un handicap : on n’affronte pas un pouvoir sur le terrain qu’il a choisi, façonné, arbitré à son avantage, sans partir avec un but de retard. L’opposition tunisienne, en calquant son jeu sur celui de Kaïs Saïed — sa rhétorique, ses dates, ses symboles — joue à l’extérieur d’un stade qu’elle n’a pas construit, et s’étonne ensuite de ne jamais marquer.
Alors, disons-le sans détour : les vrais supporters de Kaïs Saïed n’ont qu’une chose à faire — remercier Ennahdha et ses satellites. C’est leur détestation, entretenue et intacte, qui lui tient lieu de bilan. Un peuple qui n’arrive plus à en entendre parler leur doit, sans le vouloir, la popularité de celui qu’il regarde de moins en moins comme un choix — et de plus en plus comme un repoussoir du repoussoir.
Ilyes Bellagha & Claude